‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 89 sur 193 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La Philosophie anglaise depuis Hobbes jusqu'à nos jours

Double caractère de l'esprit anglais à la fois positif et religieux. — De là deux tendances philosophiques, empirique et traditionnelle. — Entre ces deux philosophies se place la philosophie du conditionné. — L'école empirique tente une synthèse négative des idées de liberté et de nécessité. — Bacon.— Hobbes. — ÎNécessitarisme matérialiste de Hobbes. — Locke.— Le bien donne l'impulsion à la volonté par l'intermédiaire de l'inquiétude. — La liberté consiste dans le pouvoir de s'arrêter à un désir. —Contradiction dans la théorie de Locke. — CoUins vulgarise les arguments déterministes dans un but d'irréligion. — Clarke lui répond et se déclare partisan de la liberté d'indiftérence. — Hume n'admet d'autre source de vérité que l'expérience. — Critique de l'idée de pouvoir causal. — Définition de la nécessité. — Rêves des philosophes sur le libre arbitre. — Conséquences fâcheuses du libre arbitre. — Critique de la nécessité. — Stuart Mill renouvelle Hume. — Ambiguïté du mot nécessité. — Invariabilité des séquences dans les actes humains. — Inintelligibilité du libre arbitre. — Conséquences morales. — La volonté facteur du caractère.— Bain. — Reid et la liberté d'indifférence. — Hamilton. — Le libre arbitre est inconcevable. — La nécessité est inconcevable. — Le libre arbitre est nécessaire à la moralité; nous devons croire à son existence. — Déterminisme de M. Herbert Spencer. - Persistance de l'énergie.

Nous avons suivi le développement de la philosophie moderne sur le continent de Descartes à Kant et exposé les théories des principaux philosophes sur le libre arbitre; nous devons maintenant retourner en arrière pour suivre le développement de la philosophie anglaise dans ses rapports avec la même question.

L'esprit anglais est à la fois très positif et très religieux : positif, il s'appuie sur l'expérience et est porté à chercher en elle l'unique critérium de la vérité; religieux, il tend vers ce qui dépasse l'expérience, il croit à l'càme et à Dieu, il est donc porté à faire de la métaphysique. De là deux philosophies : l'une, originale et qui s'impose aux plus puissants esprits de l'Angleterre, s'enferme dans l'empirisme et finit avec Hume et Stuart Mill par refuser à la métaphysique toute valeur; l'autre, traditionnelle, chrétienne, dont le représentant le plus remarquable est Clarke, qui ne fait que renouveler les arguments classi-

ques en faveur des vérités religieuses et morales battues en brèche par l'empirisme. Enfin, entre l'empirisme pur et la tradition, se place une troisième philosophie qui affirme avec l'empirisme que nous ne pouvons connaître rien d'absolu ni de transcendant, mais soutient avec les philosophes chrétiens que nous devons croire à l'existence de l'âme et de Dieu. Cette troisième doctrine, conséquence logique de la philosophie écossaise, constitue la philosophie du conditionné, telle que l'a professée Hamilton.

Hobbes et Gollins soutiendront la doctrine déterministe, Clarke et Reid défendront la liberté d'inditYérence, Hamilton se contentera d'affirmer le libre arbitre, bien qu'il lui paraisse inconcevable, parce qu'il est indispensable à la moralité. Aucune de ces doctrines ne peut prétendre à l'originalité; le déterministe matérialiste date de Démocrite, Épicure avait soutenu la liberté d'indilTérence et nous venons de voir Kant proposer une doctrine de la liberté très voisine de celle de Hamilton ; mais, à partir de Locke, l'empirisme tend à prendre une position tout autre et vraiment nouvelle. Par la voix de Hume et de Stuart Mill, il prétend qu'il n'y a dans le monde ni nécessité ni liberté au sens absolu de ces mots, qu'il n'y a que de la contingence et de l'invariabilité. L'école empirique prétend donc mettre d'accord les deux écoles rivales, en les amenant à reconnaître ce que leurs thèses réciproques renferment d'exagération et d'erreur. C'est un essai de synthèse très original et qui mérite toute notre attention. C'est donc cette dernière théorie qui nous arrêtera surtout après que nous aurons rapidement exposé le mouvement des autres doctrines.

Bacon est le promoteur de la philosophie anglaisé. Il recommande l'observation, l'expérience, l'induction, mais il commence un mouvement philosophique, bien plus qu'il ne fonde une philosophie. A vrai dire, il n'a pas de doctrine qui lui soit propre. Hobbes, au contraire, son secrétaire et son disciple, a un système parfaitement lié dans son ensemble et dans ses parties. C'est avec lui que commence véritablement la philosophie anglaise.

D'après Hobbes, nous ne pouvons rien savoir que par l'expérience et les sensations. Or, que nous apprend

Page 1