Essai sur le Magnificat de Botticelli
À Florence et au Musée des Offices, parmi les incomparables chefs-d’œuvre qui font l’adrairation des artistes, écrivains d’art ou simples touristes, il en est un qui par sa fraîcheur et la lumière qui semble s’en dégager, attire irrésistiblement les regards du visiteur. Cette merveille, c’est le Magnificat de Botticelli.
Dans toutes ses œuvres, Botticelli s’est montré artiste habile autant que délicat; d’une sensibilité exquise sans tomber dans ïa préciosité d’exécution ; mais dans nulle autre certainement, son naturalisme mystique n’a atteint une telle grandeur, ni une semblable sérénité dans le sublime.
Du reste, on connaît ce tableau : sous un « tondo », d’où l’on aperçoit un clair paysage lointain traversé par une rivière sinueuse, la Vierge, assise, tient sur ses genoux FEnfant Jésus vers qui elle se penche. Son visage, autour duquel descendent d’épaisses et opulentes mèches de cheveux, reflète une adorable bonté et aussi une inconsolable détresse ; car il semble qu’elle entrevoit déjà le Golgotha, le Grand Sacrifice.
L’on sent qu’elle contient sa tendresse infinie, en même temps qu’elle refoule sa douloureuse intuition, pour entendre l’Enfant qui lui dicte un verset du Magnificat , et dont les yeux, d’une limpidité et d’une douceur ineffables, sont levés vers Elle comme pour lui communiquer une entière Résignation.
Trois anges, groupés en face et présentant le Livre sur lequel la Vierge écrit le Cantique, écoutent, émus, la Parole divine ; pendant que deux autres, placés de chaque côté, soutiennent une couronne d’étoiles.
Telle est la composition de ce tableau : Mais comment faire comprendre la douceur des anges, leur intime émotion? l’harmonie et le charme du coloris? comment en exprimer la sérénité? quels termes pourraient avoir une vertu suffisante pour faire éprouver l’impression de recueillement dont on est pénétré en face de ce chef-d’œuvre ?
Le génie du peintre mystique est difficile à décrire, car ses conceptions sont toujours mystérieuses et faites pour dérouter le vulgaire. Mais si l’on constate dans la plupart des autres œuvres du maître et principalement dans les sujets profanes, un sentiment inquiet, une conscience troublée, qui se traduisent par l’allure tourmentée et étrange des figures, dans le Magnificat y au contraire, ce qui vous séduit, c’est le calme d’âme qui se dégage de l’attitude paisible des personnages d’une piété ardente mais contenue; en même temps qu’une simplicité d’exécution qui prouve que la conception
n’a pas été péniblement élaborée dans un état de nervosité maladive.
Ici, pas de ces formules emphatiques et creuses chères à quelques peintres moderne?, préraphaélites ou néo-mystiques; point de cet art de convention sans vérité et sans sincérité : Toutes les attitudes sont voulues mais naturelles ; les gestes, qu’on prenait autrefois pour de la gaucherie! — avant que le maître fût compris et apprécié — sont au contraire savamment étudiés quoique d’une grâce alanguie.
Il n’est pas jusqu’aux moindres objets maniai ?s : voiles, draperies, etc., qui ne prennent, sous le pinceau de Botticelli, une apparence passionnée et comme frémissante.
Malheureusement jusqu’à ce jour, pour ceux qui n’ont pu accomplir le merveilleux pèlerinage d’Italie, cet incomparable chef-d’œuvre ne peut être apprécié à sa juste valeur, car il
n’a été popularisé que par la photographie 1 Je ne parle pas des quelques reproductions en couleurs, plus affreuses les unes que les autres ; ni d’une grande planche en « manière noire », d’une mollesse et d’une lourdeur attristantes, qui sont loin de pouvoir donner une idée de la radieuse beauté de l'original.
Seule, une traduction par le burin peut permettre d’espérer une image assez vraie, assez vivante, pour transmettre l’émotion que Ton éprouverait devant la peinture.
Mais pour obtenir ce résultat, il est de toute nécessité que l’interprète s’imprègne* 'd'abord de l’idée et du sentiment contenus dans ce tableau ; qu’il se conforme humblement, non avec une fidélité servile mais intelligente, à l’esprit et au caractère de son modèle ; que loin de faire parade de dextérité, d’adresse d’outil, il réduise ses travaux à la plus grande simplicité possible qui seule peut rendre, en même temps que la facture personnelle de Botticelli, l’aspect de cette peinture d’une transparence générale, ainsi que
îe modelé des figures d’une délicatesse extrême, et leur carnation ivoirine en quelque sorte immatérielle.
Il devra également bien saisir la physionomie particulière de chaque tête, l’expression arrêtée et comme hésitante des anges avec leur sourire impénétrable...
Telles sont les conditions essentielles, indispensables, sans lesquelles on ne réussirait à produire qu’une transcription littérale incapable de vous émouvoir ; ou encore, non une interprétation, mais une « trahison » du modèle.
Mais hélas, contrairement à l’affirmation de Boileau, ce que l’on conçoit bien ne s’énonce pas toujours aussi clairement ; et ce qui semble relativement facile en théorie, peut, dans la pratique, rencontrer des difficultés imprévues qui paralyseront, plus ou moins, Pexpression complète de tout ce qu'un cœur et un cerveau
d’artiste avaient cependant pu sentir et comprendre, en étudiant et en admirant cet immortel chef-d’œuvre qu’est le Magnificat!
LOUIS JOURNOT.
Florence , igoo.