II. SITUATION GÉOGRAPHIQUE
Le Mancenillier est un grand arbre qui croît dans toules les Antilles et sur toutes les côtes baignées par le golfe du Mexique.
On l’a retrouvé sur les côtes du Mexique, au Yucatan, à Gosta- Rica, Carthagène, à la Guyane, au sud de la Floride, sur l’Océan Pacifique, aux environs de Panama et sur la côte mexicaine.
Il préfère les bord de la mer, et souvent ses racines arrivent jusqu’à la lame dont elles semblent rechercher la fraîcheur. Il aime en général les terrains sablonneux; c’est sur les sables qui, du côté de la mer limitent les Palétuviers, qu’il paraît ordinairement se plaire.
Il forme souvent des forêts presque impénétrables aux rayons du soleil; les plus belles se trouvent aux environs de Carthagène et sur la côte sud de Pîle de Cuba.
On le retrouve quelquefois assez loin du bord de la mer; il vit alors isolé, et sa vigueur décline à mesure qu’il s’enfonce dans les terres.
Jusqu’à présent on est indécis pour affirmer quelle est la patrie du Mancenillier. Pour M. Linden, botaniste voyageur de Bruxelles , sa véritable patrie serait la partie de la Côte-ferme comprise entre le Rio dibulla, et la Penna-Horadada (Venézuéla'; c’est là, nous a dit ce savant, qu’il en a rencontré les forêts les plus étendues et les sujets les plus robustes; la Floride est leur limite au nord ; au sud ils ne dépassent pas l’Amazône.
Le Mancenilfier ne vit en Europe que dans les serres chaudes, où il peut lever do graines ; la culture en est difficile ; la plante que l’on obtient est toujours grêle, peu couverte de feuilles, et ne fleurit que très-rarement.
ill. - DESCRIPTION botanique.
Par son aspect extérieur, son port et son feuillage, le mancenillier se rapproche beaucoup du poirier de nos pays. Il en diffère, comme nous le verrons, par des caractères bien tranchés.
C’est un bel arbre, qui s’élève à une hauteur de 40 à 50 pieds, et dont la circonférence atteint souvent 6 à 8 pieds.
Les racines sont fortes, s’enfoncent profondément dans la terre, et s’étendent aussi beaucoup à la surface ; par cette double force, elles rendent l’arbre capable de résister aux ouragans auxquels il est exposé, sous les latitudes où il croît. Il est très-rare qu’un mancenillier soit arraché ou couché par la tempête. L’écorce de la racine est brun clair; elle est parcourue par des vaisseaux laticifères.
Le mancenillier est droit à sa base, et n’étend ses rameaux vigoureux qu’à partir du premier tiers de sa hauteur totale.
Le tronc et les grosses branches sont recouverts d’une écorce grise, épaisse, non fendillée ; présentant quelquefois une coloration rouge, due selon Ricord-Madiana à un lichen, le lecidea coccinea (Schweinitz) ; sur les jeunes rameaux, cette écorce est glabre et lisse; sur les vieux elle est couverte de petites rugosités qui ne sont autre chose que des lenticelles, c’est-à-dire des productions subéreuses localisées.
Quelques mots sur les parties constitutives de Técorce.
L’épiderme n’existe que chez la plante encore jeune, il se détruit avec l’àge.
L’enveloppe herbacée, ou parenchyme cortical primaire, est formée d’un parenchyme lâche dont les cellules ne renferment de chlorophylle que dans les parties jeunes du végétal; à sa suite se trouve une couche subéreuse peu épaisse, constituée par deux
— lion trois rangs de cellules à parois minces et à coupe rectangulaire.
Le liber est forme de fibres longues à parois minces, car la cellulose y est peu encroûtée. Il renferme un grand nombre de vaisseaux laticifères, constitués par des tubes pourvus de nombreuses ramifications, mais non anastomosés avec les tubes voisins, et par conséquent ne formant pas de réseau.
Ces vaisseaux, que nous retrouverons dans tous les organes appendiculaires, renferment un suc laiteux, dont l’étude sera faite plus loin.
Dans le bois, l’aubier est blanchâtre, peu dur, mais ouvrable; le cœur est très-dur, compact, gris cendré, veiné de brun avec des stries jaunes.
La moelle n’existe que dans les jeunes tiges ou les jeunes rameaux; elle est alors parcourue par des vaisseaux laticifères.
Selon Tussac (1) : « le bois du mancenillier est très mou, filandreux, blanc, et n’est pas ouvrable; il se décompose en trèspeu de temps par le contact de l’air, de la lumière et de l’humidité. »
Pour ce naturaliste, le bois, que dans le commerce on débite pour du mancenillier n’en serait point. Il serait remplacé par celui du Sumac (Rhus radicans), térébenthacées, arbre dont le bois est très-dur et très-coloré, et qui, aux Antilles, porte le nom de mancenillier de montagne.
Ici, comme du l’este dans tout ce qu'il a écrit sur le mancenillier, Tussac est dans l’erreur.
Le bois, et particulièrement sa partie interne, est susceptible d'un iieau poli, et se conserve sans aucune altération.
On remploie en Amérique assez fi èquemment, pour faire des boiseries, des malles; il se laisse même très bien sculpter. M. le Dr Rufz de Lavison, m’a dit avoir vu chez un habitant de la Mar¬
ti) Tussac.— Observations sur le mancenillier, in Jonrnal de Botanique de Desvaux (1823).
tinique, une table à manger d’un très-beau poli, faite d’une seule planche taillée dans le tronc d’un mancenillier.
Les feuilles sont simples, assez épaisses, coria(îes comme celles des vieux poiriers; elles sont accompagnées de deux stipules latérales caduques.
Les feuilles sont alternes et annuelles; à leur chute, elles laissent sur les rameaux une cicatrice lenticulaire produite par la base du pétiole; celui-ci est cylindrique, et assez grêle; il atteint quelquefois la longueur du limbe, bien qu’en général, il soit un peu plus court; il est formé de gros faisceaux fibro-vasculaires, parcourus par des laticifères.
Au point de rencontre du sommet du pétiole avec la face supérieure du limbe, on trouve deux petites glandes orbiculaires, trèsrapprochées l’une de l’autre, et légèrement saillantes. Ces deux glandes ne sont autre chose que des rudiments de folioles; c’est accidentellement que les feuilles du mancenillier sont simples. Dans le principe, cette feuille est composée de trois petits lobes semblables, quant à la forme et à la structure celluleuse ; mais bientôt le lobe central s’étale pour former le limbe, et les deux autres prennent un aspect à peu près sphérique, sans augmenter de grosseur.
Le limbe est ovale, arrondi, en cœur à la base; plus ou moins acurniné au sommet; il a de 10 à 12 centimètres de longueur, sur 5 à 6 de largeur, lorsqu’il est complètement développé; ses bords sont découpés finement. La nervure médiane est blanche et très-prononcée; les latérales, alternes, peu marquées, s’anastomosent avant d’arriver au contour de la feuille,
La face supérieure du limbe est d’un beau vert foncé et brillant; la face inférieure est d’un vert plus clair et est perforée par un très-grand nombre de stomates. Le mésophylle est assez épais, et est parcouru par des petits vaisseaux laticifères, peu riches en latex.
Le Mancenillier fleurit au mois de septembre, ses fleurs S;ont
monoïques, apétales, très petites, sans éclat; les mâles sont jaunâtres, les femelles verdâtres.
Les auteurs ne sont pas du môme avis sur la couleur de ces Heurs; ainsi d’après Casteby (1), elles sont jaunes; d’après Plumier (:i), rouges.
Elles sont disposées sur un épi terminal, lâche, dressé, long d’environ 25 centimètres; les fleurs mâles sont agglomérées de distance en distance, au nombre de trente, en paquets arrondis, et chaque groupe de fleurs est entouré par un involucre formé d’une bractée concave, munie à sa base de 2 glandes latérales, orbiculaires, déprimées, représentant 2 bractées avortées.
Les fleurs femelles sont sessiles, disposées à la base de l’épi, au nombre de 1 à 2 et accompagnées d'une bractée et de 2 glandes. Quelquefois, elles naissent sur de jeunes rameaux, qui ne portent point d'épi.
Les fleurs femelles se montrent avant les fleurs mâles, ce qui semble, d’après M. Bâillon (3), être en rapport parfait avec les nécessités de la fécondation. Il est, en effet, naturel que les fleurs femelles préexistent, pour être préparées à recevoir le pollen de la fleur mâle quand celle-ci s’épanouira; en outre, leur développement antérieur leur assigne une position favorable à l’imprégnation.
Dans les fleurs mâles, le calice est gamosépale, à 2 ou 3 divisions, peu profondes, dont 1 postérieure et 1 ou 2 antérieures ; la préfloraison est imbriquée, et la division postérieure recouvre d’ordinaire les 1 ou 2 divisions antérieures.
L’androcée est supporté par une courte colonne centrale, qui se bifurque ensuite en 2 filets courts et inclus, alternes avec les 2 divisions du calice, supportant chacun une anthère biloculaire,
(1) Casteby. Guroliin, X.
(2) Plumier. Description des pbinles d'Amérique. Gen. plant.
(3) U. Bâillon. Elude du groupe dc.s Eupitorbiacées.
extorse, à loges déhiscentes, par une fente longitudinale, et surmontées d’une courte saillie du connectif.
Les grains de pollen sont jaunes, très petits, et formés de 3 lobes égaux entre eux, et séparés par des échancrures d’égale profondeur.
Dans les fleurs femelles, le calice est cupuliforme,gamosépalp, à 3 divisions dont 1 postérieure, ordinairement recouverte par les 2 antérieures; prétloraison imbriquée.
L’ovaire est supère, à 6 ou 8 loges, quelquefois 10; surmonté d’un style cylindrique, à portion basilaire épaisse, très courte, puis divisée en 6 ou 8 branches (autant qu’il y a de loges) aplaties, radiées, lisses au dehors, stigmatifères au dedans. Dans l’angle interne de chacune des loges, on trouve un seul ovule, descendant, anatrope, à micropyle supérieur et extérieur, et coiffé d’un petit obturateur.
Le fruit a l’apparence d’une pomme d’api, comme forme, et comme odeur; mais il n’en a pas la belle couleur vermeille, comme l’ont dit un grand nombre de botanistes (1). Sa couleur est verte avant la maturité, jaunâtre ensuite; quelquefois jaune orangée.
C’est une drupe ronde et lisse, large d’environ 3 à 4 centimètres, sessile, ou plutôt portée par un gros pédoncule court.
La partie supérieure de ce fruit laisse voir la marque du style, noirâtre, un peu enfoncée et rayonnée, imitant l’ombilic supérieur de la pomme d’api, dont elle se distingue aisément par l’absence de tout calice ; l’omb lie inférieur est aussi marqué que dans la pomme, mais moins enfoncé.
L’épicarpe a à peu près l’épaisseur d’un ongle, et est parcouru par des vaisseaux laticifères. Le mésocarpe est charnu, pulpeux,
(l) Le père Labiil, Voyage, T. 11.
Vaiinoiil (Je Rotnaro. Uicliounaire d’iiisioire nalurulle.
H, B iillou; Dictio.'inaire des sciences médicales, l. !t, (2 ne série).
formé d’un parenchyme arrondi^ parcouru aussi par des laticifères dont le latex est surtout abondant avant la maturité dû fruit.
L’endocarpe est épais, osseux, très inégal en dehors ; couvert de rugosités et d’angles saillants, enveloppés par la pulpe du mésocarpe qui pénètre dans leurs anfractuosités. 11 est divisé antérieurement en 6 ou 8 loges, quelquefois même en 10, ne contenant chacune qu’une seule graine descendante, à périsperme rougeâtre.
La graine, sous des téguments minces, renferme un albumen composé de cellules lâches d’abord, puis serrées et gorgées d’un liquide huileux, et entourant lui-même un embryon très petit à radicule supère, cylindro-conique, à cotylédons foliacés penninerves.
La texture du fruit du Mancenillier semble exclure, tout d’abord, la possibilité d’une déhiscence.
Si bon examine intérieurement les loges, on y remarque un sillon longitudinal médian, qui est un vestige de la ligne de séparation dans les coques déhiscentes. 11 n’y a pourtant pas de déhiscence dans ce fruit. 11 arrive que dans les derniers temps de la maturation,!’endocarpe, qui souvent est devenu très épais,et dont les cellules sont gorgées de liquide, ce qui le rend assez mou, perd très rapidement les sucs dont il s’était chargé. Les mailles du tissu fibro-vasculaire, qui forme cet endocarpe, se rétractent en se desséchant; et celui-ci tombe en panneaux distincts d’une assez grande épaisseur.
Lorsque les, fruits du Mancenillier sont arrivés à leur dernier degré do maturité, ils tombent de l'arbre, et ne pourrissent pas sur la terre, quoiqu’elle soit très humide; ils se dessèchent, et la chair du mésocarpe devient spongieuse et noire.
EXAMEN DU L.\TEX.
Le mancenillier doit ses propriétés actives au latex que contient son écorce.
La moindre incision faite à Faj’bre, laisse échapper un suc laiteux en assez grande abondance, et qui est d’autant plus épais que l’incision est pratiquée à la partie la plus basse du tronc de l’arbre. En détachant une feuille de sa branche, le pétiole en laisse écouler quelques gouttes. Il en est de même du fruit, lorsqu’on le sépare de la protubérance qui lui sert de pédoncule. Les grosses racines superficielles en contiennent aussi, mais beaucoup moins que le tronc. C’est vers le mois de septembre qu’il s’en élabore la plus grande quantité.
Pour s’en procurer un certain poids, on fait à l’arbre des entailles de distance en distance, les unes au-dessus des autres; le suc s’écoule pendant quelques instants, mais à l’air il se fige de suite, et obstrue, par suite, les ouvertures que l'on a faites aux vaisseaux laticifères. Au moyen d’entailles circulaires pratiquées aux fruits, on peut en recueillir quelques gouttes.
A sa sortie de l’arbre, sa couleur est d’un beau blanc; il est alors très-liquide; peu à peu il s’épaissit, prend une teinte grisâtre, et devient très-gluant, propriété que lui donne le caoutchouc qu’il reuferme.
Son odeur rappelle celle des feuilles de pêcher ; au bout de 24 heures, elle se dissipe; elle devient alors fétide, peu pénétrante, un peu analogue à celle de la tanaisie. Son goût, d’abord insapide, devient âcre et brûlant.
Examiné au microscope, quand il est frais, ce latex a l’apparence d’une émulsion ; c’est un liquide tenant en suspension une
multitude de globules sphériques qui, pour la plupart, sont du caoutchouc et une substance huileuse.
Sous l’influence de l’eau iodée, une partie des globules bleuit; le latex renferme donc de l’amidon.
Cet amidon est en grains sphériques, ayant sensiblement les mêmes dimensions que les globules du sang chez l’homme. C’est toujours sous cette forme que j’ai rencontré l’amidon; jamais il ne s’est présenté sous l’aspect de bâtonnets dilatés à leurs deux extrémités.
Si l’on observe une goutte de suc déposée sur une lame de verre, au moment où il va se solidifier, on croit voir naître une foule de cristalisalions; ce n’en est point. Les globules, par suite de l’évaporation du liquide dans lequel ils nagent, se réunissent seulement en groupes, qui par suite de leur agencement en lignes assez régulières, simulent des arborisations comme celles que forme la vapeur d’eau quand elle se congèle sur les vitres.
Le latex s’exsude souvent naturellement du mancenillier, surtout lorsqu’un coup de vent a brisé une branche, arraché des feuilles ou amené un déchirement d^une partie de l’écorce. Il se concrète à la surface de l’arbre, et se transforme en une gommerésine, se présentant en fragments de grosseurs diverses, brunâtres, luisants, opaques, de consistance dure, se brisant en éclats avec difficulté.
Cette gomme-résine est très-tenue et très-adhérente aux excroissances ou aux fentes de l’arbre qui la portent ; elle n’a presque point d’odeur, ni de goût; au premier abord sa saveur paraît nulle, elle devient cependant brûlante au bout de quelques instants.
On retrouve dans cette gomme-résine des grains sphériques d’amidon.
La composition chimique du suc laiteux du mancenillier est encore imparfaitement connue.
C’est Ricord'Madiana qui le premier en a fait l’analyse ; depuis peu de chimistes s’en sont occupés.
Il a trouvé que ce latex renferme les principes suivants :
Une matière colorante jaune.
Une huile essentielle, non vénéneuse.
Une résine qui en serait le principe actif.
De la stéarine.
Une substance gommeuse et mucilagineuse, du caoutchouc.
Il n’avait pas constaté la présence de l’amidon.
Dans les cendres provenant de la calcination du latex, il a constaté la présence du :
Sulfate de Sodium.
Chlorure de Sodium,
Carbonate de Sodium et de potassium.
Silice.
Monsieur le pharmac’en-professeur de la marine A. Coutance, s’est livré, à la Martinique, à quelques recherches sur la composition chimique de ce latex. Mais les moyens d’investigation qu’il possédait au laboratoire de pharmacie de la Colonie ne lui ont pas permis de pousser cette analyse aussi loin qu’il l’aurait désiré.
Il traita les écorces fraîches du Mancenillier par de l’éther ; après macération pendant quelque temps, il décanta, et reprit le résidu encore par de l’éther; par évaporation des liqueurs éthérées; il obtint une substance résineuse, verdâtre, très-âcre et très-active.
Cette substance traitée par l’alcool à 85® se dédoubla en 2 résines ; l’une insoluble dans l’alcool, et douée de propriétés, on ne peut plus actives, l’autre soluble et complètement inerte.
La résine insoluble fut soumise â une élévation de température d’environ 40®, et il s’en sépara une matière grasse blanche, qui
(1) Ricord-Madiana. Recherches sur les poisons d’Amérique, 2* mémoire. Bordeaux, 1826.
par refroidissement, se prit, en lames cristallines, absolumenc comme la stéarine ; la résine verte avait conservé toutes ses propriétés.
Pour M. Coutance, c’est cette résine verte qui est le principe actif du Mancenillier.
Cette analyse aurait besoin d’être complétée. Je regrette vivement que les circonstances ne m’aient point permis de me livrer à quelques recherches chimiques. Je comblerai plus tard cette lacune que je laisse dans mon travail, si dans la suite de ma carrière maritime, je suis appelé à continuer mes services dans une de nos Colonies où croît le Mancenillier.
EFFETS GÉNÉRAUX DU iMANCENILLIER.
S’il est un végétal dont les effets nuisibles aient été exagérés^ c’est bien le mancenillier.
Ce bel arbre, au sombre feuillage, est un objet de terreur pour tous ceux qui s’en approchent, et on ne peut se figurer le nombre de fables qui circulent sur son compte dans toutes les Antilles.
<( Je ne doute nullement, dit Tussac (1), qu’il ne sorte de cet arbre des émanations délétères dont l’atmosphère doit être dangereuse. »
Si l’on est assez hardi pour se reposer à son ombre, on s’en repent bientôt, car les yeux ne tardent pas à s’enflammer; l’on devient enflé, et la mort peut s’en suivre (2). »
C’est, du reste, une croyance populaire, que celui qui a le malheur de s’endormir sous un mancenillier, ne se réveille plus.
Ces idées partagées par Lamarck (3}, Moreau de donnés (4), et bien d’autres botanistes, ont même fourni à un de nos célèbres auteurs dramatiques modernes, le sujet d’un de ses plus beaux poèmes (5).
Ricord-Madiana est le premier qui ait démontré leur fausseté, en restant exposé aux influences de l’atmosphère qui environne le mancenillier, dans toutes les saisons, la nuit comme le jour, sans en ressentir le moindre effet.
Déplus, ayant reconnu que les feuilles et Fécorce contenaient une huile volatile, il s’assura que cette huile était complètement
(1) Cussac, Diclionnaire des sciences nalorelles, I. VIF.
(2) Darel (l’ierre), médecin en chef de la marine. Observations sur les fiuils du mancenillier. In journal de marine. S» cahier. BresI, 1778.
(3) Lamarck. Encyclopédie botanique, i. ÏII.
(4) Moreau de Jonnès (Alex.) Hygiène militaire des Anlilles.
(5) Scribe ; l’Africaine.
inactive. Son exhalaison de l’arbre ne pouvait donc amener aucun accident.
M. le professeur Goutance, dans ses excursions sur le littoral -de la Martinique, s'est souvent arrêté durant des heures entières, pour dessiner, sous de grands mancenilliers, sans trouver aucun inconvénient à leur épais ombrage.
A. l’époque, où existait sur les bords de la rade de Fort-de- France, l’bùpital des convalescents, dit de la Pointe du Bout, on voyait près de l’établissement, un grand nombre de mancenilliers. Les malades y allaient souvent aux heures les plus chaudes de la journée, pour jouir sous leur ombrage de la vue magnifique que l’on a de ce lieu.
Il n’est jamais arrivé d’accidents à aucun d’eux, et, de plus, si l’atmosphère avait dù avoir quelques exhalaisons nuisibles au voisinage de ces arbres, le service de santé de la marine les eût fait promptement abattre.
Pour se convaincre que le feuillage du mancenillier ne dégageait point de gaz délétères, M. Goutance fit l’expôiience suivante :
Sous une cloche à robinet, placée sur la cuve à eau, il introduisit des branches chargées de feuilles. Au bout do 48 heures, enfonçant la cloche sur l’eau, il ouvrit le robinet au-dessus duquel il se tint aspirant l’air qui s’en échappait, sans en être incommodé.
Les missionnaires qui ont écrit sur l’histoire naturelle de l’Amérique, comme le P. Labat et le P. Dutertre, disent : « que la vapeur maligne qui s’exhale du manciuiillier fait périr les ouvriers qui veulent le travailler. »
G’est une grava erreur qui s’est propagée de livres en livres jusqu’à nos jours. Il peut survenir des accidents lorsqu’on abat un mancenillier; mais ces accidents, dont nous parlerons plus loin, sont dus à l’action du latex projeté sur le corps ou le visage, et non à une substance volatile dégagée par l’arbre.
On prétend, aux colonies, que la fumée produite par linciné-
ration du bois du mancenillier, est nuisible pour les personnes qui y sont exposées.
Tussac a été jusqu’à dire (1) « que ce bois n’est même pas propre à brûler, car la fumée qui en sort, outre qu’elle est dangereuse à respirer, traverse l’épaisseur des vases dans lesquels on fait cuire des mets et les empoisonne. »
Bertbold Seemann (2) raconte que pendant un voyage d'exploration de la côte de Darien, l'équipage entier d’une embarcation du navire anglais Le Herald, fut aveuglé pour avoir fait du feu avec les branches du mancenillier, et il attribue cette action à un principe volatil délétère, formé pendant la combustion.
L’opinion de ces deux botanistes est erronée.
Le bois du mancenillier est un excellent combustible, dont on se sert sur tous les rivages des Antilles pour chauffer les fours dans lesquels on transforme les madrépores en chaux, et, en brûlant, il ne dégage aucune vapeur nuisible.
A la Martinique, oû l’on brûle ce bois dans les laboratoires de la pharmacie de la marine, M. Coutance est resté des heures entières au milieu de la fumée produite par cette combustion, sans éprouver autre chose que le larmoiement passager que détermine toute fumée.
P) Tuspac, Flore des Aiililles, t III.
(2) Berltioid Seemann. — Narrative of voyage of H. M. S, Herald, During tlio years 18/|5 51 by H Secinann, iiaiuralisl of lhe expeJilion, l, [.