PARIS EDITION DV MERCVRE DE FRANCE
XV, rue de l'Echaudé-Saint-Germain, XV M DCCC XCVI
Avertissement
< Le droit à la Jeunesse ! »
L serait asse{ convenable que le public apprenne enfin qu'il existe une génération \plus jeune et aussi originale que celle dont les maîtres furent Baudelaire et Mallarmé. Que l'on cesse d'accabler tous les jeunes écrivains sous le prétexte futile qu'ils sont cosmopolites et embrumés. Nous n admirons guère MM. Henri de Régnier ou Jean Lorrain^ et Af. Moréas qui s'amuse à reconstituer la Pléiade à l'entour du café Voltaire nous parait quelque peu ridicule.
Nos aînés ont préconisé le culte de l'irréel, Vari du songe ^ la recherche du frisson nouveau. Ils ont aimé les fleurs vénéneuses, les ténèbres et les fantômes et ils furent d'incohérents spiritualistes. Pour nous l'au-delà ne nous émeut pas^ nous croyons en un panthéisme gigantesque et r^adieux. Ah! comme ces gens nous semblent
fades et puérils, avec leurs petits sadismes^ leurs petites crises d'ascétisme. Et les âmes-sœurs^ les vierges-cygnes qui constituaient dans leur tour d^ ivoire toute la com^ pagnie de nos Jules Bois^ sont des amantes peu fécondes... en art surtout. Oui^ comme cet art nous paraît suranné alors que les plus jeunes hommes tendent à se passionner pour des Edens charnels^ quand la matière divinisée semble reconquérir des croyants et à l'aube, semble-t'il, d'une renaissance païenne .
Dans l'étreinte universelle.^ nous voulons rajeunir notre individu. Nous revenons vers la Nature. Nous recherchons l'émotion saine et divine. Nous nous moquons de l'art pour l'Art et de ces questions si vaines et stériles.
Certes la disgrâce oîi F opinion tint la littérature symboliste n^ est pas un critérium suffisant, mais l'irrespect et r indifférence de la jeunesse à son égard est un symptôme des plus probants et des plus significatifs. On connaît la pensée de M* Ernest la Jeunesse^ dont l'irrévérence ne dissimule pas le grand sens critique. Et parmi le jeu des persiflages on a pu y reconnaître — à cet égard des sentiments analogues aux nôtres.
Il faudrait que le public apprenne quHl existe des jeunes hommes comme Saint-Georges de Bouhélier qui lutte pour un art national^ qui a écrit de fort beaux livres où — ailleurs que che^ les symbolistes, — plusieurs esprits ont discerné déjà le sceau du génie.
Dans ce volume^ j'insisterai plus particulièrement sur Us pensées de cet écrivain, parce qu'il me semble étrangement original et que son œuvre a eu déjà une grande influence sur la littérature nouvelle. Cependant je pourrais citer de jeunes auteurs d'un goût tout différent^ qui n'ont pas plus de vingt-cinq ans et qui tentent en France des poèmes de vie et de nature comme M, André Gide^ qui est un délicieux génie, Michel Ahadie^ admirable poète païen et héroïque, Paul Fort dont on connaît d'extraordinaires ballades^ et ce voluptueux Pierre Louys que tout le monde a lu avjouré^hui.
Quelle délicieuse renaissance !
Préface
ALGRÉ les prétentieux sentiments dont s'illusionne notre vanité nationale, c'est aujourd'hui un fait avéré que la décadence de Tâme latine. Le sacrifice des martyrs anarchistes n'a suscité nul prosélytisme et rien n'a germé au geste sanglant de ces semeurs de tempêtes. De lucides et rares intelligences se parent d'une mysticité factice, les pires perversions ascétiques ont des dévots et c'est comme une émulation pour les anomalies et l'anormal qui nous éloigne de l'humanité, nous incite à des jeux esthétiques et à des complications céré-. braies. Enfin, conséquence de l'individualisme, une ironie précieuse, élégante et méthodique, entrave tout acte d'expansion, glace les paroxysmes, anéantit les enthousiasmes.
il semble que, des génies qui nous ont précédé, nous ayons recueilli je ne sais quels
malencontreux héritages. Le romantisme avec tout ce qu'il contient de faux çt d'outré, sévit encore dans nos intelligences. Nous en sommes tous imprégnés. Et, bien que depuis le Parnasse Contemporain^ toutes les écoles littéraires aient eu le prédominant désir de s'en affranchir, il corrompt et brûle le sang de notre race, charmant et perfide, comme le subtil et sûr poison que versait Lucrèce Borgia. L'emphase roturière de Ruy-Blas persiste, et la mortelle mélancolie de Rolla courbe de lassitude encore l'attitude des héros romanesques, anime les élégiaques propos de nos poètes.
Les nouveaux Classiques dont on se réclame volontiers, Baudelaire ou Gautier n'ont guère réussi qu'à égarer l'âme contemporaine vers un idéal d'apparences et d'exceptions.
Pour les Parnassiens, on sait que leur dernier et définitif avatar est M. Mallarmé, et que cette conception d'art qui enrichit notre littérature de plusieurs et purs poèmes marmoréens et sculpturaux, aboutit à dçs mosaïques de phrase, le plus souvent à des ornementations verbales et à de curieuses réalisations d'écriture. C'est grâce à leur rigoureuse et stricte technique,
à leur impassibilité dédaigneuse, et aussi à la doctrine — si mal interprétée — de Tart pour l'Art, que les idées éternelles, les divines et rayonnantes émotions durent abandonner les régions glacées de la Poésie.
Enfin, dans le roman, les Concourt se consacrent à Técriture artiste et effritent, pour de délicieux enjolivements de détails, la forme naissante de l'Epopée moderne. Emile Zola, incompris malgré ses fresques colossales, se voit préférer M. Huysmans, psychologue saugrenu et sans passion, aride écrivain de faciles monographies déliquescentes, d'un réalisme grossier, pénible et sans syntaxe. Symptomatiques penchants de l'Elite intellectuelle, qui méconnaît la radieuse santé, les édens de chairs et de soleil, resplendissant dans Germinal ou dans la Terre] et se divertît béatement aux manies cénobitiques, aux déformations psychologiques d'aussi médiocres prototypes que des Esseîntes ou Durtal. .
Les écoles qui vont naître, s'il faut en croire les élans inconscients des jeunes âmes, ne s'efforceront pas vers de vaines et nouvelles
quintessences. C*en est fini des expertes combinaisons- sentimentales ou lexîcographîques. L*Art de demain se distinguera surtout par Tabsence presque totale de ces techniques prétentieuses et subtiles, et la pensée ne s'éperdra plus aux labyrinthes ombreux de la phraséologie contemporaine. L'on comprend que les prochaines réformes littéraires, après toutes ces crises anormales et ces tentatives capricieuses, aboutiront à un effort simpliste. Un retour aux ondes lustrales de la tradition s'impose, et ces jeunes hommes le proclament, qui, brisant l'étroite contrainte égotiste, abandonnent les chancelantes tours d'ivoire, pour courir joyeux et craintifs vers l'étreinte tumultueuse et forte de la vie. Mais on ne tente point d'innover, on se contente de rénover.
Rénover ! Ce mot nous remet en mémoire les grandiloquents manifestes de la vaniteuse et babillarde Ecole Romane. Certes, ce retour aux formes de l'antique Hellade, comme réactiort passagère, ne manquait de quelque logique et d'un certain à-propos. Mais les personnes qui l'entreprirent semblèrent ignorer que l'organisme intellectuel se transforme au cours des
siècles, et que — comme Ta démontré M. Brunetîère — ce n'est point une chimère que rEvolution en littérature ; depuis Pindare, il s'est accompli plusieurs événements, idoines à modifier la sensibilité humaine. Aussi, ces personnes seraient-elles estimables — puisque, en réalité, elles dénoncent un effort vers un art d'harmonie, si elles n'avaient sacrifié aussi volontiers à leur rage rétrospective, les plus respectables aspirations de Tâme moderne. Petite réforme archéologique, d'ailleurs, se limitant à de simples détails typographiques ou prosodiques, d'où ne devait résulter nulle œuvre, sinon des odes réciproques.
Lorsque M. Moréas nous entretient du Pinde ou de l'Eurotas, en termes si délicieux qu'il puisse s'exprimer, cela nous émotionne médiocrement. C'est que ces vestiges de l'antiquité grecque et de l'esprit hellène ne constituent qu'une minime partie de notre patrimoine intellectuel. 11 est d'autres traditions que nous ne devons point sacrifier. Ainsi la Renaissance païenne qui semble devoir fleurir, sera dotée malgré nos vœux d'une expression et d'une grâce toutes chrétiennes. Les paroles de Jésus,
sa doctrine, les rites de son culte qui ont si longtemps régi les consciences, nous sont devenus consubstantiels, et ils ont modelé nos facultés émotionnelles. Nous sommes pétris de cette mysticité ancestrale, les plus futiles de nos conversations quotidiennes en sont empreintes. Mais notre atavisme ne se borne pas à ces deux états d^âme. Il en est un que nous subissons, plus puissant encore, et qui est comme l'émanation de notre sol, c*est ce génie populaire et national, qui anima Villon, sévit parmi tant de sentimentales romances, de sentencieux et usuels dictons et qu'incarnèrent si parfaitement La Fontaine et Verlaine.
Paganisme, Chrétienté, Génie national, auxquels nous devrons ajouter le mouvement scientifique (qui, remontant aux époques immémoriales de Prométhée et de Tinventeur de la charrue, pour aboutir à Kepler et Ampère, modifie tous les jours la nature par ses nobles découvertes), voilà les quatre grandes traditions que doivent rénover pour une définitive synthèse, les jeunes et candides esprits, soucieux d'une œuvre humaine, conforme à la nature.
Maurice Le Blond.
La Littérature Artificielle
A Albert Fleury.
Et tout le reste est littérature»
(Paul Verlaine).
ROP de lectures précoces ont défloré nos vierges sensations et nous sommes imprégnés de Tâme d'autrefois Pour être si érudits nous savons tout de la vie, avant d'avoir vécu, et nous connaissons à merveille tout l'univers, malgré que nous n'ayons jamais dépassé le seuil ornementé de nos maisons, la barrière vermoulue de notre enclos. Après une génération, où l'on se piqua de littérature pure et de linguîstigue , où l'on se vanta d'être psycologue et cérébral, il s^agirdt enfin de mépriser les sciences abstraites, d'être moins bibliophile et misanthrope. Car les personnages de la Fable et les héros des romans nous sont plus familiers que les êtres les plus chers, les plus indispensables à notre existence. Le pays où naquit Werther, la cane du Tendre sont pour nous des choses non moins précises que la
figuration de notre jardin ; et nous fréquentons davantage avec Hamiet, Candide et Louis Lambert que nous ne sympathisons avec les^plus intimes de notre entourage.
Ainsi les poètes, de plus en plus, tendent à dédoubler leur âme et à diviser leur individu en deux êtres opposés, vivant en des atmosphères distinctes différentes et superposées : L'Œuvre d'art et la Vie. Cette différenciation de l'Artiste et de l'Homme aboutit aux pires conséquences, et là réside assurément l'origine de ces cas, trop fréquents et si modernes, de littérature artificielle.
Nest-ce pas, en effet, d'émotions, de sensations subies et souffertes par l'homme, que s'édifie — poème ou symphonie, presque ou statue — l'Œuvre d'Art? Elles en sont les essentiels matériaux, et tous les Poètes, il faut s'en persuader, sont, avant tout, des sensitifs, depuis le créateur purement^plastique qui défaille à la perfection d'une ligne, d'une forme ou d'un rythme, jusqu'au métaphysicien qui frémit et s'enfièvre aux visions prophétiques de l'absolu et du mystère, révélations, elles encore, d'un sens divin et fatidique.
Aujourd'hui, les littérateurs, que ce soient MM. Mallarmé, Moréas ou de Régnier, négligent et dédaignent l'émotion naturelle ; ils la considèrent comme banale, sans doute parce que leur âme glacée en est
incapable ; la vie leur paraît insipide et odieuse, indigne de TArtiste.
Jamais ils n*ont frissonné de panthéistique adoration, aux heures insexuées et brouillées des crépuscules, lorsque toutes les formes seniblent se fondre et toutes les âmes s'unir pour un cantique suprême d'incomparable amour universel.
Pour ma part, je les estime trop compréhensifs, trop érudits, d'une curiosité exacerbée à l'extrême, tout cela développé au détriment de leurs facultés sensitives. Toute leur impressionnabilité s'est réduite et coquettement pervertie en un fragile sensualisme d'art, toute leur puissance émotionnelle, piteusement métamorphosée en un misérable dilettantisme.
Il est, pour eux, des émotions naturelles trop violentes qu'ils pressentent, mais ils ne peuvent totalement les ressentir que réduites et diminuées dans l'œuvre d'art. Et les plus fortes impressions, il les éprouvèrent dans les musées et bibliothèques.
Aussi n'ont-ils jamais connu de Héros que ceux chantés et glorifiés dans la splendeur des Epopées, mais ils re savent pas distinguer une âme héroïque et des désirs tragiques sous le masque énigmatique du passant rencontré. Ils frissonnent d'amour, uniquement à la lecture des Idylles. Ils n'ont jamais ouï le rude orchestre des vents dans la forêt, le pieux cantique archangélique des brises d'avril chuchotant
dans les feuilles. Et ils ne se sont, sans doute, jamais aperçu que le plus sublime des concerts, il faut Tentendre au ras des grèves d*or clair, quand TOcéan entonne son immense et silanique symphonie. Dans cette clameur des flots (ils Tignorent) se fiancent des voix si mélodieuses, et pleurent, inconsolables de sanglotantes harpes, où s'exclame triomphalela pompe des trompes d'airain.
Voilà pourquoi les récents poètes, nullement émotionnés du contact universel, craintifs de choir dans un sentimentalisme ridicule, ou dans un genre descriptif et suranné, se complaisent chaque jour et davantage en des idéologies parées de merveilles artificielles. Ils écrivent pour le bavardage et œuvrent en virtuoses. Plus séducteurs qu'impressifs, ils abondent en joliesses plastiques et ils savent plier leur phraséologie aux plus ingénieux des caprices.
Mais dans une œuvre — de poésie ou de tout autre genre — doivent transparaître, magnifiées, les défaillances, les souffrances et les joies du créateur j et elle n*a de valeur que si elle est une autobiographie. C'est par laque Verlaine est éternel. Uémotion fécondatrice ne doit pas être négligée. L'éducation naturelle vaut l'assouplissement intellectuel. Et le poète authentique ne peut pas être un civilisé, mais un barbare qui extériorise sa pure et intégrale sensibilité.
Baudelaire, impuissant et névropathe, non inconscient d'ailleurs, fut bien un néfaste ancêtre des Littérateurs artificiels. C'eFt une gloire qu'il peut partager avec Théophile Gautier et les Concourt. Le maladif, le curieux, l'exceptionnel l'attiraient. Il fut un merveilleux critique d'art, un analyste passionné des sentiments compliqués, mais il n'entendit* rien à la nature. « J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur avoue quelque part l'auteur des Paradis Artificiels, » Le premier donc, il initia nos intelligences avides aux voluptés stérilisantes. Subtil, il fut le pédagogue civilisé et précieux qui nous enseigna les douloureuses joies de notre propre agonie, le dilettante de la mortification. Et il fut pessimiste avec délices. C'est depuis lors qu'on se montra si friand de tout ce qui est particulier, étrange et pathologique. Depuis ce temps nos écrivains furent des spécialistes, nos romans des monographies très fouillées de phénomènes contingents, d'épisodes exceptionnels. Et Ton a préconisé le frisson nouveau (puérile et décevante recherche !) les mysticismes morbides et le libertinage cérébral.
Les bibelots d'antiquaire, les ameublements bizarres d'artisans anciens devinrent nos objets favoris ;
on préféra l'ivresse verbale aux émotions naturelles, les parcs factices, aux sites champêtres. On rechercha l'expression rare et Tarchaïsme.
Le Poète cessa d'être un sage et un Pontife pour devenir un dilettante, Tart d'être un sacerdoce pour être un jeu. Et Ton différencia l'Ethétique de l'Esthétique.
Au lieu de se compléter et de s'harmoniser dans la contemplation panthéiste, on s'ingénia à exagérer ses défauts dans l'espoir de les sublimer, à déformer et pervertir ses facultés sensitives et actives, dans Tatmosphère viciée des officines intellectuelles.
Et l'esprit critique se développa au détriment de l'angélique candeur du Poète.
Mais la Littérature Artificielle comme d'ailleurs le Préraphaélisme et le Symbolisme en peinture n'auront été qu'une crise pathologique traversée par notre organisme intellectuel. Et l'Art continuera sa divine tradition, son évolution lente et majestueuse vers une doctrine plus simple et naïve, vers un art d'humanité que nous pourrons appeler — avec un jeune écrivain belge, M. Van de Putte -— le Naturisme .
Cependant s'il fallait caractériser d'un mot ce que sera l'art de demain, l'épithète plus disante de Panthéisme conviendrait. Car, à considérer les aspirations, chaque jour précisées davantage, des nouveaux
poètes et aussi leur piété pour les maîtres qu'ils se sont élu, Hegel et Novalis, le pastorisant et familier Emerson, Swedenborg, dont la religion est la seule, formulait Balzac, qui puisse convenir à un être supérieur, on pourra se persuader de la justesse de cette expression.
Panthéisme ! Tous les arts sont, en ce vocable, résumés. Naturisme et Mysticisme s'y synthétisent. Il ne s'agit plus d'allégoriser une passion ou une idée par quelque personnage fabuleux (héroïne, statue ou figurine) aux attitudes taciturnes ou mansuétudinales selon le procédé de M de Régnier.
Dans les menus faits de la vie quotidienne, le grand art est de retrouver des émotions divines ; en de frustes objets, de découvrir un symbole toujours changeant d'une loi cosmique et éternelle.
Dans le Poème, nous voulons percevoir la sensibilité fiévreuse et éparse de la nature. La tendance sacrée du solide vers le fluide. La Métamorphose de la Vie en Rêve, de la Matière en Esprit, la lente métempsycose des Images en Idées et des Hommes en Ajigês ! Tout le grand et lyrique frisson de la vie métaphysique. Ainsi parlaient, aux temps anciens, les thaumaturges, les mystagogues doctes d'Eleusis ou d'Ephèse et les Hiérophantes au front paré de roses s'effritant, qui déchiffraient les hiéroglyphes
vivants que sont les nuées, les feuillages et les attitudes des Etres.
Pour moi, des Esseintes, ce maniaque héros qui caractérise si parfaitement Tétat d'âme de toute une génération d'artistes suivra bientôt dans Toubli son devancier le jocrisse et déliquescent Adoré Floupette. L'érudition et Tartificiel seront tenus moins en faveur et il ne s'agira plus, pour être admiré, de donner à sa phrase un tour démodé, d'habiller et de pomponner sa pensée selon des coutumes surannées ou de donner à son style la grâce futile, troublante et gracieuse des temps jadis, comme le font si habilement MM. Marcel Schvvrob, de Gourmont et P. Quillard. Le Poète redevient un mystique et fruste paysan. Comme un Van Gogh affolé, il retourne à la nature n'y cherchant pas seulement le soleil et des couleurs, mais aussi un Dieu et des idées.
« Car l'artiste, dit Whistler dans son merveilleux « ten o'clock », ne se borne pas à copier oiseusement et sans pensée, chaque brin d'herbe, comme Ten avisent les inconséquents, mais dans la courbe longue d'une feuille étroite, corrigée par le jet élancé de sa tige, il apprend comment la grâce se marie à la dignité, comment la douceur se rehausse de force, pour que résulte l'élégance.
Avec l'aile couleur citron du papillon pâle, ses
fines taches, couleur orange, il voit devant lui de pompeux palais d'or clair, non sans leurs fluets piliers safran es.
Il trouve dans ce qui est subtil et gracieux, des insinuations pour ses propres combinaisons, et c'est ainsi que la nature demeure sa ressource et est toujours à son service ; à lui, rien de refusé. »
Poète ! sois moins archéologue, idéologue ou érudit, dédaigne le* dilettantisme, laisse aux spécialistes leurs parchemins, la Nature te convie à son épopée i Tu t'exalteras dans les tempêtes rythmiques d'un ouragan ! Une moisson, avec ses faneuses dans la poussière d'or, si tu sais, méditer, t'enseignera des métaphysiques. Le murmure des ruisseaux, les voix des branches, l'orchestration impromptue des chants et du vent bruissant, mille enseignements qui, mieux que le rhéteur le plus affable ou le traité d'euphonie le moins rébarbatif, t'apprendront à parler des paroles de Dieu !
Stéphane Mallarmé
A Clément Rochel,
Il y a donc un jargon particulier dans chaque période littéraire que la mode adopte, qui séduit tout le monde, qui se démode et qui, après avoir fait la fortune des livres, les condamne justement à l'oubli.
Emile Zola.
(Les Romanciers Naturalistes).
ARMi la multiplicité des élans, et la complexité des tendances qui préoccupèrent la génération précédente, certaines figures apparaissent cependant et émergent violentes, complètes et très nettes. C'est ainsi que M. Barrés résume à souhait le dilettantisme cérébral, que M. de Gourmont constitue un cas précieux de mysticisme archéologique et que plusieurs autres personnages moins importants peuvent figurer de moindres états d*esprit. Pour M. Mallarmé, il incarne, selon moi, ce souci de forme nouvelle, cette révolution dans l'expression poétique — seule gloire de cette époque transitoire en littérature : le symbolisme. Il reste, par excellence
et par essence^ le Rhéteur, semblable à ces maîtres de l'éloquence que virent fleurir successivement Alexandrie et la Rome du Bas-Empire. De tous les rivages méditerranéens, alors, les jeunes hommes d*élite accouraient goûter la molle volupté de leurs causeries, l'imprévu de leur enseignement. Ces maîtres apprenaient aux idéologues Part préparé des métaphores. Et les lettrés chérissaient ces exégètes qui sous un mot, une tournure de phrase démodée, semblaient percevoir des successions d'événements, de causes cosmiques.
De nos jours, M. Mallarmé dispose d'une égale réputation ; les meilleurs esprits du continent se flattent de l'estimer. On connaît, au reste, son influence sur de juvéniles intelligences. On sait ses relations avec des Esseintes ; avec quelle ironie grave et douce, avec qu'elle flatterie supérieure, il accueillit cet énigmatique garçon. La noblesse de son attitude^ enfin, lui valut, sinon le respect, la précieuse indifférence de la roture de lettres. L'antique éclat dont resplendissaient Apollonius et Callimaque, illumine donc après plus de XX siècles, Stéphane Mallarncié : il fut le dernier des Rhéteurs.
Dans la vie, M. Mallarmé vécut plutôt comme un
amateur au milieu de ses collections, que comme un homme parmi ses semblables. Aux créatures vivantes, il préféra les constructions esthétiques et il fut pour beaucoup dans Tactuel divorce de TArt et de la Vie. S'il est, en ce moment, Thomme le plus compréhensif de l'Europe, il est juste d'avouer que son absence de sensibilité est remarquable. Les quelques sensations dont il s'enrichit, la lecture de Baudelaire, l'audition de Wagner , la fréquentation de plusieurs Poètes anglo-saxons, comme Poe et Schelley, Emerson et Swinburne leslui fournirent. S'il a ressenti la caresse d'une œuvre d'art, le frisson de l'Idée, il n'a jamais autrement tressailli. Ses émotions sont tout intellectuelles.
Ainsi je crois que M. Mallarmé juge un tableau, une fresque, une statue à la quantité de pensées que lui inspirent ces œuvres, à la somme d'idées discursives qu'elles éveillent, et que le plaisir émotionnel, l'ivresse esthétiqne le laissent indifférent. Qui n'a vu quelquefois, en un concert dominical, pendant le jeu d'un morceau symphonique, ce poète prendre des notes et inscrire ses impressions. On ne m'excusera pas de citer ce fait de la vie publique (comme si la littérature n'était pas aussi de la vie publique?) mais je le trouve exquis, tellement probant. Il prouve une maîtrise de soi, vraiment caractéristique. Et comme il nous aide à reconnaître cet écrivain, hanté de la
pénultième, qui en une conférence, à Oxford, laissait tomber cette parole : « La littérature seule existe. »
La littérature seule existe ! voilà une brève affirmation que Tauteur à'Herodiade pourrait adopter pour devise. Littérateur, il le fut suprêmement. Sa passion envers la plastique verbale, dès Uadolescence, le tourmenta, et, déjà, au Parnasse contemporain^ on remarquait avec quelle magistrale adresse, il ouvrageait l'argile doré des syllabes. Si Euclide estThomme des lignes, celui-ci demeure bien Thomme des sonorités intellectuelles. Sa ferveur pour la parole fut telle, qu'il en arriva à ne plus considérer les objets pour eux-mêmes, mais pour le mot même qui les représente. De la beauté formelle des choses, de leur caractère et de leur compréhension, il ne se préoccupa désormais plus : ce qui le ravit alors, ce fut la magnificence de leur vocable. La caresse des voix, l'intonation des diphtongues, la musique des consonnes l'enchantèrent, il les doua d'une signification étrangère, d'un charme personnel. La beauté des paroles voilà, à ses yeux, la beauté extérieure. Et sans doute il préféra leflatus vocis à la réalité, le dictionnaire à la nature. L'attirance des consonnances suppléa l'ordre coexistant des formes réelles. '
Le rhythme esthétique s'opposait à TEurythmie de l'Univers.
Ultime excès du parnassisme ! Le culte pieux de
répithète rare devait donc aboutir à cette hérésie : la discorde du Poète et de la Nature.
Faut-il évoquer la simplicité d'écriture des Evangiles, la banalité sublime d'Homère, le style populaire des Tragiques grecs pour démontrer que M. Mallarmé n'est point « l'asservi d'une éternelle logique ». Sa langue est une déformation, sa pensée illogiquement exprimée, sa phrase inharmonîeusement construite. A l'évolution du langage, le poète ne peut rien, sa volonté et sa syntaxe y échoueraient. L'acoustique et la métaphysique sont d*accorJ sur ce point. Le langage le plus expressif, le plus bel en pathétique, c'est le parler universel. Un frustre proverbe a-t-il plus de sens et de profondeur que telle phrase d'Hegel? Je pense aussi qu'il est de vieilles chansons anonymes, de frissonnants et naïfs lieder qui surpassent le meilleur sonnet du Parnasse, et maints poèmes du symbolisme. Ah! cette belle parole qui surgit, impromptue à nos lèvres comme une étoile au crépuscule ! voix involontaire et spontanée ! De notre soumission à Tunivers , aux émotions , aux paysages, naît la logique de nos pensées et Tordonnance de nos périodes. Est-ce que les lignes dansantes des collines de Provence n'ont point imposé quelques rythmes à Mistral, leur cadence aux tambourinaires. Hugo, qui fut le poète badin des Orientales^ devint un Jean de Pathmos, dans la rauque solitude de
Guernesey. Ces génies se courbèrent au joug du milieu, par là ils s'assimilèrent à des êtres peut-être infimes. Mais Tart n*est pas aristocratique.
J'ai, plus haut, appelé M. Stéphane Mallarmé le dernier des rhéteurs. C'est que, précisément, il fut le destructeur de l'éloquence.
La poésie actuelle est, dans notre civilisation occidentale, en complète évolution et, dans les arts, les temps présents seront un âge héroïque. Il est assuré que le progrès des sciences historiques a tué la poésie épique. L'exactitude a triomphé du merveilleux. Le roman est d'ailleurs une forme mille fois plus complète et plus large. Et des romanciers tels que Balzac, Zola, Cladel, sont des chantres épiques métamorphosés en prosateurs. A l'Epopée, l'Ethopée a succédé.
Pour la poésie dite lyrique, on sait l'extraordinaire succession de ses aventures , pendant la dernière période séculaire. Le romantisme en libéra les strophes à l'étiquette, le Parnasse les agrémenta de tout l'apparat de ses orfèvreries, les décadents en éthérisèrent les formes et animèrent de frissons l'antique et impassible statue. Mais oratoire, quoique s'élevant à l'intensité de l'ouragan, chez Victor Hugo, narrative avec Leconte de Lisle, mélodique avec Verlaine, la poésie subit, en Stéphane Mallarmé une transforma-
tion définitive. Ce qu'il dénie au poète c'est Tancien souffle lyrique, ce qu'il prêche c'est sa «disparition élocutoire ». Le magnétisme des mots qui s'attirent, se diaprent, ainsi que des pierreries, de reflets réciproques, devait suppléer la direction apparente de l'écrivain. Persistance, chez cet homme, de la magie du vocable, qui devait le conduire à concevoir une poésie symphonîque, s'opposant à l'ancien lyrisme. Orchestration verbale, diaphanes architectures des phrases, voilà ce qu'entrevit Stéphane Mallarmé.
Tout ceci est d'une superbe intuition. Et ce prouve un lucide envisagement du futur. Le défaut d'une sensibilité naturelle et une éthique individualiste s'opposèrent cependant à la réalisation d'un tel concept. L'œuvre poétique de M. Mallarmé n'est trop souvent qu'une illustration de ses théories. Si l'arrangement de ses syllabes est toujours d'un bon effet, la succession des images est inharmonieuse^ et le fil de l'idée décrit d'exagérées paraboles.
C'est que cet artiste régla tout selon son caprice.
Il eut un souci constant de son autonomie C'est rharmonie de l'univers qui impose la symphonie du poème. Je ne sais si M. Mallarmé est d'accord avec son œuvre, et si l'une et l'autre sympathisent d'une mutuelle estime, mais son œuvre est étrangère à la
vie. Son charme artificiel reste inanimé. Peut-être ne lui a-t-il manqué que Tlnstinct pour dominer ce siècle entre Hugo et Verlaine ?
Il ne constitue guère, hélas ! qu'une curiosité esthétique, et ce n'est pas un graijd poète.
Maurice Barrés