‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 2 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La philosophie contemporaine, scolastique ou indépendante, est accoutumée de désigner sous le vocable de réalisme une théorie noétique concernant la correspondance objective des images, des idées et des jugements aux réalités connues. Le mot ne signifie plus, ici, une solution caractéristique, à savoir platonicienne, du problème des universaux ; il est entré dans l’usage philosophique, avec cette acception, lorsqu'une théorie nouvelle se constitua et prit peu à peu le nom d’idéalisme. Les deux termes se définiraient donc, par opposition, comme des contraires.

Selon le réalisme, l'esprit humain, sentant ou intelligent, peut connaître les réalités, telles qu’elles apparaissent ou telles qu’elles sont en elles-mêmes. Cette théorie implique, dans le monde créé, la dualité de l’être et de la connaissance, l’intelligibilité du premier et l'aptitude de la seconde à atteindre et à exprimer l'être, bref, la capacité de vérité propre à l'esprit humain. En somme, bien que l'être ne dépende pas de la pensée humaine qui le connaît, celle-ci peut le connaître tel qu’il est en lui-même. Qu'ils la rejettent comme les idéalistes ou qu'ils l’acceptent comme les scolastiques traditionnels, cette théorie a reçu de tous le nom de réalisme.

Parmi ses partisans, des opinions se sont fait jour qui, toutes, prétendent rester fidèles à l’essentiel de la théorie, mais dont quelquesunes participent plus ou moins des principes et des conséquences de l’idéalisme. La moindre concession à l'erreur, en un domaine aussi fondamental, risquerait de miner l'édifice de la philosophie thomiste. Aussi, l'importance d’un sérieux examen de ces opinions n'échappe à personne.

Et justement, une polémique retentissante vient d'ajouter un caractère d'actualité à un problème déjà si grave en lui-même. Deux

de ces opinions les plus caractéristiques se sont affrontées, le réalisme immédiat et le réalisme indirect.

Bien plus, si la controverse a manifesté différentes formes de réalisme indirect, de Descartes à Kant et au P. de Vries, elle a fait apparaître également des divergences parmi les défenseurs du réalisme immédiat.

Or, jusqu'ici, aucun travail n’a tenté de rassembler les pièces éparses du débat ; la présente thèse tâche de combler cette lacune.

Cette étude, à base documentaire, mais à visée doctrinale, est centrée sur les publications de Mgr Léon Noël, Président de l’Institut supérieur de philosophie (ou Ecole de St-Thomas d’Aquin, définitivement constituée le 7 mars 1894 par le futur cardinal Mercier), disciple et successeur de l’illustre fondateur.

Pendant près de trente ans, dès ses premiers écrits relatifs au problème du réalisme en 1913, Mgr Noël n’a cessé d'exposer et de défendre ce qu’il appelle le réalisme immédiat. Il s’en prend essentiellement au réalisme indirect, dont l’un des principaux dangers serait de servir de tremplin à l’idéalisme. C’est ce qu’il montre en une brève analyse de certains passages spécifiques des œuvres de Descartes et de Kant, et en une déduction logique des principes même de ce réalisme. L'auteur ne se contente pas de le réfuter à raison de ses conséquences, il s'efforce de manifester, par la méthode de l'analyse réflexive et par le recours à la psychologie thomiste de l’unité du sujet humain, les causes intrinsèques de l’immédiatisme. Il met en particulière valeur les faits de la présence de l’objet au sujet et de la continuité du sensible et de l’intelligible. Notre premier chapitre retrace l'exposé de cette doctrine.

Le second en résume la preuve. Elle consiste, non pas en un raisonnement syllogistique, en une démonstration proprement dite, mais, si nous pouvons nous exprimer ainsi, en une manifestation des données immédiates de la conscience. C’est ici que l’auteur a l’occasion de développer sa théorie du « cogito » ouvert, par opposition au « cogito » fermé. Le premier conduit à la réalité de l’objet, le second à la réalité du sujet pensant ; l’un est légitime dans la perspective du réalisme, l’autre est le préambule de l’idéalisme. Le jeune Descartes des Regulae n’avait pas encore refermé sa pensée sur elle-même ; la comparaison de ses premiers

textes avec ceux des Méditations témoigne d’une évolution du « cogito » dans un sens de moins en moins directement réaliste. Cette évolution, à son tour, serait l'indice qu’on peut admettre un « cogito » ouvert, à l'exemple du premier Descartes. Kant se prête à des remarques analogues. La réflexion sur le « cogito » resterait la seule démarche possible d’une philosophie qui veut devenir critique et une démarche qui, malgré ces exemples inquiétants, ne conduirait pas nécessairement à l’idéalisme. Car, selon Mgr Noël, c'est dans ce retour sur l’acte de pensée que se découvre à la conscience la présence de l’objet extramental connu. La pensée, n’existant qu’en fonction de l’objet, conduit à un au-delà d'elle-même. Encore faudra-t-il déterminer les conditions de cette réflexion critique et, en particulier, la nature et les privilèges de la connaissance concrète.

Mais voici que justement les positions essentielles de cet immédiatisme sont contestées par des partisans du réalisme. D'où la polémique, parfois très vive, qui anima ces dernières années les revues de philosophie scolastique. Nous en retenons les éléments doctrinaux les plus intéressants en trois chapitres, où sont groupées, sous les noms des principaux objectants, les remarques les plus importantes.

La notion même de présence appelle une demande d'explication de la part du P. Roland-Gosselin. L'objet présent au sens l’est-il, par le fait même, à l'intelligence ? Pour répondre à cette question et à beaucoup d’autres du même ordre, Mgr Noël se. voit obligé de préciser notablement sa pensée.

Les textes mêmes de saint Thomas que commentait le professeur de Louvain à l’appui de sa théorie sont soumis à une interprétation différente par le P. de Vries, qui y voit ce que notre auteur appellerait du réalisme indirect. Nous ne connaîtrions directement que la « species ». Ce qui nous entraîne à une analyse de la notion de l'espèce intentionnelle chez saint Thomas.

Enfin, M. Gilson attaque la méthode même de la preuve du réalisme immédiat. En partant de la pensée, nul ne peut espérer raisonnablement atteindre autre chose que la pensée. Le « cogito » ouvert ne serait qu’un leurre. Et, immédiatiste lui-même, il rejette le réalisme immédiat de Mgr Noël.

A vrai dire, le dossier abondant et volumineux de ces polémiques se réduit à quelques pièces, mais d'importance capitale, si l'on ne veut en considérer, comme c’est notre intention, que la portée vraiment philosophique. Il s’est alourdi, en effet, de nombreuses questions secondaires, d'ordre historique ou personnel, qui ne sont pas tranchées avec une sérénité et une objectivité toujours dignes d’être citées en exemple. De ces éléments, nous nous sommes complètement dégagés. Et, dans notre conclusion, c’est un bilan purement doctrinal que nous avons cherché à établir.

Pour ne pas suivre Mgr Noël dans toutes ses opinions, nous ne méconnaissons pas la valeur de ses écrits. C’est même cette valeur, avec l'importance et les difficultés intrinsèques du problème envisagé, qui confère à notre modeste essai sa justification et son intérêt, et qui, tout en nous faisant regretter de n'avoir pu l’élever au degré de perfection qu'un tel sujet eût mérité, nous autorise cependant à le présenter à la Faculté des lettres de l’Université de Fribourg, en vue d'obtenir le grade de docteur en philosophie.

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