Dion, LXiX
de Tannée qui défilait sous les yeux d'un peuple inunense, une femme se précipita à la tête de son cheval*. C'était une pauvre veuve dont le fils unique avait été tué, et les meurtriers n'étaient pas encore punis. Seigneur, criait-elle, venge mon fils. — A mon retour, dit l'empereur, continuant sa marche. — Et si tu meurs? — Mon successeur te fera justice. — Quel fruit tireras-tu de la vertu d'un autre? demanda la veuve. Trajan rentra en lui-même, reconnut son devoir, et, l'accomplissant aussitôt, fit procéder, toute afiaire cessante, aux informations nécessaires, sans rougir de paraître céder aux injonctions d'une pauvre fenmie : il ne quitta Rome qu'après s'être assuré qu'il ne laissait derrière lui aucune partie de sa tâche. Cette simplicité loyale, cette liberté laissée au plus humble sujet d'arriver jusqu'au maître du monde, cet amour scrupuleux de la justice, ce sentiment profond et délicat des devoirs de la puissance envers la faiblesse sont des traits qui, réels ou inventés, devaient frapper les esprits dans des siècles de malheurs publics , d'anarchie et de violence. On dit que saint Grégoire, en pensant à ce trait de la vie de Trajan, se sentit ému au point de demander à Dieu de retirer des enfers l'âme du grand empereur, et sa prière, croyait-on, fut exaucée. Privé des monuments littéraires de l'antiquité, le Moyen Age n'a guère connu Trajan que par ce trait légendaire , devenu inséparable de son histoire depuis qu'il a été deux fois consacré par le génie ^
1. Bd una vedovella gliera al freno Di lagrime attegiata e di dolore.
Dintorno a lui parea calcato e pieno Di cavalieri, e Taquile deiroro Sovr*es80 in vista al vento si movieno.
Dante (Purg., X, 77 et suiv.).
2. Dante et Eugène Delacroix (tableau du Musée de Rouen). Dante raconte qu'il a vu cette histoire sculptée sur un rocher de marbre blanc par la main divine. — Au moyen âge, les Romains montraient la place où la scène avait eu lieu : sunt praeterea alii arcus qui non sunt triumphales sed memoriales, ut est arcus Pietatis ante sanctam Mariam rotundam, ubi cum esset imperator paratus in curru ad eundum extra pugnaturus, quaedam paupercula vidua procidit ante pedes ejus, etc. De MirabUibus civiiaiis RomànXy dans Urlichs, Codex Urbis Romx topographicus. Wirceburgi, 1871, p. 129. — Suivant M. de Rossi (Bulletino di Corrisp. Arch., 1871, p. 6), le bas-relief décrit par Dante aurait été réellement sculpté sur l*arc de la Piété dont parle Tauteur des MirabiHa. c La sculpture qui décorait cet arc représentait certainement une nation « vaincue, suppliante, et demandant grâce à Tauguste triomphateur, c L'ignorante imagination des hommes du moyen âge y vit la fameuse c légende de Trajan, etc. > Le passage cité plus haut des Mirabilia ne me paraît pas impliquer absolument l'existence d^un tel bas-relief sur
l'arc en question. Jean Damascène, au viii° siècle, est le premier qui ait parlé de Tintercession de Grégoire en faveur de Trajan, mais il ne cite pas le trait de justice qui aurait motive cette intercession. (V. le passage dans Baronius, XI, p. 62, éd. Luc.) Ce trait est raconté par Jean le Diacre dans sa vie de Qrégoire-le-Grand (II, 5), et en termes un peu différents par le biographe anonyme du même pape. Jean de Salisbury {PoUcraticus, V, 8), Vincent de Beau vais (Specul, histariale, X, 47, 48), Dante (Purg,, X, 73-93), l'ont pris dans Jean le Diacre. Ailleurs, le poète toscan compose avec Tâme de Tn^an et celles d'Ezécbias, de Constantin, de Guillaume II roi de Sicile, et de Riphëe, le sourcil de Taigle merveilleux, symbole de l'empire universel, qui vole devant la planète de Jupiter {Farad., XX, 43-45). Saint Tbomas a toucbé deux fois à la question du salut de Trcg'an {QuaesUones DisptUatae, VI, 6, 9, 4, et ad Ubr, IV SerUentiarum. Distinct., XLV, 2, 9, 5). Dans le dernier passage, il l'explique en admettant que l'âme de Trajan, tirée de l'enfer, anima un nouveau corps dans lequel elle vécut chrétiennement et mérita le paradis. C'est la doctrine qu'a développée Dante (Parad., XX, 100-117).