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INTRODUCTION
Parmi les théories esthétiques à la mode, nous citerons comme dernières venues le néo-vitalisme et son dérivé, l’Einfuhlung, ou projection sympathique et symbolique du moi. Sentimentalistes l’un et l’autre, supprimant l’un et l’autre l’individualité du plaisir esthétique qu’ils confondent, toutes frontières supprimées, tantôt avec les vulgaires jouissances des sens, sans autre critérium que le pur arbitraire, tantôt avec un lyrisme mystique, ils s’expriment parfois en termes identiques et se ressemblent singulièrement, avec cette différence, cependant, que l’Einfuhlung Allemand s’agrémente, derrière le vague des expressions d’une faculté intuitive spéciale, métaphysiquement innée, ce qui ne l’empêche pas de compter même en France de nombreux partisans.
En réaction contre les solutions de ce genre, se placent, au pôle opposé, la théorie plus ancienne du jeu et la théorie hédoniste d’après laquelle tout plaisir, sans exception, est dénaturé esthétique.
Inspirée par Kant, développée par Spencer, la théorie du jeu donne au sentiment esthétique, comme caractéristique essentielle et suffisante, le désintéressement absolu. Aujourd’hui sur son déclin, malgré un réel fond
Lesparre. I
de vérité, elle succombe aux exagérations de ses partisans, et en tant que solution des problèmes disparaît de l’horizon.
La théorie hédoniste pose, non sans fracas, que le plaisir en soi, quelle qu’en soit l’origine, est esthétique. L’aphorisme a l’avantage d’être irréfutable ! Nous sommes en présence d’une expression sentiment esthé tiqué dont le sens exact, profond, encore imprécis, fait l’objet du débat. Il est permis dans un cas pareil de proposer une définition et de tirer les conséquences qu’elle comporte ; mais encore faut-il que la définition ait égard aux exigences de l’habitude, du sens commun et projette quelque lumière sur le point à élucider. Nous montrerons que, malgré les tempéraments apportés ici et là à la rigueur du principe, ni l’une ni l’autre de ces conditions ne se trouvent ici réalisées. La théorie hédoniste est surtout inutile ; elle ne résout pas, elle dissimule le problème.
Enfin, momentanément hors concours, en ce sens que le nombre de leurs partisans a diminué et qu’elles ne sont plus dans le courant du jour, nous trouvons la théorie esthétique d’après laquelle le beau se confond avec le bien, et la théorie intellectualiste. La première, chère aux mystiques, ne mérite pas un siège en règle et se réfute par l’exagération de ses conclusions. Ses défenseurs en arrivent à refuser toute beauté esthétique à l’art, de même que les théoriciens du jeu, sous l’influence d’idées préconçues la refusent à la nature !
La théorie intellectualiste donne hardiment le pas à l’intelligence dans le sentiment esthétique ; sans pour cela ne pas apprécier à leur valeur les plaisirs accessoires de tous genres, qui le stimulent ou le rendent possible. Malheureusement, aussitôt définie. Kant, son
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inventeur, la défigure au point de la rendre méconnaissable ! Après avoir posé à la base de l’aperception esthétique vague (( l’accord de l’imagination avec l’entendement », en d’autres termes la compréhension par l’esprit, activé selon les lois de son exercice, de l’ordre dans lafinalité, le philosophe, prisonnier de son système, ne craint pas de mutiler cette donnée essentielle par des concessions aux théories les plus nettement contraires. Forcé de compléter, par l’universalité et le désintéressement, l’inutile hypothèse chère à ses compatriotes d’une intuition spéciale il en arrive, d’étapes en étapes, à objectiver le beau en soi dans l’ordre moral et, continuant dans cette voie, à concéder formellement au génie des relations mystiques avec l’essence des choses. De là une indifférence hostile à l’encontre de ces théories kantiennes si terriblement changeantes, et par contre-coup, bien injustement, à l’encontre de la théorie intellectualiste même.
En ce désaccord des systèmes qui s’opposent les uns aux autres, en ce discrédit que leur attirent les exagérations de leurs partisans il semblerait que, dans le doute, étant donné les tendances expérimentales de psycho-physiologie contemporaine et la défiance que nous inspire l’appel au transcendant, c’est aux théories esthétiques positives et simplistes, hédoniste, du jeu, et autres, dépourvues de mysticisme, que devraient aller les préférences. Il n’en est rien cependant. Le problème esthétique où triomphent les idées d’ordre, de fin, de sublime, où la rêverie musicale s’allie aux sentiments les plus tendres et les plus exaltés, offre à l'inclination métaphysique de notre esprit un champ d’exercice éminemment favorable. Les plus ardents promoteurs des philosophies matérialistes ne résistent pas, devant l’art
ou la nature, aux envolées de ce genre. La religion « du beau, du vrai et du bien » proposée parle monisme intransigeant 1 comme terme de l’expérience scientifique, n’est-elle pas l’évocation d’un idéal suprasensible dans lequel le beau, en très noble compagnie, revêt un caractère transcendantal marqué !
Aussi bien le sentimentalisme mystique appelé Einfuhlung domine-t-il en Allemagne pendant que se réveille en France un néo-vitalisme semblable, dégagé officiellement de tout principe exprès, mais qui, cependant, dans les cas difficiles, côtoie le mystère ou se réfugie dans l’impénétrabilité d’un amalgame confus, rebelle à l’analyse.
Bon nombre d’esprits réfléchis n’admettent pas cependant ce genre de solutions queLalo2 appelle très justement les solutions paresseuses ; ils protestent non contre la métaphysique en soi, mais contre son introduction en un domaine, où, n’ayant que faire, elle obscurcit de ses nuages et la route et le but. Et l’on se demande alors si la vérité ne serait pas d’écarter une fois pour toutes les mots imprécis, le ton lyrique, et le transcendantal, de renoncer au bloc mystique dans lequel fusionnent les émotions et sentiments, des plus subtils aux plus vulgaires ; d’abandonner également certaines explications positives visiblement insuffisantes, d’envisager enfin la théorie intellectualiste dégagée des impedimenta, de l’exclusivisme, de l’isolement qui l’ont compromise dans le passé.
Négligeant l’hypothèse commode d’une faculté spéciale, la nécessité illusoire de l'universalité et, par conséquent, d’un désintéressement exagéré, simples con-
i. V. Haeckel, Les Énigmes de l'univers.
i. Y. Lalo, Les Sentiments esthétiques.
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séquences, pour Kant, d’exigences systématiques qui nous sont étrangères, renonçant à l’objectivation du Beau en soi et à l’impératif esthétique, on admettra l’intuition mais simplement relative et pratique, en certains cas déterminés ; les sentiments accessoires recevront la place et le rôle qui leur appartiennent et nulle autre ; enfin l’on s’efforcera de reconstituer une théorie esthétique acceptable dans sa simplicité et son unité.
Le sentiment esthétique en soi, qu’il s’agisse de l’art ou de la nature, serait alors le plaisir de l’intelligence s’exerçant librement, sans efforts, selon les lois de son activité (empiriquement acquises, bien entendu, et non métaphysiquement innées) ; il serait le plaisir de l'esprit se déployant, de concert avec une autre intelligence, qu’il enveloppe et pénètre ; avec une sensibilité qu’il comprend et prolonge ; ou se développant librement, en certaines conditions déterminées de bien-être et d’indépendance. Le tout, avec accompagne” ment ou sous l’influence de sentiments infiniment variés, au milieu desquels se maintient quand même, substratum irréductible, le sentiment esthétique sous la forme décrite ci-dessus.
Peu importe d’ailleurs que l’on considère cette jouissance intellectuelle comme physiologique en dernier ressort, la question n’a pas d’intérêt !
La recherche et la définition du « beau » dans la nature et dans l’art consisteraient à séparer le plaisir esthétique des végétations luxuriantes qui l’étouffent, des émotions et sentiments accessoires, des agréments sensibles, plus ou moins vulgaires ; des compromissions mystiques de tous genres ; à la dégager enfin de toute identification essentielle avec le bien, de toute objectivation possible dans un idéal type, quel qu’il soit.
Epurer le sentiment esthétique, le rehausser au niveau de l’intelligence et de la volonté, n’est-ce pas se rapprocher à première vue de la réalité. De tous temps les jouissances de l’esprit ont dominé les autres par la pureté, l'élévation, la durée. S’y attacher c’est monter, les sacrifier c’est descendre ! Cette couronne, ce prestige, le sentiment esthétique ne les possède-t-il pas du consentement universel? Subtil et délicat, associé à nos plus hautes facultés, indice de civilisation, ne s’élèvet-il pas sur le pavois? Serait-il permis de l’assimiler à la satisfaction des besoins corporels ou bien à quelque vague synthèse d’émotions et de sensations plus ou moins vulgaires, de rêveries sentimentales au milieu desquelles, pour l’individualiser et le qualifier, il est alors nécessaire de recourir soit au principe exprès d’une faculté spéciale soit à l’intuition transcendantale I
Pour déterminer le caractère essentiel du sentiment esthétique, le plan de cet ouvrage est tout tracé.
Passer en revue les* grandes théories actuelles et montrer, d’accord avec la critique universelle, leurs erreurs, leur insuffisance et leurs contradictions. Puis, dans une analyse sommaire des principales manifestations de l’art, dégager le plaisir esthétique, d’après la théorie intellectualiste, le montrer toujours présent à titre d’unité essentielle et fondamentale, et, cependant, se garder de l’ériger à part, isolé des sentiments accessoires qui le stimulent et le dirigent, des étais et contreforts qui le soutiennent et l’encadrent.
Devant la nature le sentiment esthétique se présente sous des aspects particuliers. S’agit-il de la nature organisée ou des lois cosmologiques nous le retrouvons dans sa forme essentielle, dirigé vers l’ordre, avec concept plus ou moins vague de finalité. C’est là que
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se réalise, au plus simple degré, l’accord « de l’imagination avec l’ entendement )). S’agit-il de la nature inorganisée, du paysage, le sentiment esthétique prend une forme unilatérale, généralement asympathique, à défaut de vestige humain. Il n’est pas autant un accord entre la logique des faits et celle de l’esprit, que, le plus souvent, une projection de sentiments préexistants ou suggérés sur l’extérieur ; leur renforcement par l'expression obj ective , l’aperception et l’analyse de cette expression, et sur ces données, le départ de l’imagination désintéressée ; la difficulté est alors de distinguer et de noter le plaisir esthétique au milieu des émotions violentes et variées qui l’accompagnent et de l’assaut mystique qu’il était exposé à subir.
L'aspect du sublime sous toutes les formes, le senti ment de l’ordre dans la finalité, l’illusion du surhomme, la rêverie musicale, les élans de l’imagination sollicitée par le mystère, telles sont, sans doute, les grandes voies d’accès du mysticisme dans l’esthétique ; les causes tantôt psychiques tantôt physiologiques de son invasion conquérante. Qui de nous n’a éprouvé quelques instants de trouble ou d’extase devant les horizons infinis, un grandiose paysage, la prodigieuse ingéniosité delà nature, quelque chef-d’œuvre humain, ou bien sous l’influence d’une imagination exaltée, d’un tonus émotif intense et quelquefois de l’audition musicale. Gomment dès lors, parlerait-on de la beauté sans évoquer esthétiquement des vivantes et poétiques images ; les souvenirs attendris des jeunes années, les grandes et fortes émotions de l’âge mûr? A ces pensées une sorte d’enthousiasme mi-religieux envahit les plus incrédules et le lyrisme mystique force les portes de la raison !
Il est périlleux sans doute de pénétrer en ce domaine du beau où tant et de si illustres esprits ont imprimé leur trace, où si peu reste à glaner ! Notre excuse sera dans les extraordinaires divergences des théories régnantes. Le tableau de ces contradictions est déconcertant ! Peut-être serait-il mieux à sa place à la fin de ce livre ! Il nous a semblé, cependant, qu’en montrant au lecteur dès à présent l’importance et la multiplicité des points en litige, nous le rendrions indulgent pour les nouvelles tentatives d’investigation.
Variations sur le sentiment esthétique' .
Tout plaisir est esthétique ; le plaisir exclusivement sensible comme les autres1 2.
Le plaisir esthétique est propre à tous les sens connus ou inconnus 3.
Il n’appartient qu’aux sens de la vue et de l’ouïe 4.
Le plaisir des sens n’a rien d'esthétique en soi5.
Le plaisir esthétique correspond à l’expansion vitale sous toutes les formes ; il exige la répercussion de la sensation agréable dans la conscience 6.
Le plaisir esthétique est un plaisir de jeu, il a pour caractéristique essentielle d’être désintéressé7.
Le désintéressement caractérise l’exercice en soi du
1. Les aphorismes sur l’art n’étant souvent que l’expression d’une théorie esthétique, nous citerons ici quelques-uns des plus connus.