‹ Essai sur le style & la langue de Noël Du FailChapitre 62 sur 68 · Eutrapel, XVIII (II · texte numérisé non relu

Eutrapel, XVIII (II

Meurtrier. — II, 179, « asseuré en sa boutique comme un meurtrier » (le neurîrier d'Assézat est un lapsus dont il est seul responsable). M. Courbet fait suivre d'un point d'interrogation la mention de cette locution. C'est pourtant une comparaison courante au XVIe siècle. On la trouve dans l'énumération des comme donnée par l'Angevin Bruneau de Tartifume (Angers, ras. 870, p. 523), dans la Comédie des Proverbes {Ane. Th. /r., IX, 87); et Rabelais avait écrit (IV, 23) : « Je diz couraige de loup, asseurance de meurtrier ». L'édition Burgaud des Marets- Rathery donne cette explication (II, 145) • <( C'était une expression proverbiale pour exprimer la hardiesse d'un criminel à nier effrontément les faits à sa charge ». — Pour la forme du mot, notons les hésitations de du Fail. Outre la var. meurtrier, fournie par le passage précédent, son texte nous présente les deux var. murdrier (en. IV ; I, 270) et meurdrier (ch. XXI ; II, 149). Cf. Thurot, Prononc. /r., I, 450.

Morfe (faire la). — II, 199. Terme d'argot que du Fail a emprunté à ses « compagnons Mattois ». Sur morfe (repas, mangeaille) et le verbe morfier (manger), voir le glossaire d'argot de M. Sainéan. Dans le passage ôVEutrapel. (aire la morfe veut dire tout spécialement « payer sa bien venue » par un repas, en parlant d'un novice. On disait aussi fouquer la morfe (Sainéan, Sources de iargot, I, 148, 219). Le jeune gueux de la Vie (ïenercuse des Mercelots. lors de son enlrée dans la confrérie argotique, « fouque la morfe », autrement dit offre aux anciens un festin de bienvenue.

Morfier. — Verbe dont morfe est le substantif verbal. Argot : <i manger, bâfrer », I, 177. 11 esl vraisemblable que ce verbe est d'origine allemande (W. Meyer-Lûbke, Etymolog. Wôrterbuch,

n° 5682, morfjan).

Mouche à miel. — Abeille. II, 351. Si on consulte Y Atlas Linguisti<iue de lu Fiance, on constate que cette périphrase est la désignation courante de l'abeille aux points 462, 451 et 450, qui coïncident précisément avec la région où du Fail a vécu.

Mouton Propos Rust., Xlll ; l, 112, « d'un cocu, d'un cornu ou d'un mouton; XIV, I, 123, Faisons qu'aujourd'huy soil Mouton]. Mari trompé. Cf. Cl. Marot, éd. Guiffrey, 111. <>s. « Villain, lu en seras mouton, le t'en fera y perler la corne ». Cliolières, éd. Jouaust, II, 67, si elle le faisoil bélier (el II. 94 : II, 107). Bélier, cocu », est compté comme mol d'argot par M. Sainéan [Sources, II, 115, 285). Déjà dans sa Controverse des sexes masculin et féminin, Gratien du Pont donnait comme synonymes à mari trompé <( oyseau, mouton, cocu » (éd. 1536, f° 160 r°).

Mue (en). — Eutrapel, II, 195, h ou il y avoit une garce en mue ». M. Courbet, citant une définition d'Oudin, pense que la femme en question subissait un traitement pour maladie vénérienne. Mais rien dans l'anecdote de du Fail ne rend vraisemblable cette interprétation toute spéciale. D'une laçon générale, la locution d garder (tenir) en mue », emprunté^ à l'élevage des volatiles, signifiait « tenir renfermé, surveiller de près ». Ex. Coquillart, Enquête, éd. d'Itéricault. II, 109 : (i En chambre natée, loing de rue,

En lieu d'autour et de lanier,

De tenir des <jarces en mue. »

II. Estienne. Precellence du lang. fr. éd. Delalain, 1850. p. 134) : » Il a esté eserit de quelque personnage qu'il tenoit en mue une putain de haute gresse. Cf. encore Montaiglon. Ane. Poés. //..

III, 264 (il s'agit d'une femme tenue de court par un mari jaloux) :

On me cuyde tenir en mue Comme oysons qui sont en gresse.

Naqueter. — Claquer des dents. Propos Rust.. p. 82. « pour le froid qu'il avoit naquettant des dents... » UEsté de Bénigne Poissenot (éd. 1583; Traité paradoxique en dialogue, p. 221 b) : « Feignons qu'il soit en un estât déplorable, nacquetant les dents, tremblant le grelot ». Bien que Godefroy n'ait qu'un seul art. naqueter, il est infiniment probable que le verbe signifiant « claquer, grincer » n'a rien à voir avec un outre naqueter, beaucoup plus connu, qui appartenait a la terminologie du jeu de paume et qui fut souvent employé au XVIe siècle dans le sens de « flatter, se faire le valet de quelqu'un ». Notre naqueter lire sans doute son origine d'une onomatopée. (Godefroy signale dans Marot une interject. nue,. Le verbe claquer est lui-même une onomatopée, ainsi que le verbe caqueter. On a dit dagueter : » Il vint tremblanl et daguelani des dens » Cheval, de la Tour-Landri, cité dans Godefroy, s. v. Daguelei . Lecomte a noté dans le patois de Dol (Ille-et-Vilaine) laqueter = claquer des dents.

Navette (jouer de la). — Au sens grivois. II. 136, « chaque fois qu'ils loueraient des basses marches et de la navette ». Cf. H. Estienne, Apol. p. Hérodote, en. XVIII (Ristelli., 1. 394) : « si elles estoienl convaincues d'avoir \ouè de la navette ». Allusion au mouvement de la navette du tisserand.

Nerme. — II. 127, « ... me sont un néant, un rien entre deux plats, et un nerme, comme l'on dit à Orléans ». Ce mot nerme signifiant « rien » est-il vraiment Orléanais, et ne sommes-nous pas en présence d'une erreur de mémoire de Xoël du Fail? Je n'ai trouvé trace de nerme dans aucun lexique de la région orléa-

naise, et M. Jacques Soyer, le savant archiviste du Loiret, qui a bien voulu nïaider dans cette recherchej n'a rien trouvé non plus. Je suppose qu'il régnait quelque confusion dans les souvenirs de du Fail. Il a dû se rappeler un mot poitevin, — et non Orléanais, — qui signifie « personne ». Ce nerme (lat. ne anima) se trouve par exemple dans la Gente Poeleviri'rie, éd. Favre, p. 3 :

L'on ne doune puz roin à ternie,

Et si ne se trouve puz nerme

Qui voulzi présti sur la foay.

Cf. aussi Favre, Gloss. du Poitou t. Ou bien ce terme négatif, qui s'applique essentiellement aux hommes, a pu s'appliquer aussi aux choses et signifier « rien », ce qui est fort possible, ou bien il faut mettre une seconde inexactitude à l'actif de du Fail.

Neufième (= neuvième). — II, 264. Nous trouvons encore neufiesme dans Palsgrave, dans G. Bouchot (SeTées, éd. Roybet, I, p. xrx), etc.. Ce n'est probablement pas une simple graphie, mais l'indice d'une prononciation spéciale (Cf. Thurot, Prononc. {r., I, 253; Nyrop, Gr. llisi.. III. § 71, 2°).

Obscurément. — I, 283, « deux voisins qui vivoient tant obscurément et cruellement les uns avec les autres ». Evidemment cet adverbe n'a pas ici le sens que lui donne la langue moderne, et le second terme du couple nous aide à définir le premier : » en état de lutte sourde, dans une inimitié pleine de traîtrises ». Godefroy cite cet exemple du Chevalier nu Cygne : Oncques cites ne fu sy fièrement gardée Ne sy obscurément assalîe ne biersee.

Pour la métaphore, cf. noirceur.

Opiniable. — Qui ne comporte que des probabilités. II, 128 : « si... tout est ojiiniable, et discutable... » Mol savant qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Godefioy se borne à noter un exemple û'opinable (1578), plus servilement calqué sur opinabilis ou dérivé du verbe opiner;. la forme opiniable rattache le mot à opinion, opiniâtre. Cf. dans Godefroy opinialif, opinieux.

Opiniastre. — Substantivé. I, 211, « vous estes bon opiniastre »; I, 283, « le plus vaillant et outrecuidé opiniastre ».

1. Dans le parler gallo. erme ou hernie {anima) s'emploie aussi dans des tournure négatives, qu'il s'agisse de i>eisonnes ou de chose* : « il n'y en a pas erme » (= il n'y en a pas du tout, il n'y en a pas apparence). Cf. Bévue *ir Bretagne 1912 I travers le parlei gallo morbihannatt, par André Vlaud- Grand-Marais. Osais herrm = rien. Mais du Fail n'a évidemment pas songé a un parler breton; pour lui. nerme se Jocalisait dans une province éloignée de la Bretagne, il ne savait plus bien laquelle. 11 est coutumier de ces confusions.

LEXIQUE 1 S i

Orbalestre (bonnets à 1') [Propos llusl., XIV ; I, 128]. Grand bonnet que portait la bourgeoisie du temps de François Ier (Cf. La Borderie, Propos Rus t., p. 241). — Orbalcslre n'est qu'une variante d'arbalète. L'interpolateur angevin a pu entendre celte prononciation avec o initial soit dans sa province, soit à Paris, où elle était fort répandue. Le lUau [Hz (h- Pazy se vantail d'avoir eu « le pry de Yorbaleslre i ». Le livre de raison du bourgeois parisien Versoris écrit orbalcslre, orbalestriers et va même jusqu'à déformer en Lorbalaistre le nom d'un personnage appelé en réalité Jean Arbaleste*. Disons qu'on ne parait pas en général avoir prêté une attention suffisante à ces passages de ar à or, qui, pour être moins fréquents que ceux de ar à er, n'en sont pas moins incontestables. IJ serait temps de renoncer à l'hypothèse, autrefois lancée par Ascoli, d'une influence celtique venant expliquer la transformation toute française d'arteil (encore vivant au XVIIe siècle) en orteil. Ménage et Richelet nous attestent que la population parisienne disait ormoire pour armoire, et cette prononciation est celle de beaucoup de provinces, y compris l'Anjou, patrie de notre interpolateur (Verrier- Onillon) 3. Y aurait-il encore du celtique là-dessous ? Je sais bien qu'on invoque dans plusieurs cas l'étymologie populaire : on ne veut voir qu'elle dans le développement ar ange > orange, dans orpailleur pour ar paille ar ; et la remarquable étude de M. A. Thomas sur l'étymologie de cormoran {Romania, XXIV, 1895, p. 117) ne pose même pas la question de savoir si la présence d'un r n'aurait pas facilité le passage de l'a à l'o dans l'adjectif niarenc. L'étymologie populaire, valable pour orange et pour orpailleur, ne serait de mise ni dans le cas d'orbaleste ni dans celui d'or moire, non plus que dans la plupart des autres cas. Signalons par exemple orcane, variante d'arcanne, dans Bernard Palissy, et le dérivé orcanette pour arcanette [Romania, XXXIII, 584); oreslil pour arestil {Romania, XXXVI, 283). Coulabin enregistre la prononcialion morelle pour marelle (jeu enfantin) aux environs de Bennes. A Nantes, les gâteaux dont le nom est orthographié guillarets par les lexicographes, pourraient s'écrire plutôt guillorels, d'après la prononciation 4.

Orée. - - Nous trouvons chez du Fail min seulement « l'orée d'un bois » [Propos Rust.. 27), mais certains emplois qu'on peut considérer comme plutôt provinciaux, même au XVIe siècle : 1° bord

1. Du moins d'après l'édition séparée publiée dans le^ Vnc Poês. fr. de Montaiglon (t. V, p. 129); Jannet (1, 2o3) et Guiffrey (III, 074) donnent la leçon arbaleste.

2. Mèm. de la Soc. d'Ilisl. de Paris, XII (18S5), p. 215. 108, 131.

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