CHAPITRE LXVI
ÉTAÎ POLITIQUE, SOCIAL ET LITTERAIRE DE L'ESPAGNB SOUS PHILIPPE V, FERDINAND VI ET CHARLES IH. - FIN DE l'ancien THEATRE. — TENTATIVES DE CREA- TION d'un THEATRE NOUVEAU DANS LE GOUT FRANÇAIS.
Nous avons terminé ce que nous avions à dire de Tancien théâtre espagnol. L'œuvre que nous nous étions proposée est presque achevée. Il ne nous reste plus, pour la compléter, qu'à tracer un exposé rapide des tentatives faites depuis un siècle, avec assez peu de succès, pour substituer à l'école si riche, si abondante des Calderon et des Lope des systèmes nouveaux fondés sur de tout autres principes.
On a quelquefois attribué à l'engouement de la littérature française, à ce goût d'imitation de nos grands écrivains qui, au commencement du dernier siècle, se répandit au delà des Pyrénées, la décadence de la littérature et surtout du théâtre espagnol. On a voulu y voir une conséquence du grand événement qui avait appelé sur le trône de Charles II un petit-fils de Louis XIV. Rien n'est moins fondé qu'une telle assertion. Lorsque Philippe V monta
sur le trône, Tancienne société espagnole, celle qui, un demi-siècle auparavant, bien que déjà en décadence, jetait encore tant d'éclat, avait, en réalité, cessé d'exister. Politique, science militaire, richesser, luxe, élégance de mœurs, beaux-arts, lettres, théâtre, tout s'était englouti avec une effrayante rapidité dans l'abîme creusé par de détestables institutions. A la fin du règne de Charles II, on peut dire que l'Espagne ruinée, épuisée, veuve de tous les grands génies qui avaient fait sa gloire pendant deux siècles se cherchait en quelque sorte elle-même.
Ce n'est pas qu'elle fût arrivée à cet état d'anéantissement moral qui est la mort des nations. Les classes inférieures conservaient cette nature flère et énergique, cette élévation de sentiments, cette noblesse d'instincts qui n'ont jamais cessé de les distinguer. L'aristocratie, si dégénérée sous le rapport des lumières et de l'intelligence, offrait encore quelques caractères généreux et dévoués ; mais ces précieux éléments, abandonnés sans culture et sans direction par un gouvernement incapable, livrés à eux-mêmes ou plutôt comprimés par le despotisme civil et religieux le plus aveugle, étaient, entièrement perdus pour le pays.
La guerre de la succession parut réveiller l'Espagne de cette léthargie. Pour la première fois depuis bien longtemps, ce pays, placé entre deux prétendants à la couronne et envahi par des armées étrangères, se trouvait appelé à faire acte de volonté et d'énergie dans ses propres affaires. L'attachement qu'il montra dès ie premier moment pour
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son nouveau* souverain, le courage, la persévérance, les sacrifices <}e toute espèce par lesquels Wl parvint enfin à l'affermir sur son trône, prouvèrent à l'Europe étonnée qu'il y avait encore une nation en Espagne. ^
On sait que Philippe V, entouré de généraux, de ministres^ de conseillers, de courtisans français et d'autres étrangers que l'Espagne, dans son dénuement absolu d'hommes éclairés et distingués, accueillit d'abord sans trop de répugnance, essaya d'introduire, dans l'administration, le gouvernement et dans les formes même de la vie sociale des changements analogues aux établissements et aux usages qu'il avait laissés en France. Ces réformes, sans altérer bien profondément l'état moral du pays, sans y modifier d'une manière sensible et durable l'existence de la masse des populations, eurent pourtant d'importants résultats: d'une part, elles rendirent à l'état une vigueur et des ressources depuis longtemps inconnues, elles lui créèrent une armée, une flotte,' un trésor, un commencement même d'administration ; de l'autre, par l'introduction des mœurs, des habitudes, des modes de la haute société française, devenues à cette époque celles de toute l'Europe civilisée, elles effacèrent presque entièrement, dans les classes aristocratiques, cette physionomie originale et romanesque dont l'ancienne littérature portait si vivement l'empreinte.
Dès lors, la littérature, le théâtre surtout, durent prendre un autre caractère. Sous peine de ne plus représenter que des tableaux de fantaisie, les poètes
durent abandonner les voies où avaient marché leurs devanciers, et rentraînement qui les portait, SOUS un petit-fils de Louis XIV, à suivre le mouvement universel de l'Europe vers l'imitation des lettres françaises, se trouva d'ailleurs d'accord, jusqu'à un certain point, avec le besoin naturel d'établir entre les conceptions de l'esprit et les réalités de l'existence une analogie qui peut seule donner aux premières la vie et le mouvement. A mesure que la sociabilité française, avec ses formes faciles et légères, s'introduisait dans les cercles de l'aristocratie espagnole où la volonté absolue de Philippe V avait déjà substitué, au grave et poétique costume castillan, le costume riche, mais bizarre de la cour de son grand-père, le drame de Calderon, de Moreto, de Solis, cessait de représenter rien de réel. La génération nouvelle ne comprenait plus rien à cette manière presque orientale de considérer les rapports des deux sexes, à ces jalousies quintessenciées, à ces délicatesses extrêmes du point d'honneur, fondées sur des idées qui avaient cessé d'exister ou qui, du moins, s'étaient assez modifiées pour qu'il ne fut plus possible d'en tirer les mêmes conséquences.
Tout était donc prêt pour un changement dans rârt. dramatique. Une circonstance matérielle qui contribua à le faciliter encore, c'est l'interruption presque absolue de représentations scéniques qui paraît avoir eu lieu pendant la période la plus vive de la guerre de la succession, lorsque la Castille était envahie par les armées autrichienne, anglaise.
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portugaise, lorsque Madrid même, menacé à plusieurs reprises, se voyait forcé d'ouvrir pour un moment ses portes à l'ennemi vainqueur. On conçoit sans peine qu'au milieu de pareils désordres, au milieu du mouvement d'idées que devait soulever la présence de tous ces étrangers et surtout celle des auxiliaires français, des traditions Kttéraires, déjà si fort affaiblies, aient achevé de s'effacer.
Si la révolution qui s'annonçait ainsi ne fut pas plus complète et plus immédiate, il faut l'attribuer à l'absence absolue d'esprits puissants et créateurs, capables de marcher avec éclat dans les voies nouvelles. C'est peut-être une chose sans exemple que la pénurie d'hommes de talent et d'imagination à laquelle l'Espagne était alors réduite. Cafiizares et Zamora, si toutefois ce dernier vivait encore, représentent à près seuls cette époque si effacée. Nous avons vu que Cafiizares, bien qu'appartenant encore à l'ancienne école, a déjà quelque empreinte du goût nouveau. Un de ses ouvrages en porte, d'ailleurs, des. traces plus sensibles : c'est son Iphigénie, tentative peu heureuse faite pour ressusciter un genre de composition que les Espagnols avaient cessé de cultiver depuis Lope de Vega et que, dans cet intervalle, les Français avaient porté à un haut degré de perfection, la tragédie, la tragédie complètement noble, sérieuse, dégagée de tout mélange comique, ce qu'on a appelé depuis la tragédie classique.
Déjà, en 1713, le marquis de San Juan avait fait représenter une traduction du Cid de Corneille, et cette traduction avait eu un certain succès. D'autres
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essais eurefit lieu avec moins de bonheur, parce qu'ils furent tentés par des talents trop médiocres. Le champ n'en était pas moins ouvert.
Plus de vingt ans après, en 1737, Luzan publia sa poétique dont la célébrité ne s'explique que parce qu'elle proclame, en quelque sorte, le changement qui s'était effectué dans les esprits et la victoire complète, définitive des principes français. L'auteur, non content d'y poser la règle de la distinction de genres et celle des unités comme des axiomes absolus, comme des articles de foi dont la violation constituerait une véritable hérésie et dont l'observation religieuse suffirait presque pour la perfection d'un drame, ne craignit pas de traiter quelques-uns des plus grands poètes de l'Espagne, coupables de n'avoir pas respecté les préceptes d'Aristote, avec une sévérité méprisante qui prouverait, si on ne le savait déjà, à quel point ils étaient alors déchus dans l'opinion.
Cependant, les enseignements de Luzan ne furent pas plus féconds que ne l'avait été l'exemple du marquis de San Juan. Quelques traductions de pièces françaises plus ou moins bien choisies, c'est tout ce qu'il est possible de trouver à cette époque. Vainement Philippe V s'était-il eflEbrcé d'introduire, dans l'organisation matérielle des théâtres et dans l'ensemble des représentations, plus d'ordre et de convenance. Rien de tout cela ne pouvait suppléer au talent, à l'inspiration qui manquaient, et le long règne de ce prince s'acheva sans qu'aucun poète de quelque valeur vint prendre la place que Cafii-
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zares, plus que septuagénaire, laissait.déjà vacante.
En 1750, Montiano fit imprimer la tragédie de Virginie; trois ans après, il publia Ataulfe. L'apparition de ces deux ouvrages lait encore époque dans la littérature espagnole, parce que ce sont les deux premières tragédies originales composées à Madrid depuis la résurrection de cette espèce de drame. C'est, d'ailleurs, le seul aspect sous lequel elles méritent d'être remarquées. Une action régulière, une diction passable ne sont pas des titres suffisants pour les protéger contre l'insupportable ennui qui s'attache à la lecture de ces plates et froides compositions. Elles n'ont jamais été représentées et leur auteur ne les avait pas destinées à l'être : il avait voulu, seulement, marchant, dans une autre forme, sur les traces de Luzan, mettre sa poétique en action, donner l'exemple à la suite du précepte. Cet exemple était peu encourageant.
Vers cette époque, les théâtres furent fermés pendant quelques années, comme cela avait eu lieu à plusieurs reprises dans le cours des deux siècles précédents, par mesure de pénitence publique, pour détourner la colère divine dont on croyait reconnaître la manifestation dans une sécheresse générale et prolongée. On vit alors se renouveler ces délibérations, ces consultations contradictoires des corps religieux et savants sur la question de savoir si les représentations scéniques devaient être permises.
Cette fois encore, les théâtres finirent par se rouvrir, mais le premier successeur de Philippe V, l'économe et triste Ferdinand VI, avait peu de goût
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pour l'art dramatique proprement dit : la musique italienne, qu'il aimait au contraire passionnément et qui fit alors l'étonnante fortune de Farinelli absorbait toute l'attention, toute la protection qu'il pouvait accorder à cette espèce d'amusement.
L'avènement de Charles III ouvrit, sous ce rapport comme sous tous les autres, une ère nouvelle pour l'Espagne.
Le nom de ce prince est resté grand dans la péninsule. Doué, à défaut d'un génie puissant et créateur, d'un sens droit, d'une volonté persévérante, d'un sincère amour du bien, habile à choisir des ministres capables et éclairés à qui son appui ne manquait presque jamais, dans leurs entreprises les plus hardies, il a fait, il a tenté sans doute de grandes choses. Il a rendu à l'Espagne, sinon son ancienne importance politique, au moins un rang considérable et respecté. Il lui a donné une marine puissante, des finances, un commencement d'administration. Il a couvert le pays de routes, d'établissements d'utilité publique, de monuments de tout genre. En accordant des facilités nouvelles au commerce des colonies, il a plus que doublé la valeur de ces immenses possessions. Sous son règne, l'Inquisition, naguères encore si meurtrière, cessa presque entièrement de sacrifier des victimes humaines. Enfin, le mouvement jusqu'alors si lent, si incertain, si mêlé d'hésitation qui, depuis un demi-siècle, semblait annoncer en Espagne la résurrection des sciences et des lettres, se développa, grâce à la puissante impulsion du gouvernement.
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De tels résultats étaient beaucoup, sans doute. Cependant, il y a une évidente exagération dans les éloges que les Espagnols prodiguent volontiers aux souvenirs de ce règne. Lorsqu'ils veulent se consoler des calamités, des désastres, des humiliations de toute nature qui ont si tristement marqué les règnes suivants, leur imagination, se reportant avec complaisance vers ces temps plus heureux, semble chercher à se distraire par le spectacle d'un véritable âge d'or qu'elle se plaît à y placer. On croirait, à les entendre, que l'Espagne était alors revenue aux époques les plus brillantes de son histoire, à celles où, par la puissance et par le génie, elle tenait le premier rang entre les nations.
C'est là une complète illusion. Ce qui manquait précisément à cette restauration apparente, à cette amélioration très réelle, ce qui fait qu'elle n'ait pas survécu au sage monarque qui y avait présidé, c'est qu'elle ne prenait pas son principe dans une résurrection véritable du génie espagnol, c'est qu'elle était ^uniquement l'œuvre habile, patiente, laborieuse de l'administration et de quelques esprits plus éclairés qu'étendus et puissants, c'est qu'enfin, loin de sortir, si l'on peut ainsi parler, des entrailles de la nation régénérée, rajeunie, transformée, elle était due exclusivement à l'imitation - intelligente, mais trop souvent servile, des procédés usités chez d'autres peuples, et plus encore peut-être, à l'influence que les principes de la philosophie moderne, alors dominante dans une grande partie de l'Europe, exerçaient déjà, même au delà des Pyrénées, sur des hommes
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puissants qui, cependant, étaient loin d'en admettre et même d'en concevoir toutes les conséquences. "
Le développement de ces considérations nous entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira de faire voir qu'elles s'appliquent surtout avec une complète justesse à l'histoire littéraire, à celle du théâtre.
C'était là, principalement, que la restauration à laquelle on paraissait tendre avait besoin d'originalité, de spontanéité, et c'est précisément là que ce caractère lui manqua de la manière la plus absolue. Le goût français, la régularité française, devinrent de plus en plus l'unique but d'imitation pour tous les écrivains, pour ceux même qu'un sentiment d'orgueil national semblait disposer moins que d'autres à subir ce joug étranger.
Le comte d'Aranda qui, en qualité de président du conseil de Castille, remplissait à peu près les fonctions de ministre de l'intérieur, le comte d'Aranda, disciple zélé de la philosophie française, aida puissamment à cette impulsion. Il avait pris à tâche de réformer le théâtre, et ses efforts n'avaient pas été sans efficacité dans ce qui peut dépendre de l'action d'un gouvernement. De grandes améliorations avaient été apportées par lui à la partie matérielle des représentations, aux décorations, aux costumes, à tout ce qui affecte l'éclat, l'ordre et la décence des spectacles. Il avait prohibé les actes sacramentels^ ces représentations moitié religieuses et moitié dramatiques, si chères aux contemporains de Calderon, mais qui, depuis longtemps, ne répondaient plus à
rétat des esprits et que le clergé commençait à redouter comme une occasion de scandale tandis qu'à d'autres époques il y avait applaudi comme à un moyen d'édification. Non content de déblayer ainsi ce qu'on regardait comme le reste d'une ancienne barbarie, ce qu'on eût pu considérer à plus juste titre comme les vestiges curieux d'un autre mode de civilisation, le comte d'Aranda crut devoir mettre tous ses soins à pousser les esprits dans la seule voie qui, d'après ses idées, d'après celles de son temps, put conduire à la restauration de l'art dramatique. Par l'eflFet de ses encouragements, on vit se multiplier les traductions de [tragédies et de comédies françaises, et les esprits les plus distingués se consacrèrent à l'envi à cette œuvre subalterne dans laquelle on voyait un instrument de propagation pour le système dramatique importé de l'étranger.