CHAPITRE XLIV
MORETO. — COMEDIES DE CAPE ET D'ÉpÉE ET DE FIGURON. — LE CHARMANT D. DIEGO. — EN AYANT LA RUSE. — LA CHOSE IMPOSSIBLE. — L'OCCASION FAIT LE LARRON. — LA RESSEMBLANCE. — LA TANTE ET LA NIÈCE. ETC.
Nous avons dit que c'est surtout dans la comédie de cape et d'épée que Moreto avait manifesté la supériorité de son talent dramatique en substituant à l'intérêt parfois fatigant qu'excitent les imbroglios romanesques de Calderon un intérêt plus réel tiré soit de la nature comique des situations, soit même de la peinture des ridicules.
Ce n'est pas qu'il n'ait quelquefois laanié, et même avec assez de bonheur, le ressort puissant et difficile auquel Calderon a eu si souvent recours. Dans quelques-unes de ses pièces, particulièrement dans la Confusion d'un jardin, il a prouvé qu'il pouvait au besoin inventer une intrigue aussi compliquée et }porter un degré de vraisemblance et de clarté qu'on chercherait vainement dans Calderon ; mais nous le répétons, c'est habituellement par d'autres moyens qu'il a obtenu ses succès.
Dans le Charmant D. Diego, dont le titre est devenu une locution proverbiale pour désigner la plus frivole fatuité, on trouve le tableau piquant d'un travers qui appartient à tous les temps bien que, suivant les époques, il change de formes et d'expressions. Un élégant de province arrive à Madrid où il est appelé pour un riche mariage. Tout enivré des succès qu'il a obtenus dans sa petite ville et persuadé qu'il n'a qu'à se montrer pour entraîner tous les cœurs, il fait éclater dès l'abord son impertinente présomption. Non seulement il se rend insupportable à la jeune personne qu'il vient épouser et qui a, d'ailleurs, un autre amour dans le cœur, mais il blesse même «on hitur beau-père qui, cependant, pour des motifs de famille et d'arrangements de fortune, tient beaucoup à son alliance. Telle est même l'opiniâtreté qu'y porte le vieillard que rien ne le déciderait à abandonner ce projet si D. Diego, toujours entraîné par sa folle vanité, ne to'mbait lourdement dans un piège dressé par le valet de son rival. Ce valet, très amusant et très spirituel Gracioso, comme tous ceux de Moreto, lui persuade qu'il a inspiré une passion violente à une grande dame, à une Comtesse, Le fat, trop persuadé de son mérite pour concevoir le moindre doute, se laisse conduire dans une maison oîi une femme, richement et ridiculement parée, qui n'est autre qu'une soubrette malicieuse, achève de lui tourner la tête par de grands airs qu'il prend pour des manières de cour. Cette scène est fort jolie, et Moreto a trouvé moyen d'y introduire une satire piquante des écarts du style précieux alors à la mode.
La soi-disant grande dame, pour éblouir D. Diego, em ploie, en lui parlant, des expressions tantôt vides de sens, tantôt ironiques ou même insultantes, mais pompeuses, sonores, recherchées. D. Diego, n'y comprenant rien, mais voulant cependant paraître comprendre et se persuadant que ce sont autant de compliments ou de témoignages de tendresse, s'efforce d'y répondre sur le même ton et se perd dans un inintelligible galimatias. Sûr désormais de sa conquête, il ne daigne pas même chercher un prétexte spécieux pour rompre le projet de mariage qui l'a appelé à Madrid. Le beau-père prétendu, indigne de tant d'impertinence, consent enfin à donner la main de sa fille au rival préféré de D. Diego, et ce n'est qu'alors que le fat apprend, à sa grande confusion, le tour qu'on vient de lui jouer.
Le rôle du Charmant D. Diego, un peu chargé dans quelques endroits, est d'ailleurs excellent, parfaitement soutenu et d'un très bon comique. Il est impossible de mfeux rendre cette intrépidité de bonne opinion contre laquelle viennent échouer tous les conseils, toutes les leçons de l'expérience. Dans les représentations que lui fait entendre un ami pour l'engager à modérer les manifestations par trop choquantes de sa vanité puérile, D. Diego ne voit que l'expression de l'envie qu'excite sa supériorité; les paroles de mépris et décolère qu'arrache à sa fiancée l'imperturbable assurance avec laquelle il l'aborde comme si, dès la première vue, elle ne pouvait manquer de lui donner son cœur, lui paraissent l'explosion d'une jalousie passionnée. Tout ce qui devrait
l'éclairer contribue ainsi à accroître son aveuglement. Cette donnée est aussi comique que profondément vraie.
Le Charmant D. Diego est un des premiers modèles de ce que les espagnols appellent la comédie de Figuron ou de caricature. Nous avons déjà expliqué ce qu'il faut entendre par là.
Le plus gai, le plus animé, le plus vivement intrigué des drames de Moreto, c'est peut-être celui qui porte ce singulier titre: En avant la ruse, {Trampa adelante.) Un* jeune homme noble, mais sans fortune, D. Juan de Lara, a inspiré à une riche veuve une passion violente à laquelle il ne peut répondre parce qu'il aime lui-même une autre personne. Son valet imagine de profiter de cette circonstance pour tirer son maître de la détresse où l'a jeté sa pauvreté. De peur de blesser sa délicatesse, il se garde bien de lui faire part du projet qu'il a conçu, mais, par une suite d'artifices très adroitement combinés, il parvient à persuader à la veuve qu'elle est payée de retour. Mettant à contribution sa généreuse gratitude, il se trouve bientôt en état de faire régner, dans la maison de D. Juan, l'abondance et même le luxe. Ce dernier s'en étonne un peu d'abord, puis il se laisse persuader que c'est à la facilité des usuriers et des marchands qu'il doit ces ressources inattendues. Tout va bien, mais le moindre hasard peut renverser l'édifice si ingénieusement élevé par le Gracioso. Il faut même, pour qu'il ne s'écroule pas à l'instant, empêcher à tout prix que D. Juan et la veuve ne viennent à se rencontrer,
il faut inventer des prétextes spécieux pour expliquer les retards apportés à une entrevue qu'elle désire si ardemment ; il faut calmer ou détourner les soupçons de la véritable maîtresse de D, Juan ; il faut lui dérober à lui-même les indices qui lui révéleraient la déception dont il est involontairement le complice. Tout cela donne lieu à une suite de scènes où brillent la vivacité, l'enjouement, l'esprit fin, élégant et naturel tout à la fois deMoreto. Nous connaissons peu de drames qu'on lise d'un bout à l'autre avec plus de plaisir. Il est inutile de dire que cet imbroglio finit par se dénouer à la satisfaction de tous les personnages, que, conformément aux lois du théâtre espagnol, il se trouve, pour consoler l'amante dédaignée par le héros un amant repoussé par l'héroïne, et que chacun se retire content.
C'est encore une très jolie pièce d'intrigue que la Chose impossible. Moreto en a emprunté le sujet et les idées principales à La plies grande impossibilité de Lope de Vega, et il a beaucoup surpassé son modèle. Le début rappelle celui d'une autre comédie de ce même Lope, la Moza de cantaro. Quelques personnes d'esprit sont réunies chez une femme de qualité qui tient périodiquement des assemblées littéraires. On y fait de la musique, on y lit des sonnets, on y pose des questions de métaphj^sique et de galanterie qui sont discutées à perte de vue et avec une excessive subtilité. Un des assistants demande quelle est la chose impossible. Chacun propose sa solution. D. Félix de Toledo dit que c'est de garder une femuio. l). Pedro de Carrisales
nie cette impossibilité et prétend qu'avec de la vigilance on peut se mettre à l'abri de tous les dangers auxquels les écarts d'une femme, d'une fille ou d'une sœur exposent l'honneur des hommes. La discussion s'anime, et D. Pedro, qui voit tout le monde se tourner contre lui, s'échauffant peu à peu par la contradiction, déclare, en se retirant, avec une sorte d'emportement, qu'ayant sous sa garde une sœur belle et aimable, il défie qui que ce soit de pénétrer jusqu'à elle. D. Félix se décide à accepter le défi. La tâche qu'il se propose est d'autant plus difficile que D. Pedro, bientôt revenu de son emportement et comprenant, non sans quelque regret, les conséquences de son imprudente provocation, n'a pas perdu un moment pour s'entourer des précautions les plus minutieuses et les plus exagérées. C'est à rendre ces précautions inutiles que s'exerce le génie du Gracioso, valet de l'amant. Sous un premier déguisement, il pénètre dans la maison du jaloux et parvient à nouer des intelligences avec la belle captive que la survei41ance même dont elle est entourée dispose à seconder les projets formés pour l'en délivrer. Bientôt, il fait plus : il se présente à D. Pedro comme un riche colon arrivant d'Amérique et qui lui est recommandé par un grand seigneur de ses amis ; il le met dans la nécessité de lui offrir, bien à regret, l'hospitalité dans sa maison. Lorsqu'il y est établi, il réussit, par l'étrangeté et la bizarrerie de ses manières, à endormir tous les souprons quo iKMirrait concevoir un homme aussi déliant (pic D. l'cdiu. 11 lui persuade, d'ailleurs,
qu'une créole lui a fait prendre jadis par jalousie un philtre dont la puissance est telle que la seule vue d'une femme le fait tomber en défaillance, et pour donner crédit à cette invention, il feint, en apercevant de loin la sœur de D. Pedro, d'être saisi d'une convulsion. Les stratagèmes par lesquels il parvient ensuite à amener D. Félix auprès de sa maîtresse, à déjouer toutes les mesures si laborieusement concertées par D. Pedro, à le rendre lui-même l'instrument de sa défaite, à le mettre au point de ne pouvoir plus refuser la main de sa sœur, sont aussi ingénieux que divertissants. Une petite comédie française jouée il y a une quarantaine d'années sous le titre de Ruse contre ruse peut donner une idée très affaiblie de l'ouvrage de Moreto dont elle a été imitée.
Il y a, dans la Chose impossible, un passage assez curieux pour l'histoire littéraire. En réponse à l'observation faite par un des personnages, que la fortune et la poésie sont peu habituées à se tenir compagnie, D. Félix oppose à cet axiome trivial l'expérience de tous les temps : il cite assez singulièrement Homère chez les Grecs, il rappelle qu'à Rome, Virgile fut en état d'instituer l'empereur héritier des biens qu'il lui avait donnés. 11 rappelle Pétrarque comblé de biens en France et couronné à Rome par le souverain pontife, D. Juan de Mena, l'un des pères de la poésie castillane, recherché, enrichi et favorisé par le roi Jean II, le chevalier Marino, Sanazar, Guarini, le Tasse, si heureux s'il eut eu moins d'audace, et ce Garcilaso, l'honneur II. 10
de Tolède, si illustre, si brillant, si fortuné," qui succomba glorieusement dans un assaut, et dont Charles-Quint vengea si bien la mort. « Et aujourd'hui, » poursuit D. Félix, « quel est l'homme de génie à qui » notre roi n'ait pas fait une belle existence ? Quel » écrivain digne de ce nom n'a pas éprouvé sa » libéralité ? Le recteur de Villahermosa, Gongora, » Mesa y Encina, Mendoza, et tant d'autres sur » lesquels s'est portée sa généreuse sollicitude, » trouvez-vous qu'il faille citer encore d'autres » exemples? Le comte de Villamediana n'était-il » pas riche et grand seigneur aussi bien que poète ? » D'autres grands personnages n'ont-ils pas illustré » la poésie? De nos jours même, n'en voyons-nous » pas des exemples éclatants? Un de nos principaux » seigneurs, après avoir mérité par son courage les » applaudissements de l'Espagne entière, ne cul- » tive-t-il pas maintenant la poésie avec une telle » supériorité que ses sonnets, par l'élévation des » pensées qu'il y exprime, font l'admiration de tout » Madrid ? »
Il n'est pas sans intérêt de comparer à ce tableau animé de la faveur dont jouissaient les lettres espagnoles pendant le règne de Philippe IV un passage bien différent que contient un autre ouvrage de Mol'eto. Dans l'Occasion fait le larron, deux voyageurs se rencontrant à quehiues lieues de Madrid, D. Pedro de Mendoza demande à D. Manuel, qui en arrive, quelles sont les nouvelles et particulièrement h's nouvelles du théâtre.
ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL lll
D. MANUEL
« On donne fort peu de pièces nouvelles, A peine, » de loin en loin, en voit-on paraître quelqu'une » d'un poète qui compose pour la cour et par ordre, » mais tout ce qu'il écrit a une telle empreinte de » nouveauté et de supériorité qu'on croirait qu'il se » surpasse lui-même.
D. PEDRO
» C'est sans doute Calderon ?
D. MANUEL
>•> Eh ! quel autre que lui pourrait exciter à ce » point l'admiration de tous les esprits intelligents ?
D. PEDRO
» Ce genre de talent ne jouit plus de la faveur » qu'il avait autrefois.
D. MANUEL
» De là vient qu'aujourd'hui bien peu de por- » sonnes se consacrent à ces nobles travaux avec le » dévouement qu'il faut y porter: voyez, au con- » traire, par combien de distinctions et de récom- » penses l'antiquité honorait les hommes de génie.
D. PEDRO
» L'empereur Antoine donna à Opimius deux mille » écus pour chacun des vers qu'il lui présenta : » Virgile était le favori d'Auguste qui se montrait en » public avec lui.
D. MANUEL
» Gracien faisait tant de cas du poète Antoine » qu'il le nomma consul. Alexandre ne traitait pas » moins bien Pindare à qui il fit élever des statues » d'or. C'est pour cela que l'on vit, dans les siècles
» reculés, tant de beaux écrits arriver à une gloire » immortelle. Etranges changements des temps ! Se » peut-il que ce qui jadis était considéré comme un » don presque divin soit maintenant devenu en » quelque sorte un objet de mépris ! »
On ne doit sans doute pas prendre à la lettre l'exagération de ces plaintes. Cependant il faut peut-être y voir autre chose qu'une simple boutade poétique; peut-être la contradiction qu'elles présentent avec l'assertion toute contraire énoncée ailleurs par Moreto n'est-elle jusqu'à un certain point qu'une question de dates. Une allusion historique qui se trouve dans l'ouvrage où nous avons recueilli cet aveu de découragement en fixe l'époque aux dernières années du règne de Philippe IV, au temps où ce prince, affaibli par l'âge et la maladie, attristé par l'épuisement où des guerres aussi longues que désastreuses avaient laissé ses états, accordait moins d'encouragement aux nobles distractions qui l'avaient si longtemps consolé de ses disgrâces politiques.
La comédie à laquelle nous avons emprunté cette citation, VOccasion fait le lari-oinm le Troc des valises, est fondée, comme beaucoup d'autres comédies de Moreto, sur une supposition de personnes. Le troc involontaire de deux valises qui a lieu la nuit dans une auberge au milieu de l'obscurité est la base de l'action et amène, avec un degré suffisant de vraiseml)lance, une suite d'incidents aussi piquants que dramatiques.
Nous ne nous étend i-ons pas sur cette pièce, parce
qu'elle est entièrement tirée d'un des chefs-d'œuvre de Tirso de Molina, la Villageoise de Vallecas, que nous avons analysée ailleurs d'une manière assez détaillée. Ce n'est pas seulement une imitation, un grand nombre de scènes sont littéralement et complètement copiées. Il fallait que le théâtre de Tirso fut dès lors tombé dans l'oubli où il est longtemps resté.
Dans la Ressemlikmce, (El parecido en la Corte), Moreto a traité avec plus de bonheur encore un sujet analogue. D. Fernando de Ribera, forcé, par suite d'un duel, de quitter précipitamment Séville, s'est réfugié à Madrid où pour le moment il se trouve dépourvu de toute ressource. Par un singulier hasard, il ressemble d'une manière frappante à un certain D. Lope de Lujan, parti il y a plusieurs années pour l'Amérique et qui n'a pas donné depuis longtemps de ses nouvelles à sa famille. Le père de I). Lope, rencontrant D. Fernando, croit reconnaître son fils, l'aborde avec les témoignages de la plus vive joie et s'empresse de lui annoncer qu'en son absence leur maison a fait un riche héritage. D. Fernando veut d'abord dissiper une erreur à laquelle il ne conçoit rien, mais son valet Tacon, comprenant tout le parti qu'ils peuvent en tirer, s'empresse de lui imposer silence, et, pour expliquer ses dénégations, les attribue aux effets d'une maladie terrible • qui, après avoir mis sa vie dans le plus grand danger, l'aurait entièrement privé de la mémoire. La cn'^dulité du père, trop heureux de retrouver son fils pour que son âme puisse s'ouvrir à aucun senti-
ment de défiance, accepte sans hésiter cette absurde invention. Dès lors, tout ce qui devrait l'éclairer ne sert qu'à accréditer de plus en plus l'imposture du malicieux Gran'oso; vainement D. Fernando persiste à protester contre les mensonges de son valet; le vieillard, désespéré d'être méconnu par son fils, n'y voit qu'une preuve nouvelle du déplorable état oîi l'a réduit la maladie . et redouble de soins, de tendresse, d'empressement. Bientôt, d'ailleurs, T). Fernando cesse de lutter contre cette illusion. Il a reconnu dans sa prétendue sœur une jeune personne dont la beauté l'avait vivement frappé, et l'artifice qu'il repoussait lorsqu'un motif d'intérêt en était le seul mobile ne lui répugne plus dès qu'il prend le caractère d'un stratagème amoureux. Admis à toute heure auprès d'Inès qui, dans son innocence, le comble des plus douces caresses, l'étrange infirmité morale dont on le croit atteint lui permet de paraître quelquefois oublier sa qualité defrère et de donner aux témoignages de sa tendresse une expression vive et passionnée qui, peu à peu, porte un trouble inconnu dans le cœur de la jeune fille. C'est là une situation hardie autant qu'originale, qui, traitée avec moins de délicatesse, eût été intolérable, mais que Moreto a su rendre à la fois intéressante et comique sans sortir des bornes de la décence. L'arrivée du véritable frère vient remettre toutes choses à leiir place, et lorsqu'il est parvenu à faire reconnaître son identité qu'on lui conteste d'abord, il faut bien accorder à D. Fernando la main de la belle Inès. Cette comédio, l'une de celles qu'on représente
le plus souvent sur le théâtre de Madrid, y est toujours accueillie avec une faveur due en grande partie à la gaîté pleine de verve qui règne dans tout le rôle du Gracioso.
II y a plus d'un rapport entre les deux précédentes pièces et la Tante et la Nièce. Celle-ci, comme tant d'autres ouvrages de Moreto, est encore imitée d'un drame de Lope qu'elle a complètement fait oublier. C'est, parmi les chefs-d'œuvre de son auteur, un de ceux où il a répandu le plus abondamment le véritable comique, celui qui est fondé sur l'observation des faiblesses et des ridicules. Deux jeunes officiers, récemment arrivés de l'armée de Flandre, viennent de perdre tout leur argent au jeu. Ne sachant plus à quel expédient recourir, ils se rappellent qu'un vieux capitaine qu'ils ont connu à l'armée leur a donné une lettre d'introduction pour sa sœur, riche veuve qui habite Madrid. Après avoir, par une adroite altération, substitué aux termes assez vagues de ce billet une recommandation pressante qui doit leur ménager non seulement un accès familier, mais encore l'hospitalité dans la maison de la veuve, ils s'empressent de se présenter à elle, munis de la lettre ainsi contrefaite. Elle ne manque pas de les accueillir et de leur offrir de venir demeurer chez elle pendant leur séjour dans la capitale, ce qu'ils acceptent avec empressement. Les choses n'en restent pas Là. Bientôt, l'un des deux amis devient amoureux d'une jeune nièce que la veuve a sous sa garde et qui, fatiguée de la contrainte exagérée où on l'a jusqu'alors retenue^ n'en est que mieux disposée à répondre aux premiers
hommages dontrexpression peut arriver jusqu'à elle. Mais un bizarre contretemps se jette à la traverse de cette passion naissante. La veuve, elle-même, s'éprend d'une grande passion pour le jeune ofBcier, et ses avances, qu'il n'ose décourager de peur qu'elle ne l'oblige, dans sa colère, à quitter sa maison, prennent un caractère si pressant qu'il ne sait comment s'y soustraire. Elle lui propose de l'épouser. Pour éluder cette offre sans qu'elle puisse s'en offenser, il lui révèle, comme un grand secret, qu'il est son neveu, né d'une liaison secrète du capitaine avec une grande dame de Flandre. La veuve, loin de se déconcerter, s'occupe aussitôt des moyens de se procurer les dispenses nécessaires, et en attendant qu'elle les ait obtenues, elle se prévaut de sa qualité de tante pour accabler de ses caresses le prétendu neveu en qui elle espère bientôt voir un époux. Le malheureux, pris à son propre piège, est tout à la fois en butte aux empressements ridicules de la tante et aux transports jaloux de la nièce. Vainement s'efforce-til de gagner du temps pour éloigner le mariage dont il est menacé, de fatiguer, de refroidir par de feintes colères, par des affectations de caprices bizarres et impertinents l'ardeur amoureuse de sa vieille maîtresse. Quelquefois, il peut croire qu'il y a réussi. Cette femme, d'ordinaire si impérieuse, si acariâtre, si accoutumée à voir plier tout ce qui l'entoure sous sa volonté, se révolte un moment contre la tyrannie dont elle est elle-même devenue l'objet, mais bientôt l'amour l'emporte, et la crainte de perdre son amant la ramène à ses pieds humble, tremblante et soumise.
L'arrivée inattendue du vieux capitaine dénoue enfin cette imbroglio. Après de très amusants quiproquos, après de grands éclats de colère, il finit par donner sa nièce à l'étourdi qui s'était si sugulièrement impatronisé dans sa maison.
Il y a, dans cette comédie, plusieurs caractères parfaitement tracés, celui de la veuve particulièrement, et toutes les scènes où elle figure sont d'un excellent comique. Le rôle de l'ami et du compagnon de fortune du héros, jeune oflîîcier gai, spirituel, insouciant et fort peu sentimental, est plein de naturel et de grâce. Deux personnages épisodiques, dont l'un passe sa vie à adresser à toutes les femmes des déclarations d'amour tandis que l'autre, ancien juge subalterne, ne peut exprimer une idée sans citer à l'appui un texte de loi, jettent aussi, par leur ridicule un peu chargé, beaucoup de comique dansl'action. Moreto y fait encore intervenir un nouvelliste assez divertissant, et la scène où il se réunit avec d'autres curieux sur les degrés de l'église de Saint-Philippe, les contes absurdes qui s'y débitent, la crédulité avec laquelle ils sont accueillis, constituent un tableau fort piquant des habitudes de cette époque.
Nous venons d'indiquer les compositions les plus achevées de Moreto, celles où il a laissé la plus forte empreinte de son génie. Nous n'avons pas besoin de dire que dans celles mêmes où il n'a pas porté la même perfection, on retrouve souvent encore bien des traits dignes de lui, mais nous croyons l'avoir suflisamment fait connaître pour qu'il ne soit pas
nécessaire de pousser plus loin l'analyse de ses ouvrages. Il nous suffira d'indiquer encore le Licencié de verre, agréable imitation d'une nouvelle de Cervantes, dont la pensée est que la bizarrerie, en piquant la curiosité publique, obtientparfois des succès refusés au vrai mérite, et le Marquis de Cigarral, caricature amusante des ridicules d'un pauvre gentilhomme à qui l'idée exagérée de sa noblesse a fini par déranger la cervelle au point de le rendre pour tout le monde un objet de dérision et de divertissement. C'est au fond une bouffonnerie, mais une bouffonnerie pleine de sel, d'esprit, de gaîté. Scarron, en la transportant sur notre scène, sous le titre de D. Japhet d'Arméiiie, a trouvé moyen, sans y rien changer d'essentiel et en conservant même presque tous les détails, d'en faire, par la platitude du style et la grossièreté de certaines plaisanteries, une farce digne des tréteaux et dont on a peine à s'expliquer le long succès.