‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 28 sur 73 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

ENCISO. — LE PRINCE D. CARLOS. — LA PLUS GRANDE ACTION DE CHARLES-QUINT.

Un poète de cette époque, D. Diego Ximenez de Enciso, a laissé une comédie historique qui mérite, sous plus d'un rapport, que nous en présentions ici l'analyse détaillée: nous voulons parler du Prince D. Carlos.

Un intérêt romanesque s'est attaché, hors d'Espagne, à la destinée decemalheureuxfils de Philippe II. Une tradition dont, pendant longtemps, personne n'a contesté l'authenticité, le présentait comme victime de la jalousie barbare de son père qui, après avoir épousé la femme d'abord promise à son amour, les avait fait périr l'un et l'autre pour punir des sentiments qu'ils n'avaient pas su cacher au fond de leur cœur. Tel est le sujet que Saint-Réal a traité dans ce que j'appellerai son roman, que Campistron a mis sur notre scène dans sa tragédie d'Andronic, qui a également été produit sur les théâtres d'Angleterre et

d'Italie, qui enfin a fourni à Schiller la matière d'un drame célèbre dans lequel, conformément à l'esprit de son temps, il n'a pas manqué, pour nous intéresser h D. Carlos, de nous montrer en lui le martyr de la philosophie et de l'humanité non moins que de l'amour.

Les historiens espagnols racontent tout autrement les faits. Dans leurs récits il n'y a pas trace de la passion de D. Carlos pour sa belle-mère. Philippe II, marié à trente -deux ans à Elisabeth de France, n'est pas ce vieillard sombre et jaloux qui cherche, dans un double meurtre, la garantie ou la vengeance desonhonneur.D. Carlos, violent, grossier, emporté, tombe par suite d'un accident physique dans une sorte de folie et presque d'imbécilité qui le rend le jouet des intrigants et réduit son père à la nécessité de s'assurer de sa personne pour prévenir de grands malheurs, D. Carlos finit par mourir victime de sa propre intempérance et non pas d'une odieuse politique.

C'est sur cette donnée, très probablement conforme à la vérité, qu'est fondé le drame d'Enciso, dont presque tous les incidents, presque tous les personnages reproduisent des souvenirs historiques.

Phillippe II en est le héros véritable. La mémoire de ce prince a conservé longtemps un véritable prestige, parce que son règne a été l'époque culminante de la grandeur du pays en même temps qu'il en a préparé la décadence, parce que, de sa terrible et puissante main, il a, en quelque sorte, à beaucoup d'égards, refait et modelé à son image le caractère de la nation et de son gouvernement. Il apparaît ici

avec une grandeur majestueuse et sévère, comme l'idéal de la ro3'auté. Sage, prudent, mesuré, toujours maître de lui, son cœur n'est pas fermé aux sentiments naturels, il aime tendrement son fils, il n'épargne ni les conseils, ni les remontrances, ni les affectueuses supplications, ni même les témoignages de condescendance pour le ramènera la raison, mais on sent dès le premier moment que sa sollicitude paternelle n'ira pas, dans ce but, au-delà de certaines limites, et que, préoccupé avant tout de ce qu'il regarde comme des devoirs impérieux envers la religion, envers l'état, envers sa propre dignité, rien ne l'entraînera jamais à j manquer. Le caractère de D. Carlos n'est pas peint avec moins d'énergie. Fougueux et indomptable dans ses passions, il voit un insupportable outrage dans tout ce qui l'empêche de les satisfaire complètement, immédiatement. La soif du pouvoir le dévore, et en se rappelant que Charles- Quint s'est dépouillé avant sa mort du rang suprême, il ne peut pardonner à Philippe vieillissant de ne pas suivre en sa faveur l'exemple paternel. Il voudrait au moins que le roi lui déléguât une partie àe son autorité, et les ministres, les favoris de son père, tous ceux à qui il accorde sa confiance sont à ses 3'eux autant d'ennemis, d'usurpateurs de ce qui ne devrait appartenir qu'à lui. Sombre, inquiet, défiant, croyant apercevoir partout des intentions hostiles, prenant pour des affronts les égards même qu'on lui témoigne, les concessions par lesquelles on s'efforce de calmer ses exigences, il se livre sans cesse à de bizarres caprices ou à des emportements furieux qui

achèvent de compromettre sa faible raison ou sa sauté déjà ébranlée. A côté de ces deux physionomies, principales, le poète a dessiné, en traits parfois assez heureux, celle du héros de l'époque, le célèbre duc d'Albe, Ferdinand Alvarez de Toledo, ce personnage imposant, qui personnifie en quelque sorte l'Espagne du xvi^ siècle par la grandeur de ses talents, la fermeté de son caractère et l'inflexibilité de son orgueil.

Le drame s'ouvre par une de ces scènes qui transportent le spectateur au milieu des temps et des événements qu'on veut lui représenter. C'est le jour de la fête de Philippe II. Suivant l'usage espagnol, il donne sa main à baiser à ceux qui viennent, eu s'inclinant, lui présenter leurs hommages. Au moment oîi le duc d'Albe se met à genoux, le roi, voj-ant arriver le cardinal président du conseil qui, à ce double titre, a droit au premier rang, invite le duc à lui faire place. « Cela ne se peut, » répond le fier Castillan en affectant de n'avoir pas la force de se .relever, « cela ne se peut, un Tolèdo n'est pas chose » légère » (I). Le cardinal irrité n'ose pourtant exprimer tout haut son ressentiment. Le roi a compris la pensée du vieux guerrier, il veut le ménager : « Eh bien, » lui dit-il affectueusement, « eh bien » mon père, si vous ne pouvez vous relever, voici » ma main. »

Une autre scène non moins caractéristique, c'est celle où Montigny, l'envoyé des mécontents des

(1) Littéralement , un Tolèdo pèse beaucoup.

Pays-Bas, venu à Madrid, en apparence pour exprimer au roi leurs griefs, en réalité pour lier une intrigue avec D. Carlos et l'engager à aller se mettre à leur tête, est admis devant Philippe IL Ce prince, qui soupçonne le but secret de sa mission, lui a fait attendre longtemps une audience. Montigny, blessé de ces retards affectés, arrive au palais avec la résolution de ne pas dissimuler son mécontentement; il s'en exprime même sans ménagement avec un gentilhomme de la Chambre, D. Diego de Cordova, qui l'introduit dans le cabinet royal, mais toute sa fermeté l'abandonne lorsqu'il se trouve en présence de la sévère figure de Philippe IL

MONTIGNY (troublé).

« Que votre Majesté daigne me permettre de lui » baiser la main, puisque je suis assez heureux...

D. DIEGO DE CONDORRE.

» Il a perdu la respiration.

LE ROI

» N'êtes- vous pas Montigny ?

UONTIGNY.

» Il y a un mois que j'attends avec bonheur ce jour » fortuné...

LE ROI

» Calmez-vous...

MONTIGNY

» J'ai apporte de P^landre une lettre de Son Altesse » la Gouvernante qui annonce des circonstances bien » malheureuses.

» Je vous écoute.

MONTIGNY

» Votre Majesté semble pressée, et je crains...

LE ROL

» Ne craignez rien, j'ai tout le temps néces- » saire.

MONTIGNV (ramassant ses gants qu'il a laissé tomber}.

» Voici des gants que Votre Majesté a laissé » tomber.

LE HOi.

» Ils ne sont pas à moi.

MONTIGNY

» La Gouvernante de Flandre... Je suis tout hors de » moi... Seul, devant Votre Majesté... Le respect » m'a troublé...

LE ROL

» Oh ! la conscience !

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