II
MOxNTlGNY.
» Voudrait-on m'arrêter?
D. DIEGO
» Divertissez-vous, Montigny, vous allez bien vous » amuser.
Et il l'emmène tout tremblant, et bientôt après, des cris, des gémissements, suivis d'un profond silence, apprennent aux spectateurs que l'ordre du roi a été exécuté (1).
Cette scène atroce a cela de remarquable, qu'évidemment, dans la pensée de l'auteur, le rôle qu'y joue Philippe II ne déroge nullement à la grandeur, à la majesté du caractère royal et que ce D. Diego, qui accepte si gaîmentles fonctions de bourreau, est présenté, non pas comme un satellite farouche, mais bien comme un jeune et noble courtisan dont l'enjouement, les saillies libres et originales dérident parfois l'austérité de son maître. C'est encore un trait à ajouter à tous ceux que contient déjà cet essai sur les idées étranges qu'on se faisait en Espagne des lois de la morale; des devoirs de l'humanité et des droits du pouvoir souverain.
Poursuivons l'analyse de ce singulier drame. La nuit est arrivée. D. Carlos, rentrant dans son appartement où il s'attend à trouver une jeune fille que ses
(1) La publication assez récente de dociuneuts jus(iuVi nos jours enfouis dans les archives de Siniaucas prouve, eu ellet, (jue le haion de Montigny, de la maison de Montmorency, envoyé par la gouvernante des Pays-Bas pour rendre compte au roi des plaintes et desv(r;uxdes mécontents, fut étranglé scciétement après une longue détention. On répamlit le l.uuit «lu'd était mort de maladie.
agents ont enlevée, rencontre dans les ténèbres un cadavre déjà glacé. Saisi d'horreur, il appelle ses serviteurs; on accourt avec des flambeaux, et il reconnaît Montigny. Entre les mains du malheureux, ses meurtriers ont laissé, par ordre du roi, un écrit que le prince s'empresse de lire dès qu'il peut dominer son douloureux effroi : c'est une lettre qu'il est luimême supposé écrire aux personnes dont Montigny lui avait apporté les propositions pour leur déclarer qu'il est résolu à ne rien faire sans l'aveu et le consentement du roi. Philippe a eu recours h ce singulier expédient pour apprendre à son fils qu'il est informé de tout et le rappeler au sentiment du devoir. Tous ses efforts sont inutiles. D. Carlos se livre à chaque instant à de plus furieux emportements. Sa grande ambition, c'est d'être envoyé en Flandre pour y commander. Le roi, qui le juge peu propre à une telle mission dans des circonstances aussi difficiles, a résolu de la confier au duc d'Albe. Le prince exaspéré en conçoit un tel ressentiment qu'il tire son poignard pour en frapper le duc qui ne réussit pas sans peine à le désarmer. Philippe, craignant qu'il ne se porte à quelque extrémité irréparable, se décide à le faire garder à vue dans son appartement. La santé du malheureux prince succombe enfin à tant d'agitation, de dépit, de fureur impuissante. Une fièvre ardente s'empare de lui. Dans son égarement, un fantôme lui apparaît et lui annonce qu'il ne régnera pas parce qu'en cherchant son appui parmi les hérétiques, il s'est rendu indigne de la vie et du trône. Accablé d'horreur et d'épouvante, l'infortuné
appelle son père à sou secours. Le roi, en arrivant, le trouve presque sans vie.
LE ROI
« Mon fils, mon cher Carlos... Il a perdu le mou- » vement, son pouls ne bat presque plus... {A part.) » Mais je ne dois pas laisser voir qu'un accident, » quelqu'il soit, peut troubler le calme de mon esprit. » {Aux courtisans qui le suivent.) Portez-le dans ce » cabinet.