‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 37 sur 73 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

LA HOZ. — LE CHATIMENT DE l' AVARICE

D. Juan de La Hoz ne s'est fait connaître qu'à une époque déjà assez avancée du règne de Philippe IV. D'une famille distinguée de Burgos et membre de la municipalité de cette ville, il fut député par elle aux certes de 1657, une de ces assemblées d'apparat qui, dès lors, n'avaient plus d'autre objet que la reconnaissance solennelle des droits de l'héritier de la couronne, et ce fut lui qui, comme représentant de l'ancienne capitale de la Castille, eut l'honneur de haranguer le roi. Il était déjà chevalier de Saint- Jacques. Il devint ensuite membre de la chambre des comptes, puis du conseil suprême des finances. Ces détails, fort peu littéraires, sont les seuls que nous ayons pu recueillir sur sa vie.

Parmi les drames assez peu nombreux qu'il a laissés, il en est un qui a conservé une très grande réputation et s'est maintenu au théâtre. C'est le Châ-

timent de V Avarice, dont il a emprunté la matière à une nouvelle composée quelques années auparavant sous le même titre par la célèbre Dona Maria de Zayas (I) qui, elle-même, en avait trouvé l'idée première dans une autre nouvelle de Cervantes, le Mariage trompeur.

Le Châtiment de V Avarice est du très petit nombre de comédies de caractère que possède l'Espagne, et cette circonstance a pu contribuer autant que son mérite réel à sa célébrité. Voici quel en est le sujet. Le personnage principal, D. Marcos, Harpagon de bas étage, ayant amassé, à force de sordides économies, une petite fortune, se laisse duper par une aventurière qu'il prend pour la veuve d'un riche colon récemment arrivé des Indes, l'épouse précipitamment dans la crainte de se voir supplanté par quelque concurrent, et découvre, lorsqu'il est trop tard, le piège dans lequel il est tombé.

Le rôle de l'avare, celui d'un entremetteur qui fait profession de négocier des mariages et en général presque tous les rôles sont dessinés avec beaucoup de force et de vérité. Malheureusement, le comique descend parfois dans cet ouvrage jusqu'à une trivialité presque burlesque, et on y trouve certains incidents plus dignes de tréteaux que d'un théâtre sérieux, mais il y a aussi des scènes excellentes; le style, sans avoir beaucoup de correction et de pureté, étincelle de traits heureux, et quelques passages sont restés dans la mémoire de tous ceux qui s'occupent de la littérature espagnole.

(1) Cette nouvelle a 6té imitée en français par Scarroii.

Au risque de paraître démentir cet éloge par la faiblesse d'une version où les vives saillies de l'original ne pourront être que bien imparfaitement reproduites, nous essayerons de traduire un morceau souvent cité, le portrait de l'Avare, fait par un de ses voisins à l'aventurière qui n'a pas encore entendu parler de lui.

« D. Marcos, lorsqu'il était jeune, a servi comme » page chez un seigneur. Dans cette humble condi- » tion, son esprit a contracté des habitudes d'étroite » économie qui sontrestées la règle de toute sa vie. » Devenu plus tard intendant et préposé en cette » qualité à la surveillance de la maison et de la table, » non seulement il a mis en usage toutes les leçons » qu'il avait apprises jusqu'alors, mais il les a si bien » commentées, il y a ajouté de tels perfectionnements » qu'il pourrait être reçu docteur dans cette science » et en ouvrir un cours public. Il vit dans un grenier » qu'il appelle une chambre, mais en comparaison » duquel la cellule de saint Alexis serait un vaste pa- » lais. Son dîner se compose de si peu de chose que » le plus scrupuleux anachorète n'y trouverait pas » de quoi faire une modeste collation. Et encore, » comment se le procure-t-il ? Feignant de vouloir » acheter des provisions considérables, il parcourt » les boutiques, s'informe des prix, demande des » échantillons des diverses espèces de légumes et » rentre chez lui, les poches pleines de riz, de pois, » de haricots, de lentilles et même de panais. Lés » jours de lune, il se passe de lumière, mais lors- » qu'elle manque, c'est avec du cirage enlevé dans II. 17

» les voitures qu'il s'éclaire pendant qu'il se met au » lit, ce qu'il fait avec une étonnante- prestesse, car, » pour plus d'économie, dès la rue il commence à » détacher son haut de chausses, ses bas, ses souliers, » dans l'escalier, il déboutonne son pourpoint, il ôte » son manteau, et il n'a plus qu'à se coucher. N'a- » chetant jamais de vin, si quelquefois il veut eu » goûter, il va servir dévotement deux ou trois » messes dans l'église voisine, et ce qui reste dans la » burette, ou plutôt, ce qu'il a eu soin de mettre » d'avance de côté, il le recueille dans un flacon ap- » porté secrètement à cet effet. Quelquefois il a un » domestique, mais à d'étranges conditions : il ne lui » donne pas de gages réguliers, il le paie pour chaque » ouvrage qu'il lui commande, et cela, d'après un » tarif réglé d'avance, un sou pour faire le lit, au- » tant pour laver la vaisselle, pour balayer, et ainsi » de suite. Et comme il a soin de ne pas multiplier » ces occupations, tout cela ne monte pas à plus de » sept ou huit sous. Ce valet ne reste, d'ailleurs, chez » lui que pendant le temps qu'il l'emploie, de sorte » qu'il n'a pas à craindre son espionnage. D'autres » baptisent le vin, c'est lui qui a inventé de baptisor » l'eau (1) : à un tonneau qu'il se fait apporter une » fois par an de la fontaine, il en ajoute un autre » d'eau de puits, et à mesure qu'il le vide, il a re- » cours à la même source pour y suppléer, de façon » qu'au bout de l'année il lui en reste encore la » moitié. Par ces merveilleux expédients, il est par-

(1) L'expression espagnole est singulièrement heureuse, mais il est impossible de la rendre exactement : Invenio aguarel agua.

» venu à amasser six mille ducats qu'il garde on ne » sait où. »

Ce portrait ne vaut pas, sans doute, celui d'Harpagon, il est pris dans une autre sphère, mais il a bien aussi son mérite.

La scène où l'infortuné D. Marcos découvre la supercherie dont il est victime, mérite aussi d'être rapportée. Dans la ferme conviction qu'il vient d'obtenir la main d'une femme énormément riche et osant à peine croire à son bonheur, il s'est empressé d'en prendre possession en faisant transporter son pauvre mobilier et en venant lui-même s'établir dans la maison de sa nouvelle épouse dont le superbe ameublement excite son avide admiration. L'aventurière l'y a reçu avec toutes les démonstrations de la tendresse et de la joie. Elle vient de lui faire endosser par-dessus ses haillons une magnifique robe de chambre et de lui couvrir la tête d'un bonnet de nuit. On lui sert un festin splendide auquel prennent part, avec les époux, un prétendu neveu, amant en réalité de la belle, et l'entremetteur qui a négocié le mariage. Aux plaisirs de la bonne chère, un concert vient ajouter ceux de la musique. D. Marcos, qui ne s'est jamais trouvé à pareille fête, se livre avec une sorte d'entraînement à ces jouissances si nouvelles pour lui. Il ne peut se lasser de contempler l'argenterie qui couvre la table, les belles armoiries dont elle est ornée et qu'on lui dit être celles de la famille de sa femme, la maison d'Avisor. (Ce mot signifie en espagnol, épervier, oiseau de proie.) Tout à coup on entend frapper à la porte.

ISIDORE (l'aventurière).

« Allez voir ce qu'on demande.

LUCIE (suivante dlsidore).

» Madame, c'est cet homme borgne chez qui on dé- » pose les meubles qu'on veut vendre.

ISIDORE

» Dites-lui que nous sommes à table, qu'il revienne » demain.

LUCIE

» Il dit qu'il ne veut pas attendre.

D. MARCOS

» Eh bien ! qu'il s'en aille s'il veut, je ne lui dois » rien.

L'HOMME

» Monsieur, je ne viens rien vous demander, je » viens seulement reprendre ce qui m'appartient.

D. MARCOS

» Comment, qu'avez-vous donc ici ?

L'HOMME

» On a beau faire des signes, il faut que j'emporte » ces tapisseries de Flandre que vous avez dans » votre salon, ces bureaux, ces tables à écrire, ces » sièges. Le propriétaire a trouvé un acheteur.

» Que dite.s-vous ?

ISIDORE

» Ne vous troublez pas pour cela, je les avais loués » pour orner l'appartement en attendant que j'en » eusse trouvé d'autres d'un plus grand prix pour les » acheter. Mon ami, vous pouvez repasser de- » main.

ESSAI SUR LE THÉATilE ESPAGNOL 197

L'HOMME

» Je ne peux pas différer d'une heure, ce siirait » perdre Toccasion de la vente.

D. MARCOSCàl'enlreTietteur).

» D. Agapet, qu'est-ce que cela signifie ?

D. AGAPET

» Ne le voyez-vous pas ? Que vous importent de » vieux meubles quand vous pouvez en acheter » d'autres à votre gré ?

D. MARCOS

» Eh bien ! à la bonne heure, entrez et emportez » tout ce qui.vous appartient.

L'HOMME

» Pour cette table et ces chaises, j'attendrai la lin » de votre diner.

D. MARCOS

» Non, non, emportez-les tout de suite, et que je » ne vous revoie plus.

(On emporte les chaises et la table, on jjlace la table sur le Tparquet où s'asseoit D. Marcos.)

ISIDORE

» Perdez-vous la raison ?

D. MARCOS

» Je dînerai très bien ainsi, j'en ai l'habitude.

ISIDORE

» Comme vous voudrez. (A part.) Pourvu qu'il ne » soupçonne rien !

D. MARCOS

» Poursuivons, si on nous le permet.

ISIDORE (aux musiciens).

» Continuez.

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