‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 49 sur 73 · DRAMES ANONYMES. — LE DIABLE PREDICATEUR · texte numérisé non relu

DRAMES ANONYMES. — LE DIABLE PREDICATEUR

LE TRIOMPHE DE l'Ave Maria

Si nous voulions classer parmi les drames anonymes tous ceux dont l'auteur n'est pas incontestablement connu, tous ceux dont le titre imprimé n'indique pas le poète à qui on doit les attribuer ou varie, par rapport à cette indication, dans les éditions diverses, la liste en deviendrait longue. Pour ne citer que quelques-uns des exemples les plus marquants, nous devrions ranger dans cette classe le Premier assistant de Séville, que nous avons adjugé à La Hoz, et le Faux nonce de Portugal que nous mettrons sur le compte de Canizares. Nous n'avons pas voulu suivre cette marche, parce que nous avons cru trouver, si non des preuves absolument certaines, au moins des vraisemblances suffisantes pour faire honneur à ces deux écrivains de deux ouvrages aussi remarquables. Il n'en est pas de même d'une autre comédie bien plus célèbre, bien

plus propre par la singularité du sujet non moins que par la manière dont il est traité à exciter un vif intérêt de curiosité, le DiaUe Prédicateur. Les opinions qui l'attribuent soit à Philippe IV, soit à D. Louis de Belmonte, soit à tel autre poète de cette époque, ont trop peu de consistance pour qu'il fîit raisonnable de s'y arrêter.

Pour bien apprécier cette œuvre étrange, il faut d'abord constater l'esprit dans lequel elle a été composée. Le but de l'auteur était de glorifier l'ordre des Franciscains, d'exciter en sa faveur la dévotion et la munificence des fidèles, et ce but, il paraît qu'il l'avait complètement atteint. Pendant bien longtemps, en effet, lorsque les moines de cet ordre, si populaire en Espagne, croyaient s'apercevoir d'un relâchement dans l'espèce de culte dont ils étaient l'objet, d'une diminution dans la somme des aumônes qu'on leur prodiguait, ils demandaient qu'on remît sur la scène le Diable prédicateur : cet expédient était, dit-on, d'un effet assuré.

On comprend ce qu'offre de curieux, pour l'étude de l'histoire et de l'esprit humain, l'examen du drame qui agissait ainsi sur les imaginations.

L'action se passe à Lucques. Le prince de l'abîme, Lucifer, monté sur un dragon ailé, fait en ce moment un voyage autour du monde pour s'assurer par lui-même de l'étendue de sa puissance. Il appelle Asmodée à qui il a laissé en son absence le gouvernement de l'empire infernal. Il lui raconte ce qu'il a vu et les projets nouveaux que lui ont suggérés ses observations. Il a trouvé les neuf dixièmes de la II. 21

terre soumis à son obéissance, plongés dans les ténèbres de l'Islamisme ou adorant de fausses divinités. A peine quelques contrées de l'Europe reconnaissentelles la loi du vrai dieu. Parmi les ordres religieux qui y sont établis et qui, par leurs prières, désarment la colère du ciel irrité de tant de profanations et de crimes, il en est un surtout qui a frappe l'attention de Lucifer et dont il ne parle qu'avec un douloureux emportement parce qu'il voit en lui le principal instrument du salut des âmes, le principal obstacle au succès de ses efforts: c'est l'ordre des Franciscains. Le poète place ici dans la bouche du démon un résumé des légendes et des traditions qui ont tant popularisé dans la péninsule la mémoire de sain t François ; il rappelle par des allusions rapides, qui prouvent combien ces traditions étaient alors universellement connues, la similitude que la faveur céleste avaitvoulu établir entrela vie du sauveur des hommes et celle du fondateur des moines mendiants, l'un et ' l'autre nés dans une étable, l'un et l'autre assistés dans leurs travaux par douze disciples, tous deux flagellés jusqu'au sang, tous deux percés do cinq glorieuses blessures. A cette comparaison que nous ne suivrons pas dans ses détails minutieux, succède un magnifique éloge du zèle et de la piété de.s religieux franciscains dont les efforts conduisent au ciel plus d'cmies que tous les hérésiarques réunis n'en ont jamais 2)récipité dans les enfers et que l'Océan ne contient de grains de sable. Lucifer voit en eux ses plus redoutables ennemis. Son orgueil s'en irrite autant que son ambition : « 11 ne faut pas te le dis-

» simuler, Asmodée, » dit-il à son confident, « si je ne » me hâte d'y pourvoir, il n'y aura bientôt plus un » seul lieu où ces mendiants déguenillés n'aient ar- » bore la bannière de celui qui, par son héroïque » humilité, a mérité d'être appelé le grand lieute- » nant du Christ et d'occuper la place que m'a fait » perdre jadis ma téméraire présomption. Voici » l'entreprise où je t'appelle. Certes, elle n'est pas » aisée. Mon audace n'en a pas tenté de plus difficile » depuis celle que j'osai diriger contre le trône cé- » leste. La règle que suivent ces hommes, c'est, tu » ne l'ignores pas, la vie apostolique. Cette règle, » elle n'a pas été établie par une simple inspiration » d'en haut. C'est Dieu lui-même qui, de sa propren » bouche, l'a dictée à saint François, et lorsque Fra- » çois, ému de pitié pour ses successeurs, lui demanda » où des êtres soumis aux faiblesses humaines pui- » seraient la force nécessaire pour observer les vingt- » cinq préceptes dont elle se compose, préceptes si » rigoureux qu'aucun ne peut être enfreint sans pé- » ché mortel, ne t'en inquiète pas, répondit le Sei- » gneur, je me charge de susciter ceux qui lesgar- » deront. Mais il n'a pas dit que tous sans exception » y demeureraient fidèles. S'il l'avait dit, tous nos » efforts seraient vains. Pars donc pour l'Espagne, » dirige-toi vers Tolède qui en est aujourd'hui la » principale cité. Jettes-y les germes de l'impiété » parmi les hommes d'une condition moyenne et » dans les corporations de marchands auxquelles ces » moines doivent principalement les aumônes qui » les font vivre. Empêche que la dévotion ne prenne

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» racine dans leurs cœurs, car les Espagnols tien- » nent fortement aux impressions qu'ils ont une fois » reçues. Quant aux riclies, ne t'inquiète pas d'eux, » leurs désirs immodérés agiront plus efficacement » sur leur âme que toutes tes insinuations. Eussent- » ils sous les yeux des milliers de pauvres, ils n'y fe- » ront aucune attention. Comme ils n'ont jamais vu » de près le besoin, ils ne le comprennent pas; je » parle du plus grand nombre, on trouve partout des » exceptions. Pour moi, je reste dans cette ville de » Lucques où je travaille, par mes artifices, à empê- » cher ces moines de conserver un couvent qu'ilsy ont » fondé. Je m'efforce d'engager les habitants à changer » en mauvais traitements et en injures les aumônes » qu'ils leur accordaient. Déjà je les ai presque ame- » nés à croire qu'il est plus méritoire de venir au » secours de ceux qui vivent dans la misère, avec » une famille qu'ils ont peine à se soutenir, que de » ces religieux mendiants qui ne rendent aucun ser- » vice à l'État... Pars donc pour l'Espagne. Ces mal- » heureux ont beau implorer la protection divine, je » ferai si bien que ce nouveau vaisseau de l'Église » échouera contre les écueils impies et les cœurs re- » belles. Se voyant refuser le strict nécessaire, ils au- » ront peine à se défendre des entraînements de la fai- » blesse humaine. Leur confianceserapour le moins » ébranlée, et le navire qui les porte, s'il ne se perd » pas tout à fait, sera au moins maltraité par la » tempête; il s'égarera dans les bas-fonds s'il ne se » brise complètement. »

Asraodée, obéissant aux ordres de son souverain.

s'éloigne à l'instant. Depuis ce moment, il n"est plus question de lui ni de sa mission. Toute l'action du drame se concentre dans l'attaque que Lucifer lui-même dirige contre les religieux de Lucques. Le plan qu'il vient d'annoncer s'exécute de point en point. Les bourgeois, cédant aux suggestions secrètes du démon, deviennent sourds aux prières des malheureux religieux, les aumônes cessent complètement. Un certain Ludovic, le plus riche, mais aussi le plus avare et le plus impie des habitants de Lucques, se distingue surtout par la brutalité de ses refus. Vainement, le père gardien s'efforce de ranimer la ferveur des fidèles., Ses exhortations, son insistance ne font qu'irriter les esprits. Poursuivi, menacé, il se voit forcé de rentrer dans son couvent dont les portes se referment à l'instant sur lui, pouvant à peine le soustraire, lui et ses moines, aux outrages de la foule. Le gouverneur lui-même, s'associant à la haine populaire, essaie d'abord d'engager les religieux à quitter une ville où on ne veut plus les supporter, et bientôt il prétend les y obliger. Privés de toute ressource, épuisés par la ^ qui les presse, le courage des religieux fai' on parle de vendre les vases sacrés, d''^' ailleurs une terre plus hospita^dien, dont la pieuse et nob^moment résisté aux insta mence à chanceler. Lucif' atteint le but qu'il s'éta de courte durée. Tout à ■.

vient l'éblouir. L'enfant,,

couvert d'un voile. Auprès de lui est saint Michel qui apostroplie ainsi l'Ange déchu.

SAINTMICHEL.

« Serpent infernal, j'humilierai ton orgueil.

LUCIFER

» Michel !

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