‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 66 sur 73 · CHAPITRE LXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXY

CANIZARES. — COMÉDIES DE FIGURON ET D'INTRIGUE. — LE MAITRE LUCAS. — L'HONNEUR DONNE DE L'ENTEN- DEMENT. — DON JUAN D'ESPINA. — ETC.

Nous l'avons dit : c'est dans ses comédies de Figuron ou de caractère que Cailizares a obtenu ses plus grands succès. Plusieurs de ces comédies sont restées au théâtre où on a continué jusqu'à nos jours à les voir avec un plaisir très réel, parce qu'en effet elles sont pleines de verve et d'une gaîté franche et soutenue. La plus célèbre, la mieux faite pour donner une idée de sa manière, c'est le Maître Lucas, {El domine Lucas), peinture fort divertissante d'un des travers qui ont été mis le plus souvent sur la scène espagnole. Le Maître Lucas est un gentilhomme de la Montagne, c'est-à-dire des Asturies ou du nord de la Castille, qui, sortant pour la première fois de son rustique manoir, porte au milieu d'un monde dont il ignore les usages et les convenances la préoccupation exclusive de l'antiquité de sa noblesse, préoccupation rendue tout à fait gro-

tesque par sa grossière ignorance et par sa pauvreté, mais à laquelle se mêle, pourtant, un sentiment d'honneur puissant et respectable, bien que toujours bizarre dans ses manilestations. A côté de cette physionomie principale, Canizares a placé plusieurs autres figures presque aussi plaisantes, surtout celle d'un avocat ignare et pédant tout à la fois, également fanatique de sa noblesse et ne sachant parler, même d'amour, qu'en termes de palais. Cet avocat, s"il faut en croire la tradition, représentait exactement un personnage réel que Canizares mit sur la scène pour complaire à des protecteurs puissants qui l'en avaient prié. Il y a sans doute de la caricature dans les traits sous lesquels il nous présente ces divers caractères dont l'exagération évidente nous Irappe d'autant plus aujourd'hui que les ridicules qu'elle rappelle ont disparu ou se sont beaucoup modifiés. Néanmoins, telle est la force comique répiindue sur tout le rôle du MaUre Lucas que, maintenant encore, les traits les plus saillants en sont restés dans la mémoire de tous ceux qui s'occupent tant soit peu du théâtre espagnol.

Le Montagnard à Madrid roule sur le même fond et \v^ le cède ni en gaîté, ni en originalité à la comédie d)nt nous venons de parler. Nous trouvons pourtuit, que la caricature y dépasse toutes les bornes, et mulgré l'avis d'un critique éminent, (M. Martinez d- I;i ko^a), qui donne la préférence au Montagnard sur 1 > Mmirc Lucas, nous nous rangeons sans hésiter à l'o^union générale qui voit dans ce dernier ouvrage le chef-d'œuvre de Canizares.

Un trait commun à presque toutes les comédies de Figw^on, c'est que le rôle principal y est celui d'un personnage à la fois sot et malicieux, au langage ridicule, aux manières bizarres et étranges, destiné à faire rire et à exercer sur l'action une influence considérable, mais dont le plus souvent il n'a pas la conscience. Ce type un peu factice, un peu monotone, que CaÊiizares avait trouvé dans quelques drames de Zamora, de Rojas, de Moreto, il a su se l'approprier en lui donnant plus de variété. C'est ainsi que, dans sa comédie : Je m'entends et Dieu m'entend, le héros, sous cette enveloppe extravagante, fait preuve de courage, de sentiments élevés, d'un jugement sain et d'une certaine adresse. Dans l'Honneur donne de l'entendement, il est bien plus intéressant encore.

La conception de cette comédie est heureuse et neuve. Un jeune homme, dont l'esprit est resté, pour ainsi dire, dans l'état d'enfance, vient de se marier. Malgré son inexpérience et sa simplicité, il lui est impossible de ne pas voir que sa femme ne l'aime pas, qu'elle a même au fond du cœur une autre inclination, et qu'innocente encore, elle est pourtant déjà engagée dans une intrigue qui pourrait bientôt la rendre coupable. L'amour et la jalousie, s'éveillant à la fois dans l'âme de Lorenzo, y développent tout à coup une intelligence qui jusqu'alors avait sommeillé. Tandis que, par des procédés tendres et délicats, il s'efforce de gagner l'affection ou au moins la reconnaissance de Leonor, il a soin, d'un autre côté, d'exercer sur elle une surveiln. 28

lance assez dissimulée pour ne pas la blesser, mais assez efficace pour écarter tout danger; il la défend, en même temps, contre les accusations de leurs grands parents qui ont aussi conçu des soupçons et qui veulent les lui faire partager; il leur impose silence, il aflfecte de voir d'odieuses calomnies dans tout ce qu'ils viennent lui raconter pour le tirer de son insensibilité apparente ; il trouve d'ingénieuses explications pour justifier à leurs yeux des symptômes trop équivoques. Cette adroite générosité ne manque pas d'être récompensée. Leonor, vivement touchée, congédie l'amant dont elle encourageait les espérances et se persuade enfin qu'elle peut trouver le bonheur auprès de l'homme à qui on l'a unie malgré elle, mais qui vient de se montrer si digne de son affection. Il y a autant de gaîté que d'intérêt dans cette jolie intrigue. Un tel sujet, entre les mains d'un écrivain habile, comme Marivaux, à ménager les nuances, à sonder les secrets replis du cœur humain, eût prêté aux plus heureux effets. Malheureusement, Canizares n'a pas su observer ces nuances : avec son exagération ordinaire et son goût immodéré pour la caricature, il a prêté à D. Lorenzo, dans les premières scènes, un degré de stupidité qui rend complètement invraisemblable ou plutôt tout à fait impossible la métamorphose survenue en lui presque aussitôt après.

D. Juan d'Espina à Madrid est peut-être, parmi les drames fondés sur la magie, le seul qui ne soit pas complètement médiocre et fastidieux. Le héros n'est pas un sorcier, il a soin de le répéter souvent

avec une affectation qui sent bien l'inquisition. C'est un savant que l'étude approfondie des sciences naturelles a conduit à la possession des secrets de la magie blanche et qui, doué d'un esprit bienveillant et enjoué, ne fait usage de ses secrets que pour obliger ses amis, se débarrasser des impertinents et des indiscrets, leur donner des leçons de convenance et quelquefois même de morale. Dire qu'une telle comédie est très amusante, c'est évidemment le seul éloge qu'on puisse en faire, mais elle le mérite au plus haut degré.

D. Juan d'Espina à Milmi en est la continuation. Bien qu'on la lise encore avec plaisir, nous ne l'aurions pas mentionnée si l'idée qui en fait la base ne nous paraissait singulièrement originale et fantastique. Elle n'appartient pas, d'ailleurs, à Canizares : Alarcon en avait déjà fait usage dans un de ses drames, l'Épreuve des promesses, et l'avait luimême empruntée à un ouvrage célèbre, le comte Lucanor, composé au quinzième siècle par le prince Juan Manuel, mais Caîiizares l'a beaucoup développée et en a tiré tout le parti possible. Il suppose qu'un jeune seigneur, du nom de Sforce, vient supplier le magicien de lui accorder le secours de son art pour surmonter les obstacles qui, jusqu'à ce moment, ont entravé tous ses projets d'ambition et de fortune. D. Juan s'y refuse d'abord, alléguant pour motif de sa répugnance l'ingratitude de tous ceux à qui il a rendu service. Sforce s'épuise en protestations véhémentes, en promesses d'une éternelle reconnaissance. Pendant ce débat, on vient lui dire,

de la part du duc de Milan, qu'il est appelé au palais. Il s'empresse d'y courir, tout surpris d'un tel message. Le sort a cessé de lui être contraire. Les honneurs, les dignités pleuvent sur lui. Toutes les difficultés s'aplanissent, grâce aux conseils et à la coopération de D. Juan qui a consenti à l'accompagner. Cependant, ce dernier lui rappelle ses promesses, le prie de profiter de sa faveur pour lui faire obtenir un riche bénéfice. D'abord, Sforce accueille avec empressement la pétition de son protecteur et lui 'demande seulement d'attendre le moment favorable pour en assurer le succès. Des mois, des années s'écoulent, ce moment n'arrive pas. D. Juan revient à la charge. Son insistance commence à fatiguer le jeune Sforce qui, devenu plus présomptueux à mesure qu'il s'élève, croit bientôt ne rien devoir qu'à son mérite et ne voit plus dans D. Juan qu'un solliciteur importun. Il essaye pourtant pendant quelque temps encore de l'amuser par de vagues et froides assurances, mais arrivé enfin au comble des dignités, croyant n'avoir plus besoin d'appui, il cesse de le ménager, il le congédie brutalement. A l'instant même, le palais qu'il croit habiter s'évanouit, il se retrouve dans l'humble et étroite demeure de D. Juan, il apprend que les événements qui lui ont paru se succéder dans l'espace de plusieurs années ne sont qu'un rêve de deux heures, ménagé par les prestiges du magicien pour mettre à l'épreuve les vraies dispositions de son âme, et couvert de confusion par le résultat de cette épreuve, il se retire sans oser tenter de se justifier. Ce qui augmente sin-

gulièrement l'efîet de cet étrange drame et en constitue l'originalité, c'est que, par la manière dont il est conduit, le spectateur et le lecteur sont associés à toutes les illusions de Sforce, que comme lui ils prennent au sérieux tous les incidents de cette action fantastique et qu'ils ne se réveillent qu'avec lui. On doit mettre encore au nombre des meilleurs ouvrages de Canizares V Illustre servmite, (la mas ilustre f regond), dont le sujet romanesque, emprunté à une nouvelle de l'auteur de D. Quichotte, est plein d'un intérêt que relèvent des caractères très comiques et très bien dessinés, et la Vie du grand vaurien, {la vida del gran tacano), heureuse imitation d'un conte de Quevedo dans lequel ce grand satirique a peint, avec sa verve puissante et bizarre, les escroqueries d'une bande de filous organisés en association régulière sous un chef qu'ils honorent comme un^ espèce de souverain.

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