‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 68 sur 73 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

DE LA TRiGEDIE SOUS CHARLES III ET CHARLES IV. — NICOLAS MORATIN. — AYALA. — GARCIA DE LA HUERTA. — CIENFUEGOS. — QUINTANA, ETC.

Pour inaugurer complètement ce système, il n'y avait plus qu'un pas à faire. Ce fut Nicolas Moratin, père d'un autre Moratin beaucoup plus célèbre, qui se hasarda à tenter l'épreuve en passant de la traduction à l'imitation. Son Hormesinde, représentée en 1770, est la première tragédie régulière qui ait été jouée sur le théâtre de Madrid. Elle eut un assez grand succès, et malgré sa médiocrité réelle, c'est incontestablement la meilleure de celles qu'a laissées ce'poète, plus distingué comme lyrique que comme dramaturge.

Le sujet sur lequel elle roulait et que le patriotisme espagnol s'est souvent complu à mettre sur la scène, c'est l'insurrection de Pelage contre la conquête des Arabes. Quelques années après, l'illustre Jovellanos publia, sans se faire connaître, une autre tragédie, Mumiza, dans laquelle la même action est reprou. 29.

duite avec plus d'art et de talent. Nous croyons qu'elle ne fut pas représentée.

Un an après VHormesinde de Moratin, le colonel Cadalso, autre poète lyrique, avait déjà donné Z). Sanclio Garcia, drame tout à la fois entaché de froideur et d'atrocité et écrit d'un stjde peu remarquable.

Bientôt, D. Ignacio Lopez de Ayala fit représenter sa Nutnance détruite, qui vaut certainement mieux que tous les ouvrages dont nous venons de parler et même que la célèbre pièce de Cervantes, si vantée encore aujourd'hui par certains critiques étrangers. Ce n'estpasqu'Ayalaait su éviter les vices inhérents au sujet, l'absence d'intérêt individuel et le défaut d'action progressive ; on peut même dire qu'il les a aggravés en essayant à'j remédier par des épisodes ridiculement romanesques et d'une rare extravagance, mais l'éclat de la versification, une diction noble, vigoureuse, élevée, font regretter que d'aussi belles formes n'aient pas été appliquées à un fond plus heureux.

C'est encore un ouvrage digne d'estime que la Racket de D. Vicente Garcia de la Huerta, représentée pour la première fois en 1778. Plus d'un siècle auparavant, D. Louis de Ulloa avait composé un poème et Diamante une comédie héroïque sur les malheurs de cette belle Juive, immolée par les nobles de Castille en expiation de l'empire absolu qu'elle avait su obtenir sur le cœur d'Alphonse VIII. La Huerta, esprit bizarre et orgueilleux, qui, tout en protestant avec fureur contre l'enthousiasme dont la littérature française était alors l'objet, subissait

comme tous ses contemporains le joug de notre école dramatique, La Hiierta, homme de peu de goût, mais de quelque talent, refondit d'après un plan régulier conçu avec assez d'art la conception de ses deyanciers. Soutenu par l'intérêt du sujet et à l'aide d'un style généralement noble et ferme bien que parfois enflé et affecté, à l'aide d'une versification remarquablement belle, il sut, malgré d'assez grands défauts de détail, obtenir un succès mérité.

Nous venons de nommer les principales compositions tragiques qui parurent sous le règne de Charles III. Le règne de Charles IV vit continuer ce mouvement.

D. Nicasio Alvarez de Cienfuegos, écrivain fougueux et inégal, composa plusieurs tragédies dont une seule, Zoraïde, est digne d'être rappelée. Elle est bien écrite, l'action en est touchante, bien conduite et les caractères dessinés avec habileté.

D. ManuelJosepliQuintana, poète et critique distingué, est l'auteur de Pelage^ représenté en 1805, qui passe avec raison pour la meilleure tragédie de l'Espagne et qui se recommande en effet, par le mérite du style, par un assez grand intérêt, et par la sagesse du plan.

Quintana, seul parmi les poètes que nous avons nommés, existe encore aujourd'hui. Il a même joué un certain rôle dans les dernières révolutions de la péninsule et il exerce en ce moment les fonctions de précepteur de la jeune reine Isabelle (1).

(1) Il ne faut pas oublier i^ue cela était écrit avant 1840.

Aucun des ouvrages que nous venons d'énumérer ne présente de ces beautés puissantes qui font vivre à jamais un poème. Composés pour la plupart avec un certain art, écrits noblement, harmonieusement, mais dépourvus d'originalité, de traits caractéristiques, de conceptions profondes, ils rappellent moins encore la tragédie française du dix-septième siècle que celle du dix-huitième, avec ses lieux-communs et ses déclamations plilosophiques. On ne peut sans doute les comparer aux chefs-d'œuvre de Racine ni même de Voltaire, mais peut-être serait-il injuste de ne pas reconnaître que, surtout sous le rapport de la diction et de l'éclat poétique, ils sont fort supérieurs à presque toutes les compositions de nos tragiques du second ordre, si fastidieuses, si monotones, si vides d'idées, souvent si plates ou si barbares de style, et dont le succès passager ne peut s'expliquer que par la puissance de la mode et de l'habitude.

Il n'en est pas moins certain que l'école française était devenue la seule source d'inspiration des poètes espagnols. Les efforts même qu'ils faisaient parfois pour se dissimuler cette imitation servile, pour la concilier avec leur orgueil national, ne servaient qu'à la rendre plus marquante et les entraînaient dans d'amusantes contradictions. C'est ainsi que Garcia de La Huerta, auteur d'une collection choisie du théâtre espagnol dont il a exclu, comme empreints d'une rouille barbare, tous les ouvrages de Lope de Vega, tous ceux de Tirso de Molina et les plus beaux drames héroïques de Calderon et do

Moreto, Garcia de La Huerta, dont la Rachel est tout à fait modelée sur nos tragédies et qui devait terminer sa carrière par une mauvaise traduction de Zaïre, protestant de toutes ses forces contre l'admiration de ses compatriotes pour la littérature française, prodiguait au Cid de Corneille, à VAthalie de Racine toutes les formules du mépris et affirmait gravement que le Tartuffe ne l'emportait que par l'excès de l'indécence sur les plus misérables farces du théâtre espagnol. C'est ainsi encore que le critique Nasarre, idolâtre, suivant le goût du temps, des règles d'Aristote et à ce titre contempteur déclaré de Lope de Vega, de Calderon lui-même, essayait pourtant de démontrer que l'Espagne avait possédé avant la France un théâtre régulier, un théâtre classique, comme on dirait aujourd'hui : tirant à cet effet de l'oubli profond où ils dormaient depuis longtemps certains drames du seizième siècle qui, à défaut d'autre mérite, étaient jusqu'à un certain point conformes aux principes de la distinction des genres et des fameuses unités, il s'efforçait d'en glorifier les obscurs auteurs et de les substituer au culte que l'injustice du temps refusait d'accorder aux grands hommes du dix-septième siècle, aux véritables rois de la scène. Cervantes, assez grand à d'autres égards pour que ses admirateurs puissent reconnaître sans regret que le génie dramatique lui avait été refusé, Cervantes se voyait injurieusement associé à cette absurde ovation, et une réaction paradoxale le vengeait du triomphe que Lope avait remporté sur lui de leur vivant.

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