CHAPITRE LXX
LIAT ACllUEL DU THEATRE ESPAGNOL
Nous voici arrivés au terme de notre travail. Pour le pousser plus loin, il nous faudrait entamer l'histoire de la génération actuelle, il nous faudrait entreprendre l'appréciation d'un mouvement littéraire qui, n'ayant pas encore pris un caractère bien déterminé et n'étant pour ainsi dire qu'ébauché, se prête peu à l'analyse et à la critique. Il nous suffira d'en indiquer en peu de mots la tendance.
L'Espagne, livrée depuis plus de trente ans (1) à des révolutions perpétuelles et qui semblent la condamner à d'incessantes alternatives de despotisme et d'anarchie, l'Espagne dont les plus nobles enfants ont vu s'épuiser dans des luttes stériles, dans les cachots, dans l'exil, les facultés de leur âme et de leur intelligence, n'a pourtant pas abandonné complètement,
(1) Encore une fois, il ne faut pas oublier que ceci était écrit en 1840.
au milieu de tant d'infortunes, ia culture des lettres et particulièrement de l'art dramatique.
M. Martinez de la Rosa, dans les courts instants qu'il a pu soustraire aux persécutions des partis et à la courageuse défense de l'ordre et de la liberté, M. Gorostiza, avant que la défaite de la cause à laquelle il s'était dévoué l'eut forcé, en 1823, à se réfugier au Mexique, son pays natal, où il a trouvé, non seulement un asile, mais du pouvoir et de liants emplois, M. BretondelosHerreros, plus jeune qu'eux et à qui une existence purement littéraire, moins agitée par conséquent, a permis de multiplier ses compositions avec une fécondité presque comparable à celle des anciens poètes, tels sont, depuis Moratin et Quintana, les noms principaux, bien que très inégaux, auxquels se rattache l'histoire du théâtre espagnol dans ces derniers temps.
11 y a dix ans encore, ce théâtre continuait à suivre la voie tonte classique où il s'était engagé près d'un siècle auparavant. Cependant, plus d'un indice annonçait qu'il ne tarderait pas à en dévier. Déjà, les écrivains dramatiques du xvii'' siècle, naguères dédaignés et en partie oubliés, reprenaient laveur dans l'opinion. A force de les entendre vanter par les étrangers, les Espagnols s'étaient remis à les admirer. Lope de Vega, si longtemps banni de la scène, y reparaissait avec honneur. Tirso de Molina y recueillait de nombreux applaudissements, et ses pièces étaient peut-être celles qu'on y représentait le plus souvent, qui y excitaient le plus de sympathie.
Bientôt, on alla plus loin. L'école romantique ve-
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nait de s'emparer brusquement du théâtre français en prodiguant ces brillantes promesses qu'elle a si mal tenues. L'Espagne se précipita presque aussitôt sur nos traces dans cette carrière nouvelle, comme dans le siècle dernier, elle s'était jetée après nous dans la carrière de la tragédie et de la comédie régulière.
C'est en 1833, au moment même où elle rentrait, après dix ans de despotisme, dans une phase nouvelle de son existence constitutionnelle, qu'elle a commencé aussi cette révolution littéraire. Depuis lors,* on peut dire qu'il règne une complète anarchie sur le théâtre de Madrid. L'imitation du drame français • y domine, mais aucun genre n'en est exclu, tous s'y essaient librement, y compris la systématique imitation des comédies de Calderon et de ses contemporains. Sans prétendre préjuger d'une manière absolue ce qui sortira de cette confusion, nous nous bornerons à constater qu'elle a été jusqu'à présent peu féconde, bien que quelques-uns des hommes qu'elle a tait surgir aient donné des preuves d'un certain talent.