Essai sur les déformations artificielles du crâne
chez les Kalmouks, les Kirgbiz-Kazaks, elc., pour rendre ces peuples plus propres à l'exercice du cheval ; la compression du sein dans certaines corporations religieuses de femmes, comme moyen de dompter les sens et comme signe de pénitence, etc., etc.
Il n’entre pas dans mes vues de m'occuper ici des coutumes que je viens d'énumérer, et dont quelques-unes ont servi de thème à des dissertations nombreuses et approfondies.
Mais il en est une, la déformation artificielle du crâne chez les enfants nouveau-nés, a laquelle on n’a souvent su quel but assigner, ou que l’on n’a considérée que d’une manière superficielle et restreinte. Elle me parait cependant mériter une attention toute particulière, en raison de ses connexions nombreuses et importantes avec la médecine légale, l’hygiène publique ou privée, l’éducation, la détermination des races humaines et l’histoire des peuples anciens. C'est un sujet que je me propose d’examiner ici sous quelques-unes de ses faces, autant du moins que me l’ont permis les informations ou les documents souvent imparfaits que j’ai pu recueillir.
Après avoir fait précéder mon travail de quelques aperçus d’anatomie et de physiologie qui feront mieux comprendre les opinions que je me suis hasardé à émettre , j’énumérerai les sources auxquelles j’ai puisé mes informations et les localités où les observations ont été faites. Je passerai ensuite à la description desdiversesdéformationscrâniennes etdes moyens employés pour les produire; j’étudierai l’influence qu’elles ont dû exercer sur la santé, sur l’intelligence ou le moral, et leur origine ou leur but présumable ; enfin, j’indiqueraiquelques-unes des applications qu’on peut en faire à l’ethnographie, à l’histoire et à l’hygiène.
Genève , 1“ juin 1855.
fants présentent souvent une tête naturellement déformée. Cette disposition persiste quelquefois après les accouchements laborieux chez les enfants dont la tête est très volumineuse ou lorsque la femme est primipare ; mais, dans les cas les plus ordinaires, l’élasticité des enveloppes osseuses et cartilagineuses du cerveau rétablit l’équilibre, et, soit l’obliquité du front, soit l’allongement de la tête, diminuent promptement. Il n’est pas même rare, en Europe, de voir le front paraître plus saillant chez un grand nombre d’enfants, en raison du faible développement de la face. Toutefois, jusqu’à l’âge de dix à douze ans, il existe en général une prédominance de la région occipitale de la tête sur la partie frontale, et celle-ci paraît se développer d’autant plus que l’intelligence est plus exercée. Ce n’est souvent que vers cette époque delà vie que les os propres du nez tendent à se relever davantage suivant les traits des individus ou des races.
Aux phénomènes que nous Venons d’exposer sommairement,il faut ajouter que toutes les fontanelles ne disparaissent pas immédiatement après la naissance, mais que quelquesunes, et en particulier la fontanelle antérieure, restent assez longtemps minces et dépressibles, jusqu’à ce que, par le prolongement des rayons osseux environnants, les os se rencontrent et forment des sutures. De plus, les cheveux qui recouvrent ces parties sont le plus souvent nuis ou peu abondants a l’époque de la naissance, et par conséquent, ne les protègent pas efficacement contre les intempéries, comme ils le font plus tard.
Nous ferons remarquer, en second lieu, que lorsque l’encéphale a acquis tout son développement, il paraît exister une relation assez directe entre le développement plus ou moins grand des différentes parties de cet organe et les facultés intellectuelles, les instincts et les passions. Sans admettre dans leurs détails les théories plirénologiques modernes, on ne peut méconnaître, en effet, que la partie antérieure et supérieure
des lobes du cerveau ne soit plus particulièrement en rapport avec les facultés intellectuelles, tandis que la région du cervelet, et celle latérale et postérieure du cerveau se rattachent davantage aux penchants instinctifs et aux passions irréfléchies. Cette opinion ne contredit point les expériences des physiologistes qui dotent, il est vrai, le cervelet d'une fonctionde plusque celle que lui attribuait Gall, mais sans détruire les connexions très probables de ce centre nerveux avec les fonctions sexuelles. La base de l’encéphale parait être également plutôt liée aux fonctions des sens.
Le docteur C. G. Carus, dans son ouvrage intitulé : St/m~ bolik dur menschlichen Gestall, Leipzig, 1853, enseigne que parmi les trois ganglions nerveux qui composent l'encéphale, l’antérieur qui correspond aux hémisphères cérébraux et au nerf olfactif, doit être l’organe spécial de ce qu’il nomme « la vie de l'esprit qui reconnaît, compare et juge » ( dos àesmdere Organ des erkennenden , vergleichenden und unheilenden Geistesleben) ; en d’autres termes, de ce que nous appelons l'intelligence, la réflexion ou l’entendement. Le ganglion moyen qui correspond aux tubercules quadrijumeaux et aux nerfs optiques, le plus volumineux chez l’embryon comme chez les animaux inférieurs, serait, suivant lui, le centre de la vie nerveuse, des impressions et des sentiments dont on n'aurait pas la conscience, l’organe du sentiment ( des GemUhes). Enfin le ganglion postérieur, qui répond au cervelet et à l’organe de l'ouïe, paraitrait être le siège des instincts, des passions et de-la volonté ( des Triehes).
Cela admis, il est évident que le volume ou l’activité prédominante de l’une ou de l’autre de ces parties doit influer sur la prédominance ou la facilité d’action des facultés ou des penchants, et qu’à leur tour, le volume et l'activité des diverses parties de l’encéphale peuvent être influencés par
1 enveloppe crânienne dans le cours de la croissance. Si donc
le crâne est déprimé antérieurement, le développement des facultés intellectuelles doit en souffrir, et si en revanelie la région pçcipitale est déprimée, l’activité des peuchants insti neufs dp.it êfre amoindrie. L'expérience vient confirmer cette théorie ejt apparence toute mécanique, et ce n’est qu’exçcp T tiqnpellcment que l’activité éducative de l'organe vient suppléer msqw’a un certain point au delaut de volume, lorsqu’il n’existe aucune condition vicieuse de texture dans cet organe. Les individus, les nations, les races, dopt le Iront est normalement large et relevé, sont plus en fiqrmonip avec |es progrès de la civilisation inteJJ.ec|ppllg et m°,f ale peux qui présentent des çppdmQns opposées- De même les individqs ou (es nation? dmit ta partie postérieure dp la tête est proportionnellement prédominante, spdl plus dlsppsés aux poudrants instinctifs et aux passions irréflec|iies ;
y lie troisième considération qdpqise'p.ar U n grand nombre d’auteqrs, et qui mérjtp d’êfjrg signalée, c’est que les défur» jpatious imprimPéS a U çorpp dès la paissauçe, tout aussi bien que pelles .qu’au apporte en naissant, peuvent se transmettre jusqu’à p,« certaiw pnint par hérédité, pq du moins, développer qqe prédisposilioq héréditaire analogue, et qq’ellps peuvent quelquefois devenir plqs ou pifiiqs permanentes par hérédité squs l iutlueiice prolongée de? «génies agettlS pxtf rieurs, généraux qu locaux, lorsque les deux sexes procréateurs oui été soumis apx méines déformations et à un même degré, pendant plusieurs générations successives. Ç’est surçp principe qu’ont été basées (es expériences faites pour créer de? variétés permanentes d’animaux domestiques transmissibles par hérédité, et qui présentent soit l’abseqçe totale d’pne par? m, soit d e simples altérations [(le foripes ou de couleurs; C’pst ainsi qp'pn a Api par obtenir des chiens saps queue, de? poules sansquepe, des vaches sans Pornps, etc. jl n’en est pas fie même lorsqu’un des sexes est seul soufflé à ces déforma-: tiops gr tificiell.es, ou que lepr influence ne s’est fait sentir
8 déformations artificielles
conduit auditif, te crâne a dû subir une déformation artifi-
CHAPURE II.
Quelques auteurs avaient pensé d'abord pouvoir attribuer les formes extraordinaires que présentaient les crânes de certaines nations éteintes à un type particulier de race ; mais le savant Blumenbach n’a pas tardé à dissiper cette erreur (1), et une observation plus attentive, ainsi que la multiplicité des faits, n’ont pas laissé de doutes sur l’influence directe de déformations artificielles dans un grand nombre de cas.
On retrouve même cette pratique encore en vigueur de nos jours dans plusieurs localités.
Déjà le docteur Townsend(î), MM. Lewis et Clark (3) et Meare (4), avaient fixé l’attention des voyageurs sur les déformations du crâne, en usage dans l’Amérique septentrionale, le long des côtes du territoire de l’Orégon, et chez les Solkuks sur le revers occidental des montagnes Rocheuses.
Le docteur Scouler, de Dublin (5). citant la même pratique, désigne les nations qui s’y adonnent sous le nom générique de Nootka-Colombiens. Suivant lui, ce nom s’applique aux habitants de l’île Quadra et Vancouver, et à ceux des baies voisines jusqu'à la rivière Colombie ou à la partie septentrionale de la Nouvelle-Californie, et dans leur nombre il fait figurer les tribus des Nootkans, des Hantzuks, des Cheuooks et des Kalapoyas.
(1) De generis humant varietale naliva, in-8. Gottingue, 1793.
(2 Joumey to Colombia river, p. 173,1 vol.in-8.
(3) Travels lo lhe source of lhe Missouri river, in-4. London, 181*.
{*] Voyages mode in lhe year 1788-1789 (rom China lo lhe norlh-nast
(5) Observations on lhe iniigenous iribes of lhe north-wesl coasl of America (Zootogical Journal, t. IV, p. 30*. London, 1829).
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olifants, fte SoVo et sëk compàgnohk furent témoihs dë ce
fait pendant leur invasion dans là Floride.
Les Solkeks de la haute Louisiane en agissaient de même (1)1
Le père Lafitau en fait aussi rrièntion (2).
Lés Choctaws, nation plus septentrionale à l’est des montagnes Rocheuses, etappelés partes trafiquants Plats ou Ptaineads, avaient une coutume semblable suivant Adai'r (il) et Bartram (4).
Les Vaxsaws, nation de la Caroline depuis longtemps éteinte. Ta pratiquaient également, suivant Làwsôri (5).
Adair confirme ce fait, èt ajoute que quelques tribus du Nouveau-Mexique ÿ recouraient fréquemment.
D’après le docteur Morton (6), les Clieeks ou Muskogees, qui ne formaient qu’iiné grande nation avec les Choctaws, et dont quëiques-unes des tribus étaient établies sur lé golfe du Mexique, avaient adopté cet usage.
C’était aussi lé cas dé la tribu des Kataubas qui occupait anciennement les bords de la rivière Sa'nti à l’est du Mississipî, et ties Àttacapas qui vivaient sur la rive occidentale dé ce
Les ruines d’une ville antique, situées dans la province de là Ciutàd iteal de Ghiaga, au pied dé là chaîne dë montagnès qui séparé le roÿàumé defeuatimaia du Ÿucatàn, nous offrent
D8 CRAME. (g
AU rapport du père Le Comte (1), et vraisemblablement les indigènes des lies d'Andamman, d'après la description de Marco Polo (2), pratiquaient également des déformations du crâne.
Les relations du capitaine Lafond (S) et de William Ellis(6) noos apprennent que naguère les habitants de file de Taîti considéraient cet usage comme un privilège de certaines classes de la Société.
L’Enrope proprement dite ne s’est point soustraite 9 là coutume extraordinaire qui nous occupe. On en trouve des
peuplée au début ou qui l’ont envahie à certaines époques, mais aussi parmi les populations diverses qui l’habitent de
Insfeld, cité par Sœmmerring (5), dit que les Belges, les Germains, les Turcs, comme les Ethiopiens et les Kalmouks, se plaisaient à avoir une certaine forme de tête.
Spigelius (6) et Audry (7) signalent aussi des déformations de crâne en Belgique.
baurenberg (8) affirme qu’aneiennement, à Hambourg, oh comprimait la tète des enfants à l’aide de bandes.
Ackermann (9) eu parle comme d’une coutume assez répandue en Allemagne.
Les matrones, en Russie, ne négligent point l’habitude de pétrir la tête des nouveau-nés pour lui communiquer une forme particulière, suivant Andry (ouvrage cité), aplatie en dessus.
L’auteur d’un ouvrage sur la Bretagne (1) nous dépeint cette pratique comme passée dans les mœurs des habitants.
Le docteur Foville (2) nous révèle que ces déformations continuent de se produire dans plusieurs départements de la France, en particulier dans celui de la Seine-Inférieure.
Le docteur L. Lunier (3) constate que plusieurs parties du département des Deux-Sèvres présentent cette funeste coutume, et il fait pressentir qu’elle existe également dans les départements de la Charente, de la Charente-Inférieure et de la Vendée.
Des faits nombreux de ce genre m’ont été signalés dans le département de la Haute-Garonne , dans les environs de Bourg, en Bresse, dans les campagnes de la Côte-d’Or, en Bourgogne, etc., etc., et je ne mets pas en doute que si l’on était plus au courant des habitudes suivies dans la plupart des autres contrées de l’Europe, on ne fût surpris de leur fréquence.
A cette longue série d’anomalies bizarres ou monstrueuses, il est consolant de pouvoir opposer des exceptions caractéristiques. Ainsi on retrouve, dans les environs du Caucase, un centre de civilisation qui s’est maintenu constamment affranchi de toute espèce de déformations artificielles du crâne. Tel a été le cas de quelques populations de Chaldée; tel est eu particulier celui de cette petite nation juive, qui a joué un
(t) Galerie bretonne, ou Vie des Bretons de V Armorique, par Perrin fils.
texte explicatif d'Alexandre Bouel, p. 27, 1 vol. in-8. Paris, 1835.
rtfle si remarquable dans l’humanité, et dont le type s’est conservé pur dès les temps les plus reculés. Je ferai observer, en outre, que les lumières de la raison tendent sans cesse à en limiter le nombre ou à en atténuer les résultats, et que les progrès de la civilisation ne peuvent manquer de les faire disparaître.