‹ Essai sur les données immédiates de la conscienceChapitre 10 sur 36 · LES SENSATIONS AFFECTIVES · texte numérisé non relu

LES SENSATIONS AFFECTIVES

rien si elle n'est que la traduction consciente d'un mouvement de molécules ; car précisément parce que ce mouvement se traduit en sensation de plaisir ou de douleur, il demeure inconscient en tant que mouvement moléculaire.

Mais on pourrait se demander si le plaisir et la douleur, au lieu d'exprimer seulement ce qui vient de se passer ou ce qui se passe dans l'organisme, comme on le croit d'ordinaire, n'indiqueraient pas aussi ce qui va s'y produire, ce qui tend à s'y passer. Il semble en effet assez peu vraisemblable que la nature, si profondément utilitaire, ait assigné ici à la conscience la tâche toute scientifique de nous renseigner sur le passé ou le présent, qui ne dépendent plus de nous. Il faut remarquer en outre qu'on s'élèvepar degrés insensiblesdes mouvements automatiques aux mouvements r> libres, et que ces derniers diffèrent surtout des précédents •en ce qu'ils nous présentent, entre l'action extérieure qui en est l'occasion et la réaction voulue qui s'ensuit, une sensation affective intercalée. On pourrait môme <oncevoir que toutes nos actions fussent automatiques, et Ton connaît d'ailleurs une infinie variété d'êtres organisés chez qui une excitation extérieure engendre une réaction déterminée sans passer par l'intermédiaire delà conscience. Si le plaisir et la douleur se produisent chez quelques privilégiés, c'est vraisemblablement pour autoriser de leur part une résistance à la réaction automatique qui se produirait ; ou la sensation n'a pas de raison d'être, ou c'est un commencement de liberté. Mais comment nous permettrait-elle de résister à la réaction qui se prépare si elle ne nous en faisait connaître la nature par quelque signe précis .►* et quel peut être ce signe, sinonl'esquisseetcomme la préformation des mouvements automatiques futurs au sein même de la sensation éprouvée .^^ L'état affectif ne doit ( donc pas correspondre seulement aux ébranlements, mouvements ou phénomènes physiques qui ont été, mais '

encore et surtout à ceux qui se préparent, à ceux qui voudraient être.

Il est vrai qu'on ne voit pas d'abord comment cette hypothèse simpUfie le problème. Car nous cherchons ce qu'ilpeutyavoirdecommunentreun phénomène physique etun état de conscience au point de vue de la grandeur, et il semble qu'on se borne à retourner la difficulté quand on fait de l'état de conscience présent un indice de la réaction à venir, plutôt qu'une traduction psychique de l'excitation passée. La dillerence est considérable cependant entre lea deux hypothèses. Car les ébranlements moléculaires dont on parlait tout à l'heure étaient nécessairement inconscients, puisque rien ne pouvait subsister de ces mouvements eux-mêmes dans la sensation qui les traduisait. Mais les mouvements automatiques qui tendent à suivre l'excitation subie, et qui en constitueraient le prolongement naturel, sont vraisemblablement conscients en tant que mouvements : ou bien alors la sensalion elle-même, dont le rôle est de nous inviter à un choix entre cette réaction automatique et d'autres mouvements possibles, n'aurait aucune raison d'être. L'intensité des sensations alïectives ne serait donc que la conscience que nous prenons des mouvements involontaires qui commencent, qui se dessinent en quelque sorte dans ces états, et qui auraient suivi leur libre cours si la nature eût fait de nous des automates, et non des êtres conscients.

Si ce raisonnement est fondé, on ne devra pas comparer une douleur d'intensité croissante à une note de la gamme qui deviendrait de plus en plus sonore, mais plutôt à une symphonie, où un nombre croissant d'instruments se feraient entendre. Au sein de la sensation caractéristique, qui donne le ton à toutes les autres, la conscience démêlera une multiplicité plus ou moins considérable de sensations émanant des différents points de la périphérie, contractions musculaires, mouvements organiques de tout genre : le

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