LA PRINCESSE ADÉLAÏDE
Madame ,
L'intérêt éclairé que votre altesse royale accorde à tout ce qui peut concourir au bien général , m'enhardit à lui faire hommage d'une notice composée dans le but de faire connaître les propriétés bienfaisantes des sources thermales d'Evaux en Marche, aujourd'hui département de la Creuse.
Ces bains, après avoir joui, sous l'administration ro-
gaulois, Duratius, gouvernant, au nom de l'empereur, les provinces centrales, fit du ravin abrupte d'Evaux le rendezvous de la bonne compagnie de son temps. Les roches furent coupées et nivelées sur une superficie de plus de deux cents pieds carrés; de nouvelles sources mises h nu furent entourées de murs circulaires qui les élevèrent au-dessus du sol et les isolèrent de larges piscines destinées h recueillir le trop plein des puits. Autour de l'esplanade qu'on avait créée surgirent d'élégantes constructions, où furent déployées toutes les recherches des arts romains et grecs. Les marbres d'Italie et de l'Archipel y furent transportés en abondance et employés sous les formes les plus variées ; les stucs, les mosaïques, les fresques, y étaient prodigués. Les découvertes faites à diverses époques, et notamment lors des dernières fouilles nécessitées pour la reconstruction, ne laissent aucun doute 5 cet égard. Une large chaussée, coupée sur les flancs du vallon , assurait une communication facile et prompte avec la ville, llien enfin n'avait été négligé pour satisfaire aux exigences délicates de la société polie de ce siècle.
Mais ce brillant établissement eut bientôt le sort de toutes les créations romaines; la torche et la hache des barbares rendirent ces thermes h leur rudesse primitive. Les décombres des édifices recouverts parles alluvions des terres supérieures s'amoncelèrent à la hauteur des roches coupées a pic, et l'esplanade reprit l'aspect d'un étroit ravin, laissant à peine un sentier à côté du lit du ruisseau qui s'était fait jour au milieu de ces ruines. Cependant, malgré cette destruction , bien que la plupart des piscines eussent été comblées et enfouies, la tradition de l'efficacité de ces thermes n'avait pu se perdre, et sans le secours de la superstition , ils continuèrent d'attirer tous les ans les malades a leurs eaux
salutaires. Néanmoins , l'état d'abandon et de délabrement des bains qui , réduits aux sources supérieures et premières, avaient été construits h côté des et îblissemens romains , en écartaient une foule de personnes que le médicament le plus puissant ne saurait appeler, s'il ne leur est offert avec les conditions de bien-être et même de recherche qui sont dans leurs habitudes. Les bienfaits dont la nature avait doté l'humanité dans les eaux thermales d'Evaux étaient ainsi , en grande partie, neutralisés par le peu de soin qu'on mettait dans leur administration; les choses se passaient de la sorte depuis quinze siècles, lorsqu'une société composée d'hommes éclairés du pays entreprit, il y a six ans, de restaurer la création de Duratius. La voie romaine d'Evaux aux bains a été réouverte; l'esplanade antique déblayée de ses ruines et de ses alluvions, leur masse employée a en doubler l'étendue et à créer aux dépens du vallon inférieur un jardin d'agrément et des promenades qui manquaient aux thermes romains. Les piscines formant réservoir furent creusées et rétablies dans leur état ancien; elles servent aujourd'hui au mélange des eaux et a leur refroidissement dans des proportions convenables. Sur les fondations romaines s'élèvent deux corps de logis élégans qui s'unissent à angle droit. Le simple granit de nos contrées est venu , dans leur construction, remplacer les marbres fastueux des temps anciens. Le premier bâtiment exposé à l'est, faisant face au jardin et au vallon, est double; le second en retraite, éclairé nu midi sur la cour des piscines, est simple; ils sont élevés l'un et l'autre de deux étages au-dessus du,rez-He-chaussée.
Une heureuse disposition des lieux n permis d'établir les salles actuelles de bains au niveau du sol. Cet avantage est doublement apprécié, quand on compare nos modernes baignoires a celles de l'ancien édifice encore existant; ce6
dernières, en effet, ne sont que de simples auges pratiquée» dans la terre. Les cabinets de bains, au nombre de vingt* cinq , sont simples , commodes et bien éclairés; lesbaignoires , revêtues de zinc ou de faïence, sont munies de robinets pour l'eau cliaude et l'eau froide minérales que distribuent des conduits en plomb. Le service est prompt, facile et ponctuel; les baigneurs sont l'objet des soins les plus empressés; sous tous les rapports, les bains d'Evaux peuvent soutenir la comparaison avec les meilleurs établissemens de la capitale. L'abondance des sources surpasse de beaucoup la consommation la plus active et comporte même une grande exteusion future de l'édifice thermal. L'établissement possède quatorze douches, et l'eau nécessaire à leur alimentation est élevée au moyen d'une pompe de Farcot. On trouve en outre un appareil portatif à douche ascendante, que le malade peut faire mouvoir lui-même, et qui est semblable à celui que l'on emploie dans les bains de Paris.
Un cabinet pour les bains de vapeur a été également pratiqué selon les règles de l'art. Toutes ces distributions sont ménagées dans le grand corps de logis. Le rez-de-chaussée du second bâtiment a été consacré aux remises et écuries. Les étages supérieurs des deux bâtimens sont occupés par les cuisines , la salle h manger, le salon de compagnie et les pièces d'habitation avec ou sans cabinet, décorées et meublées à neuf dans un goût simple et élégant à la fois, on peut y loger soixante malades. Dans la ville, plusieurs hôtels vastes et bien tenus peuvent recevoir toutes les personnes qui n'auraient point trouvé place près des sources. La discipline établie parmi les domestiques de tout ordre garantit aux baigneurs les soins, les attentions, et toute la régularité qu'on doit rencontrer dans les maisons de santé les mieux dirigées. Quelques ouvrages de littérature moderne, différons
journaux, îles jeux variés, sont h la disposition des pensionnaires, qui peuvent trouver ainsi sans sortir et tous les soins matériels nécessaires et les distractions d'esprit qui ne contribuent pas moins au rétablissement de la santé.
Indépendamment des jardins qui offrent de belles allées, qui sont abritées de tous côtés par les collines qui les dominent , les environs présentent une grande variété d'aspects et de buts de promenades ; là des paysages frais et gracieux , des sites sévères et sauvages; ici des prairies onduleuses étendues sur le penchant des coteaux ou dans le fond des vallées, plus loin des roches escarpées et nues, ou couronnées de bois, encaissant diverses parties du cours de la Tarde, du Cjhcr et de leurs alfluens. Tantôt des horizons restreints, mais pittoresques, tantôt des panoramas immenses, accidentés , terminés au loin par des collines en amphithéâtres , et couronnés par les cimes du Puy-de-Dôme et du Montd'Or. Plusieurs grandes routes assurent des communications faciles avec les villes voisines, Chambon, Montluçon, Auzance, etc., et facilitent beaucoup les excursions des promeneurs; l'amateur de minéralogie, de géologio , de botanique et d'antiquités y trouve à satisfaire ses goûts et peut y enrichir ses collections. Des rampes douces dont la construction est projetée, et dont la création est aussi indispensable h la prospérité de l'établissement thermal qu'à la ville elle-même, ouvriront bientôt, il faut l'espérer, des communications plus faciles que l'ancienne voie romaine (1).
(1) Il serait surtout à désirer que le conseil général de la Creuse, si plein de sollicitude pour les intérêts matériels du pays , fît exécuter aussitôt que possible le projet indiqué:; un tracé dont la longueur n'excède certainement point mille mètres, dont les frais s'élèveraient de six à huit mille francs au plus , et qui ouvrirait aux bains un libre et facile accès sur les deux importantes routes, de Paris par Mont-Luçon , Saint - Auiand, Bourges, etc.; de bordeaux par Chambon, Guéret, Limoges, etc.
Quant à la société , outre les baigneurs logé? dans l'établissement ou en ville, et qui tous appartiennent aux classes riches, le voisinage de Chambon, et surtout la proximité d'Evaux , offrent tous les élémens d'une réunion choisie; des habitudes élégantes (1), un esprit cultivé, des mœurs hospitalières, promettent aux étrangers d'agréables relations.
Tels sont les avantages qu'à des prix très modérés présente aux baigneurs l'établissement restauré d'Evaux. La prospérité croissante de ces thermes , depuis trois ans , est un motif d'émulation pour ses fondateurs , qui ne cessent d'ajouter annuellement ou des accroissemens ou des améliorations propres à rendre accessibles à un plus grand nombre de malades les bienfaits de ces sources. Les actionnaires , soutenus déjà par les subventions généreuses du gouvernement et du département de la Creuse, ont lieu d'espérer que leurs efforts recevront de nouveaux encouragemens dans l'exécution de leurs projets d'amélioration.
DES E\tIX.
Ou compte aux thermes d'Evaux six sources principales , indépendamment d'un certain nombre de filets qui viennent sourdre dans les deux bassins et dans l'établissement supérieur. Chaque source a une température différente dont nous
oignons ici les indications.
(1) Les eaux minérales qui coulent près de cette ville y attirent plusieurs étrangers. Par cette communication les habitans ont acquis une politesse qu'on ne trouve guère dans les villes aussi éloignées des capitales. Hist. delà Mai che, tome S , nage 179 , par Jouilletou.
Noms des sources.
Tempérât, cent.
Bains de l'escalier 45
Puits de César 56,25
Puits du bain de vapeur 55
Puits du milieu du bassin 5i,6
Petit cornet 52
Source du jardin i5 et 3o,
ri
La température des sources est la môme à toutes les époques de l'année. Les froids les plus rigoureux non plus que les plus fortes chaleurs n'y déterminent aucune variation ; nous en excepterons seulement la fontaine du jardin, sujette, depuis i852 , à de grands changemens, qui trouvent du reste une explication suffisante dans son mélange avec les eaux pluviales.
Propriétés physiques.
Les eaux d'Evaux sont incolores , onctueuses au toucher , d'une extrême limpidité , chaudes; elles ont une saveur désagréable et une légère amertume, tandis que , refroidies , on leur trouve un goût alcalin. Leur odeur est en général peu marquée , si l'on en excepte la source du petit cornet , tout aussi limpide que les autres, mais dont la saveur est beaucoup plus prononcée et qui laisse exhaler une forte odeur d'œufs couvés; plusieurs malades au début du traitement ne boivent même de celte eau qu'avec une vive répugnance; refroidies et mélangées avec le vin, les eaux d'Evaux lui donnent une amertume marquée. Exposées a l'air dans des vases de bois , elles se décomposent rapidement et
répandent au loin l'odeur d'hydrogène sulfuré; cette décomposition n'a pas lieu , ou du moins ne s'opère que fort à la longue , si les eaux demeurent entreposées dans des auges en pierre ou même dans des vases métalliques. Cette double décomposition ne paraît pas d'ailleurs altérer d'une manière très appréciable leur transparence et leur limpidité. Les sources qui viennent s'entreposer dans les puits sont agitées par un bouillonnement continuel , provenant des divers gaz qui s'en dégagent en abondance. Cette ébullition constante devient beaucoup plus active aux approches des orages , sans que d'ailleurs leur température augmente. Ce phénomène, observé pour la première fois au Mont- d'Or par le médecin inspecteur actuel , et de nouveau vérifié à nos sources, se reproduit très probablement dans un graud nombre d'eaux minérales. L'intervention du fluide électrique, jointe à une diminution de pression atmosphérique , dont il faut bien aussi tenir compte , serait-elle la cause de ce fait si curieux a étudier? Certaines observations tendraient à l'établir; par malheur elles sont trop peu nombreuses encore pour recevoir toute la valeur exigible et que sans doute elles sont destinées a revêtir.
Le grand bassin, qui reçoit plusieurs sources , notamment celles du petit cornet, du nouveau puits et du puits du milieu, est tapissé par un limon verdâtre; ce limon se reproduit dans tous les réservoirs où les eaux viennent naître; il est doux au toucher et pénétré d'une multitude infinie de petites bulles gazeuses, logées dans les mailles de son tissu; ces bulles s'échappent en grand nombre quand on le presse et produisent une sorte de crépitation très sensible. Cette plante thermale [anabaina montlculosa) se développe avec vigueur dans la belle saison. Sortie des eaux sous lesquelles elle naît, et exposée au contact de l'air, elle perd sa belle couleur
verte, se flétrit et revêt une teinte jaunâtre tout :> fait semblable à celle de la rouille.
Propriétés chimiques.
La composition chimique des eaux d'Evaux n'est pas encore bien connue ; ses sources sont en effet trop récemment sorties de l'état de ruine etd'abaudon où elles avaient langui durant des siècles, pour avoir attiré sur elles l'attention des hommes de la science, seuls appelés a résoudre les questions du genre de celle que j'aborde. Le nombre des principes minéralisateurs de nos eaux, leur nature , l'état de combinaison dans lequel ils se trouvent, leurs proportions, tout ici est donc encore à déterminer et attend les détails et les recherches de l'analyse. Mais ce travail, si vaste aujourd'hui, si plein de laborieuses et délicates investigations, je le répète, un chimiste seul , un homme habitué aux difficultés les plus ardues de la science , a seul mission pour l'accomplir. Le médecin dirige son attention sur d'autres points ; il observe les eaux en action , en travail si je puis dire ; il étudie le résultat de cette action appliquée à l'homme malade; il le suit avec patience pas à pas, et attend tout du temps sans vouloir en rien le violenter pour le faire produire avant heure. Ce qu'il a observé , recueilli , le chimiste habile le lui explique en partie plus tard , en lui montrant les principes actifs. Ce qui ne veut aucunement dire, d'ailleurs, que leur connaissance , plutôt révélée, eût indiqué à priori le mode d'action qu'on en devait attendre. On le voit donc, la tâche est ici assez vaste pour suffire aux efforts de plusieurs, et pourtant tout n'est pas à faire. Nous devons aux recherches de M. Legrip, pharmacien distingué de Chambon , des indications précieuses , qui ont de plus l'avantage d'être récentes et que nous consignons ici.
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