‹ Essai sur les hôpitaux de LondresChapitre 2 sur 2 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

On s’est beaucoup occupé dans ces derniers temps des hôpitaux anglais. Les uns les ont loués à outrance, d’autres les ont attaqués. M. Léon Lefort, dans de savants mémoires (2), faisait ressortir tous leurs avantages; MM. Blondel et Ser (3) présentaient habilement tous leurs inconvénients. Malgré le nombre et la qualité des documents que nous possédons sur cette importante question, j’ai cru utile d’aller voir par moi-même, et, l’esprit dégagé de tout parti pris, j’ai profité de mon séjour à Londres pour visiter les principaux hôpitaux de cette grande cité.

Je les ai parcourus en chirurgien, sans trop me préoccuper de la mensuration exacte des salles, ni de ces interminables questions de statistique. Ayant, depuis mon enfance, la connaissance de la langue et des habitudes anglaises, j’ai pu facilement interroger les hommes et les choses, et je suis en droit d’accorder quelque valeur à mes opinions et à mes impressions générales; j’avais entre les mains les principaux éléments nécessaires pour établir un jugement impartial. J’ai profité, du reste, et j’ai beaucoup

(1) Voyez la précédente étude du même auteur, intitulée : Essai sur les hôpitaux, dimension, emplacement , construction, aération , chauffage et ventilation {Annales d’hygiène publique, 1865, t. XXIV, p. 294).

(2) L. Lefort, Note sur quelques points de l’hygiène hospitalière en France et en Angleterre {Gazette hebdomadaire, 1862), et Aperçu sur la salubrité des hôpitaux anglais {Annales d' hygiène publique, 1863, 2e série, t. XVII, p. 232).

(3) Blondel et Ser, Rapport sur les hôpitaux civils de la ville de Londres. Paris, 1862.

CH. SARAZ1N.

à me louer de la bienveillance des chirurgiens anglais. Ils me montraient leurs opérés, me fournissaient tous les renseignements qui pouvaient m’être utiles cl me permettaient d’interroger moi-même leurs malades et leurs élèves. J’ai profité de cette liberté qui m’était accordée, sachant qu’en Angleterre, comme chez nous, les maîtres sont jugés sévèrement par tous ceux qui les suivent.

A mon arrivée à Londres, je me suis rendu chez T. Holmes, chirurgien à Saint-Georges et à l’hôpital des enfants, rédacteur en chef d’un excellent traité de chirurgie (1). La cordiale hospitalité qu’il a bien voulu m’accorder m’a été d’autant plus utile qu’il s’est occupé lui-même de la question des hôpitaux, dans un long et important rapport contenant tous les documents utiles sur les établissements hospitaliers des Royaumes-Unis (2). Il m’a remis des lettres d’introduction dont je connaissais la valeur, car en Angleterre surtout, il est important d’être bien présenté, et, grâce à sa recommandation, j’ai été reçu partout avec la plus franche cordialité. De plus, afin de m’éviter des courses inutiles, il s’est chargé lui-même de me dresser la liste des hôpitaux les plus intéressants à visiter dans la ville de Londres.

J’ai commencé par Saint-George’ s hospital , dont j’emprunte le plan au rapport de MM. Blondel et Ser, ce qui

Fig. \. — Saint-George ’s hospital.

me dispense d’en décrire la forme géométrique (fig. 1).

(1) Holmes, A System of surgery.

(2) J. Seger and T. Holmes, Report in The sixth report of the me clical officer of the private council.

C’est un hôpital de trois cent cinquante lits, situé dans un des quartiers les plus élevés de Londres, loin des bords de la Tamise, à l’entrée d’un grand parc (Hyde park). L’emplacement qu’il occupe n’est pas considérable ; le jardin compris entre ses deux ailes est de peu d’étendue. Sa façade quoique simple et noircie par les brouillards et la fumée de Londres, présente un bel aspect; elle a trois étages.

C’est un hôpital-école; les services de médecine et de chirurgie sont mélangés dans presque toutes ses salles. En tête du lit, sur une petite pancarte, se trouve le nom du médecin ou du chirurgien traitant.

Il y a toutefois une salle spéciale pour les maladies des voies urinaires chez l’homme : c’est Henry Thompson qui en est chargé; et un service spécial pour les malades atteints d’accidents traumatiques graves (accidents ward). Pour eux seuls, les portes de l’hôpital ne sont jamais fermées, car pour tous les autres elles ne s’ouvrent que certains jours de la semaine.

On ne reçoit ni les femmes enceintes, pour l’accouchement naturel, ni les malades atteints de petite vérole.

Les services de chirurgie sont les plus importants; d’après les renseignements que j’ai obtenus, ils comportent environ les deux tiers des lits.

Les salles sont spacieuses et d’une propreté remarquable; celles qui sont situées dans les ailes sont percées de fenêtres sur trois côtés, mais le bâtiment central étant double et divisé en deux à chaque étage par de larges corridors, les salles qu’il contient, variables comme dimensions, ne s’ouvrent au dehors que d’un seul côté.

J’ai été surtout frappé par les dispositions établies en vue de simplifier et de faciliter les services; des montecharges (lifts) portent h tous les étages le combustible et les aliments; des cadrans électriques indiquent dans tous les services le nom des médecins qui arrivent ou feutrée

CH. SAKAZIN.

des malades atteints d’accidents graves. Les va-et-vient continuels, les retards et le désordre qui en est la conséquence sont ainsi évités.

Le mobilier dés salles est d’une simplicité et d’une propreté remarquables; c’est, du reste., ce qui frappe tou étranger qui visite les hôpitaux de Londres.

Les lits sont en fer, très-bas; ils se composent d’une sangle bien tendue sur laquelle est posé un matelas de crin piqué, d’un traversin déplumé, de draps et de couvertures; leur épaisseur n’excède pas quinze ou vingt centimètres. Ils n’ont pas de rideaux, car on ne saurait considérer comme tels le demi-cercle de toile tendue sur une tringle en fer qui recouvre la tête de quelques-uns des lits.

Pour des Anglais, pris dans la classe nécessiteuse, un moyen de couchage aussi rudimentaire ne présente aucun inconvénient ; ils sont habitués à dormir sur la dure, et, même dans les familles bourgeoises, les lits sont peu supérieurs à ceuxquel’on trouvedansles hôpitaux; mais j’ai bien du mal à croire que nos malades s’en contenteraient, et les médecins eux-mêmes feraient, je crois, une vive opposition à leur introduction dans nos hôpitaux.

Les lits des hôpitaux anglais nous semblent présenter des avantages et des inconvénients. Pour les fractures, les résections et la plupart des lésions traumatiques du membre inférieur, ils sont préférables aux nôtres dans lesquels s’enfoncent, dans des directions souvent vicieuses, le membre blessé et le malade lui-même. Il est vrai que nous pouvons disposer des planches sous le matelas et obtenir ainsi un lit à fracture d’une rigidité suffisante; c’est une précaution que ne négligent pas les chirurgiens de Saint- Georges malgré la dureté de leurs lits. On y a rarement recours dans nos services de chirurgie, aussi prodiguet-on les coussins grands et petits, remplis de balle d’avoine qui compliquent inutilement les dispositions de

nos appareils à fracture. D’un autre côté, les lits durs des Anglais doivent favoriser la formation des eschares chez les malades appelés à séjourner longtemps dans le décubitus dorsal. On prévient cet accident au moyen des lits hydrostatiques (water beds) qui, formés d’une enveloppe d’étolfe rendue imperméable par le caoutchouc et remplis d’eau, répartissent la pression d’une façon plus uniforme que les meilleurs matelas de laine et de crin; leur usage ne tardera pas à se généraliser dans les hôpitaux français.

Les services qu’ils sont appelés à rendre nous autorisent à faire en leur faveur une petite digression. Ils ont été introduits à l’hôpital Saint-Georges par Cæsar. Hawkins, qui, dans une lettre adressée au directeur du journal The Lancet, rend justice à la perfection des appareils d’un habile fabricant de Londres, William Hooper. De la pratique hospitalière ils ont bientôt passé dans la pratique privée, et par leurs nombreuses variétés, ils sont aptes à remplir bien des indications thérapeutiques.

Nous n’hésitons pas à présenter ici les figures de quelquesuns de ces lits hydrostatiques.

La ligure 2 représente un matelas et un coussin recouvrant

CH. SARAZIN

toute la surface du lit. Le malade repose tout entier sur une couche liquide que sa pression déplace et qui se moule, en quelque sorte, sur toutes les saillies et sur toutes les anfractuosités de l'occiput, de la nuque, du dos et des épaules, du bassin et des membres inférieurs. Mais il peut ne pas

être nécessaire de protéger tout le plan postérieur contre la pression du lit et l’on peut dans bien des cas se contenter des trois quarts ou de la moitié d’un matelas (figures 3 et k).

Fig. 4.£ — Matelas hydrostatique de Ilooper. — Demi.

Souvent, enfin, il suffit d’un simple coussin hydrostatique que l’on place, suivant les cas, sous la nuque, sous les membres, sous les épaules, sous le bassin, comme dans la figure 5. L’appareil peut être glissé vide sous le malade,

ESSAI SUR LES HÔPITAUX DE LONDRES. il

puis rempli sur place au moyen d’un tuyau conducteur que ferme un robinet. On peut ainsi, sans déranger le malade, changer le liquide que contient le matelas et faire varier à volonté sa température et sa tension élastique.

— Lorsque j’ai visité l’hôpital Saint-Georges, il était environ une heure, le U septembre, la température extérieure

Fig. 5. — Coussin hydrostatique de W. Ilooper.

était élevée, j’ai trouvé dans toutes les salles les fenêtres ouvertes et du feu de houille allumé dans de grandes grilles, des paravents étaient disposés de façon à protéger les lits voisins du foyer. Lorsque je m’approchais des grilles, j’étais impressionné d’une façon désagréable par la chaleur rayonnante qui en provenait, mais à une faible distance l’élévation de la température n’était pas sensible, et les malades que j’ai interrogés m’ont assuré qu’ils n’en éprouvaient aucun inconvénient.

Ces foyers ouverts, constamment allumés, sont un excellent moyen de ventilation pour les salles d’hôpital * ils doivent contribuer pour une assez large part à leur assainissement. Ils déterminent en effet, même pendant les chaleurs de l’été, un appel d’air assez considérable. L’air du dehors

CH. SAUAZiN.

traverse les salles, les balaye en quelque sorte et s’échappe par leurs cheminées, véritables tuyaux d’appel ou d’extraction. Chaque fois que la température extérieure s’abaisse, pendant la nuit et pendant la saison froide, leur action est activée. Mais nous nous sommes demandé s’ils sont indispensables lorsque la température extérieure est assez élevée pour que l’on puisse sans inconvénient ouvrir toutes les portes et les fenêtres et traiter en quelque sorte les malades en plein air.

A Saint-Georges, les fenêtres sont à hauteur d’appui; elles sontfermées par des systèmes variés. Les unes sont à guillotine et à contre-poids; ce sont des châssis mobiles qui glissent dans des rainures verticales pratiquées dans les montants; on peut varier à l’infini leur ouverture, ce qui pour la nuit et pour la saison froide est d’un grand avantage, et l’obtenir, soit vers la partie supérieure de la fenêtre en abaissant le châssis supérieur, soit vers la partie inférieure en soulevant le châssis inférieur. C’est le système le plus communément employé dans les maisons anglaises. Les autres croisées sont à bascule et sont fermées par des châssis mobiles autour d’un axe horizontal ; on peut graduer à volonté leur inclinaison et par conséquent leur degré d’ouverture.

Il y a aussi à l’hôpital Saint-Georges des appareils spéciaux pour la ventilation; ils sont d une extrême simplicité. Ce sont des bouches d’extraction d’environ un pied carré, fermées par une toile métallique; elles communiquent par des conduits horizontaux disposés dans le plafond des salles avec des cheminées verticales pratiquées dans l’épaisseur des murs et montant jusqu’au toit. On comprend l’irrégularité de la ventilation obtenue par ces appareils. Ils ne sauraient fonctionner d’une façon un peu active que pendant la saison froide, lorsque la température des salles est sensiblement supérieure à celle de l’air extérieur; il est

vrai qu’en été la ventilation naturelle par les portes et les fenêtres sera presque toujours suffisante.

Au dire du jeune chirurgien qui me montrait l’hôpital on n’attache que peu d’importance à ces moyens de ventilation et, même la nuit, on laisse toujours dans les salles une fenêtre ouverte. Le système anglais permet mieux que nos croisées à espagnolettes de graduer à volonté, suivant la saison, l’accès de l’air dans les appartements.

La clientèle externe de l’hôpital Saint-Georges est trèsconsidérable; presque tout le rez-de-chaussée sert aux consultations. Les médecins et les chirurgiens qui en sont chargés n’ont pas de services dans les salles.

Dans ces derniers temps la chirurgie n’a pas été très-heureuse dans cet établissement; les grandes opérations, au dire de mon complaisant guide, n'ont pas mieux réussi que dans les hôpitaux de Paris. Pendant l’hiver, il y a eu d’assez nombreux cas d’infection purulente et de pourriture d’hôpital, et il a été très-difficile d’en purger les salles. Il y a eu aussi au printemps quelques érysipèles chez les opérés.

L 'hôpital des Enfants malades (Hospital for sick children), est situé dans un beau quartier bien aéré, dans une large rue, Great Ormond Street, à côté de VHomœopathic hospital. Je n’ai pas visité ce dernier établissement et je le regretterais si je ne savais qu’il ne diffère guère des autres qu’au point de vue thérapeutique. Il n’y a pas lieu de s’étonner de voir à Londres un établissement aussi spécialisé: les hôpitaux sont tous des fondations particulières et jouissent, comme tels, d’une indépendance scientifique et administrative à peu près absolue. Ici, qu’une idée mise en avant réussisse, quelle que soit du reste sa valeur, de suite une association se forme et l’applique comme bon lui semble.

L’hôpital des Enfants est un petit établissement de soixante-dix lits environ; il est de fondation récente, établi dans deux maisons particulières qui n’ont été que très-peu

CH. SARAZIN

modifiées pour Cire adaptées au nouvel usage auquel elles sont appelées ; l’une d’elles appartenait h Mead, médecin célèbre de la reine Anne; son salon très-reconnaissable est devenu une salle d’hôpital.

Au point de vue théorique, cet établissement n’est rien moins que parfait, mais l’âge et le petit nombre des malades qu’il contient, les soins intelligents de ses chirurgiens et son excellente administration font assez disparaître les inconvénients qu’il présente, pour permettre à la chirurgie de fort beaux succès. On va toutefois le démolir et le reconstruire sur le mêmeemplacement d’après les idées modernes.

Le premier et le second étage sont affectés à la chirurgie; le troisième qui est mansardé est réservé à la médecine. Il ne contenait, au moment où je l’ai visité, que quelques cas de scarlatine. Après y être entré, on ne doit plus pénétrer dans les salles du bas. Le nombre des lits, dans ce petit hôpital, semble au premier abord insuffisant, mais tous les hôpitaux de Londres reçoivent les enfants; on les trouve couchés en grand nombre dans les services de femmes; et d’un autre côté, les consultants sont très-nombreux; ils ont, au Sick children hospital , une entrée spéciale. Les locaux qui leur sont affectés sont vastes et ils ne communiquent pas avec l’intérieur de l’hôpital.

Deux chirurgiens sont attachés à cet établissement. Holmes qui a eu la bonté de m’y conduire et dont je ne saurais trop reconnaître la bienveillante hospitalité, est chargé des deux tiers des lits et de la moitié des consultations. Son collègue, alors malade, était momentanément remplacé par M. Marsh, élève et assistant de Paget, et l’un des jeunes chirurgiens de Saint-Barthélemy.

J’ai eu lieu d’être frappé de la richesse chirurgicale de ce petit hôpital. Je ne peux me l’expliquer que par la réputation de ses chirurgiens et par l’affluence énorme des con-

sultants qui en est la conséquence. Les cas les plus intéressants sont choisis pour l’admission, et pour ne citer que les principaux, j’y ai vu, parmi les malades de Holmes, deux résections de la hanche. L’un des petits malades est en bonne voie de guérison; pour remédier à l’ensellure coxalgique et à l’ascension du fémur vers la fosse iliaque, ce chirurgien a pendu au pied de l’enfant un poids de cinq cents à six cents grammes; c’est là le seul appareil auquel il ait recours après l’excision de la tête du fémur. Elle n’est pas suivie d’ankylose et l’articulation nouvelle conserve assez de solidité et assez de mobilité pour que le membre, peu raccourci du reste, rende au malade après la guérison de très-utiles services.

Le second cas de résection de la hanche qui m’a été pré senté n’a pas été suivi d’un résultat aussi favorable. La lésion de l’os a continué à faire des progrès et la cuisse s’est criblée de foyers de suppuration. L’amputation coxa-fémorale étant devenue nécessaire a été pratiquée le lendemain de ma première visite, l’acétabulum superficiellement carié a été ruginé. M. Marsh comprimait l’aorte abdominale pendant l’opération; la perte de sang a été très-peu considérable. J’ai revu six jours plus tard le petit malade, il m’a semblé dans d’excellentes conditions; Holmes espère, non sans raison, obtenir un succès.

Un cas de résection du genou de date assez ancienne nous présentait une consolidation osseuse manifeste, mais la partie inférieure de la cuisse et la partie supérieure de la jambe offraient des ulcères, des trajets fîstuleux et un épaississement lardacé qui me semblaient indiquer la persistance d’une altération des os ; et en effet, plusieurs fois déjà, on a eu recours chez ce malade à l’évidement des parties cariées, et l’on sera certainement forcé d’y revenir avant d’obtenir une guérison parfaite.

Une petite fille venait d’entrer le jour même atteinte

16 ch. sarazin.

d’arthrite du genou. La capsule était distendue par du pus, les liens articulaires relâchés , la jambe subluxée en arrière ; les cartilages érodés laissaient percevoir dans les mouvements de flexion et d’extension une crépitation manifeste; du reste aucune ouverture fistuleuse, peu d’amaigrissement, pas de trace de scrofules. A l’heure qu’il est, cette enfant a subi la résection du genou. C’est opérer vite, remarque faite déjà par le baron Hipp. Larrey et qui explique probablement les succès des Anglais dans les résections. Il est de plus évident pour moi, qu’au moment où ils se décident à l’opération, leurs malades présentent en général des conditions de résistance que l’on ne retrouve pas chez nous, soit que la race anglaise soit plus vivace que la nôtre, soit que les lésions articulaires siègent chez eux dans les synoviales et les ligaments, plus souvent que dans les extrémités osseuses qui ne seraient affectées que secondairement et dans une étendue plus limitée.

Cette remarque, toute chirurgicale, n’est pas sans importance au point de vue de l’hygiène hospitalière, car si les succès chirurgicaux peuvent être à bon droit considérés comme la pierre de touche des hôpitaux, ce n’est qu’à la condition d’être raisonnés et examinés sous toutes leurs faces.

J’ai vu aussi, à l’hôpital des Enfants , une résection de l’extrémité inférieure du tibia et du péroné chez un enfant scrofuleux. C’est un opéré de Smith, et depuis près de trois mois, les plaies ne se sont pas fermées et les tissus périarticulaires sont durs et tuméfiés.

A Londres, comme en France, on s’occupe du rôle que peut jouer le périoste en chirurgie : Holmes m’a présenté un petit malade auquel il a fait l’ablation de toute la diaphyse du tibia. Les uns feront de cette observation une résection sous-périostée, d’autres n’y verront qu’une extraction de séquestre; le tout est de savoir comment la chose sera pré-

sentéc au public médical. J'ai eu lieu d’admirer la bonne foi du chirurgien anglais; il m’a dit que la diaphyse tibiale s’étant nécrosée par suite d’une périostite aiguë, il l’avait découverte par une simple incision et en avait fait l’extraction sans éprouver la moindre difficulté. Au moment de l’opération le périoste épaissi était incrusté de plaques osseuses. La plaie s’est refermée assez rapidement; il n’y a plus aujourd’hui qu’un petit pertuis fistuleux vers le tiers inférieur de la jambe. En explorant la région tibiale, on éprouve une résistance analogue à celle que présente le tissu osseux. Le raccourcissement est assez considérable; il est d’un pouce et demi. Holmes croit que le péroné est remonté pour permettre l’ascension du pied; il nous a semblé de plus légèrement incurvé en dedans.

J’ai trouvé aussi dans ce petit hôpital une résection du coude nouvellement faite, un cas d’exstrophie de la vessie en voie d’opération et plusieurs autres malades intéressants; mais je me suis déjà trop occupé de chirurgie, passons à un autre hôpital.

Il y a quelques années, Y Hôpital Saint-Thomas , situé sur les bords de la Tamise, non loin de Guy’s hospital, fut exproprié par un chemin de fer. En attendant qu’il fût reconstruit, on le transporta provisoirement dans un jardin public qui faisait mal ses affaires. Grand a été mon étonnement quand j’ai reconnu, dans l’établissement hospitalier que je visitais, les jardins de Surrey, où j’avais vu jadis des bêtes féroces, des feux d’artifice, des bals et des concerts.

Outre les cages grillées, les serres chaudes, les jets d’eau et les statues déplâtré dispersés dans les jardins de Surrey, il y avait une vaste salle de concert ayant environ 150 pieds de long et 80 pieds de haut. C’est là qu’on a établi l’hôpital en coupant la nef par deux planchers. Le rez-dechaussée, très-élevé, divisé par des cloisons de planches est occupé par la pharmacie, par le service des consul-

CH. SARAZIN

CU. SARAZIN

tâtions, et par une salle de quarante lits pour les blessés atteints d’accidents traumatiques. Le premier étage forme une seule salle contenant environ une centaine de lits. Je n’ai pas pu y pénétrer; un prédicateur y pérorait pendant tout le temps de mon séjour à l’hôpital. J’ai visité le second étage occupé par le service des femmes, médecine et chirurgie; il ne diffère du premier que par la voûte élevée qui le couvre. Cette salle très-vaste, bien aérée et bien éclairée, chauffée en hiver par des serpentins à vapeur; pourvue en toute saison de grandes grilles où brûle de la houille, contient une centaine de lits assez largement espacés, disposés sur six rangs. Sa forme est celle d’un rectangle allongé, terminé vers ses petits côtés par deux demicercles; la partie rectangulaire est divisée en deux suivant sa longueur par un long rideau de six à sept pieds de haut. C’est une salle d’un aspect bizarre. Elle pèche en tout par excès, si ce n’est toutefois au point de vue de sa salubrité. J’y ai vu des moignons d’amputés qui ne présentaient pas un aspect très-favorable, et où la cicatrisation n’était rien moins qu’avancée eu égard au temps qui s’était écoulé depuis l’opération. Quelques ovariotomies ont été pratiquées à Saint-Thomas, et n'ont pas été suivies de succès; l'infection purulente et les érysipèles s’y présentent aussi fréquemment que dans la plupart de nos hôpitaux, Cependant je suis persuadé que si l'on faisait le cubage exact de ces salles, on trouverait par lit un chiffre très-élevé; de plus les fenêtres sont nombreuses, l’aération est excellente , l’hôpital est peu considérable (2ti0 lits) et il est entouré de jardins, dans un quartier où les maisons sont basses et assez largement espacées. L’hôpital Saint-Thomas est donc une preuve nouvelle des dangers qu’il y a à réunir un trop grand nombre de malades dans une salle quelque grande qu’elle soit.

Avant de sortir de cet établissement, j’ai visité le musée

d’anatomie normale et pathologique; il est riche et bien entretenu.

L’amphithéâtre des cours (car nous sommes dans une école) est vaste et bien éclairé. Mais ce que l’on ne saurait trop envier à Saint-Thomas, ce sont ses vastes et beaux jardins où les malades peuvent se promener. Lorsque le temps le permet, on y descend dans des lits ceux qui n’ont pas la force de quitter leurs salles, si le séjour en plein air doit leur être favorable.

Horresco referais! qui ne connaît, tout au moins de réputation oet immense bourbier, égout à ciel ouvert dans lequel s'écoulent tous les immondices de Londres, cette Tamise, source de tant de richesses et de tant d'insalubrité, dont les eaux épaisses et jaunâtres sont sans cesse agitées par le va-et-vient continuel de plusieurs milliers de navires, dont les bords sont couverts pendant une grande partie de l’année, d’un brouillard que les habitants de Londres comparent à une purée de pois (pea soup fog). L’hôpital Saint- Thomas, établi sur les bords de la Tamise, non loin du pont de Londres, eut le bonheur d’être exproprié; on va le reconstruire; où? près de remplacement qu'il occupait !!! Tant est grande la force de l’habitude! Tant il est difficile de déraciner le mal ! Tant la routine l’emporte sur le progrès ! Tant il y a de similitude entre Londres et Paris !

Guy's Hospital est un vieil établissement qui porte le nom de son fondateur dont on respecte les volontés, au point de ne pas admettre les améliorations qu'il n’a pas prévues. Cette obéissance passive aux ordres du testataire est remarquable à Londres : Un des plus riches collèges, le Blue coat sc/wol, habille ses élèves, depuis plus d’un siècle, d’une façon bizarre, j’allais dire absurde, parce que le fondateur trouvait joli de les faire courir, hiver comme été, nu-tête, avec de longues capotes de gros drap bleu, une petite courroie de çuir rouge autour des reins, des culottes

Cil. SAHAZIN.

courtes, des bas de laine jaune et de gros souliers ferrés. Le brave homme est puni par où il a péché, on oublie son

bleues. 11 y aurait beaucoup à dire au point de vue de l’hygiène sur cet établissement.

A Guy’s hospital, on ne peut pas toucher aux anciens bâtiments, et les ailes nouvelles que l’on vient de construire à une distance respectueuse, forment un second hôpital annexé au premier. Guy est situé dans Saint-Thomas Street à quelques minutes du pont de Londres, à peu de distance de la Tamise; ses vieux murs noircis par les brouillards et la fumée sont d’une construction régulière et d’un aspect imposant; ln cour d’entrée est large et belle, t;lle est entourée de trois côtés par des bâtiments occupés par les services administratifs et fermée du côté de la rue par une grande grille. Les constructions anciennes sont rectangulaires et se coupant à angle droit; elles circonscrivent deux cours intérieures, de forme carrée, destinées aux malades (fig. 6).

En hiver et les jours de pluie, les malades peuvent se

pital, avec leurs cours carrées, leurs trois étages, leurs salles larges de six à sept mètres et peu élevées, n’offrant à chaque lit que 1590 pieds cubes en moyenne (45m-p-),

nom pour n’appeler son école que YEcole des capotes

promener sous des galeries couvertes occupant deux des côtés de chacune des cours.

Les salles sont presque toutes destinées à 30 ou 32 malades; dans les services de femmes on trouve en outre h petits lits pour les enfants en bas âge qui sont ainsi disséminés dans tout l’hôpital. Faut-il le dire? Ces anciens bâtiments de Guy’s hos-

essai sur les horitaux de Londres.

n’ont produit sur nous que l’impression d’une honnête médiocrité, et c’était assez l’avis de notre bienveillant guide M. George Easter, qui nous rappelait avec courtoisie les belles dimensions de Lariboisière. Du reste, par ma visite aux hôpitaux de Londres, j’ai pu m’assurer d’un fait auquel m’avaient préparé les écrits anglais : on admire à Londres les hôpitaux de Paris presque autant que nous admirons à Paris les hôpitaux de Londres. Sur deux points seulement les Anglais réclament et m’ont semblé présenter une supériorité marquée : dans leurs hôpitaux l’aération et la ventilation naturelles sont mieux faites que dans les nôtres, et la présence des grilles à feu ouvert nous paraît pour les salles un puissant moyen d’assainissement.

Derrière les vieux bâtiments de Guy se trouve une vaste étendue de terrain occupée par les jardins, le musée anatomique, les salles des cours et les nouveaux pavillons. Ces derniers forment un parallélogramme allongé, coupé en deux par une large cage d’escalier dont les paliers s’ouvrent à droite et à gauche sur trois étages de services médicaux et chirurgicaux. Les salles sont très-grandes et divisées par d’épaisses cloisons en plusieurs compartiments qui communiquent largement par des fausses portes (fig. 7). Elles se trouvent ainsi dédoublées, et de chaque côté d’une

cloison médiane parallèle à l'axe du bâtiment, nous trouvons deux rangées de lits et une rangée de fenêtres. Vers le milieu, un espace laissé libre sert de réfectoire aux malades qui peuvent se lever. Tout ce pavillon est ventilé par

CH. SARAZIN

des appareils du docteur Arnott (1), dont je n’ai pu obtenir une explication suffisante. Le vent est reçu au haut du bâtiment dans des conduits qui l’amènent dans les salles. Un système de girouettes assez compliqué surmonte de petites tourelles élevées au-dessus du toit du pavillon; elles sont probablement destinées à diriger l’orifice des conduits vers le point d’où vient le vent. On ne semble attacher à ces appareils qu’une importance très-secondaire.

La chirurgie n’est pas plus heureuse dans les nouveaux bâtiments de Guy que dans les anciens. M. G. Easter semblait même accorder la préférence à ces derniers. Il n’y a pas lieu de nous en étonner et nous trouvons là la confirmation des règles que nous avons énoncées sur la construction des hôpitaux et sur les dispositions des salles (2). Il est donc prouvé une fois de plus que les grandes salles contenant de nombreux malades, ou, ce qui revient au même, des salles moins grandes et moins peuplées communiquant largement les unes avec les autres, présentent des conditions défavorables à la santé des malades et aux succès des opérations. A ceux qui nous diront que l’on a réussi, à Guy, l’ovariotomie et l’opération césarienne, nous n’avons qu’une réponse à faire : ce n’est pas dans l’hôpital même que l’on pratique ces opérations. C’est toute une condamnation passée par les opérateurs contre cet établissement.

Guy’s hospital contient plus de 550 malades; il y a des services spéciaux pour l’ophthalmologie, pour les femmes atteintes de maladies vénériennes, pour la clinique interne; on y remarque, comme dans tous les hôpitaux de Londres, l’ordre et la propreté parfaite des salles, la simplicité du mobilier et des services médicaux et administratifs et la surveillance incessante de la ventilation naturelle.

(1) Voyez Ann. d’hyg., 1865, t. XXIV, p. 356.

(2) Voyez Ann. d’hyg., 1865, t. XXIV, p. 294.

Le musée anatomo-pathologique est d’une grande richesse et je le classerais volontiers immédiatement après le musée de Hunter dans lequel j’ai passé de si précieux moments.

Quel a été mon étonnement en me rendant de là à Y Hôpital Saint-Barthélemy (Saint-Bartholomew’s hospital), de construction si ancienne que le portrait d’Henri VIII, peint parHolbein, figure parmi Ceux des bienfaiteurs de l’établissement, quel a été mon étonnement, dis-je, d’y retrouver des salles dont les dispositions sont identiques avec celles que je venais d’observer dans le nouveau pavillon de Guy’s hospital. S’il y a quelques différences, elles me semblent tout en faveur de Saint-Barthélemy.

Formé de quatre grands pavillons séparés, disposés sur les quatre côtés d’une vaste cour, l’hôpital Saint-Barthélemy est un des plus considérables de Londres; il peut contenir 650 malades (üg. 8). Trois de ses bâtiments, comptant quatre étages, sont occupés parles malades ; le quatrième, destiné aux services administratifs , est occupé par les bureaux et par des salles de conseil et de réunion. On y montre aux visiteurs une fort belle cage d’escalier, peinte tout entière par Hogart, célèbre artiste anglais du siècle dernier. L’histoire raconte que, pressé par ses amis de souscrire en faveur de l’hôpital, et pauvre comme ne le sont pas nos peintres actuels, il offrit son talent et son temps; son offrande est un admirable chef-d’œuvre.

Les salles sont larges, hautes, bien éclairées, pourvues de fenêtres à guillotine, de foyers ouverts et de bouches d’ap-

CH. SAltAZIN.

pel disposées dans les plafonds. Chacune d’elles, dédoublée par une cloison médiane, compte quatre rangées de lits assez largement espacés. On trouve annexés à chaque salle, un office et la chambre d’une sœur. Ces dernières, que l’on retrouve dans tous les hôpitaux de Londres, sont chargées du service de nos sœurs de charité, dont elles ne diffèrent que par le costume; elles ont la figure ouverte et respirent la santé et la bonne humeur; elles sont libres de quitter l’hôpital quand bon leur semble; celles qui y restent sont pleines de bonne volonté ; aucune contrainte ne pèse sur elles, et les malades comme les chirurgiens sont enchantés de leurs services. La femme n’a pas besoin d’un costume triste et sombre pour être douce, patiente, attentive et dévouée envers ceux qui souffrent.

A Saint-Barthélemy, il y a quatre salles destinées aux accidents traumatiques; chacune d’elles a sa semaine. M. Marsh, qui a bien voulu m’accompagner, m’a assuré que ce service présente une triste richesse de cas pathologiques intéressants. Ici, comme dans tous les hôpitaux de Londres que j’ai visités, la chirurgie l’emporte sur la médecine; on ne reçoit ni les femmes en couches, ni les varioleux et le moins possible de syphilitiques. Les enfants sont soignés dans les salles de femmes. Les succès de la chirurgie ont varié suivant les années; les cas d’infection purulente et d’érysipèle traumatiques ne sont pas rares dans l’hôpital, et, il y a quatre ans, une épidémie de pourriture d’hôpital y a régné pendant quelques mois. L’ovariotomie a été pratiquée plusieurs fois sans succès.

Je suis descendu dans les cuisines conduit par mon complaisant guide. J’ai admiré la propreté et le bon ordre qui y régnent et la simplicité des appareils de coclion; la viande est rôtie dans des fours chauffés par des flammes de gaz; elle a une excellente odeur et un aspect appétissant. Des marmites à vapeur servent à faire bouillir le bœuf et surtout

le mouton qui est la principale nourriture des malades. J’y ai vu un nombre considérable de petites briques de beurre d’une grande fraîcheur; on en distribue deux fois par jour aux malades avec du pain et du thé au lait. Les médecins ont de plus le droit de prescrire des rations supplémentaires en nombre indéterminé.

Je ne quitterai pas l’hôpital Saint-Barthélemy sans rappeler qu’il a compté parmi ses chirurgiens Percival, Polt, Lawrence, Benjamin Brodie et qu’on y suit actuellement les savantes leçons de Paget.

L 'hôpital de Charing-Cross est un spécimen assez différent de ceux que j’ai parcourus jusqu’ici. Situé dans un quartier populeux, bruyant, commerçant, entre le Strand et Charing-Cross, il est limité de tous les côtés par des rues et des bâtiments élevés et ne possède ni cour ni jardin. Le plan d’après lequel il a été construit ne présente pas une figure géométrique très-régulière ; il est presque tout en façade sur une des rues, comme une grande maison de trois étages. C’est un petit hôpital destiné à 130 ou 150 malades, et comme tel il échappe à quelques-uns des inconvénients que semblent lui assurer les défauts qu'il présente. On va le rebâtir ; mais l’emplacement est difficile à trouver. Ilestera-t— il où il est? C’est peu probable, car dans ce quartier marchand, les terrains ont une valeur énorme et il serait difficile de lui donner, sans ruiner son budget, une étendue suffisante pour garantir sa salubrité.

Le bâtiment occupé par les malades est à peu près rectangulaire; il a un rez-de-chaussée et trois étages. Le rezde-chaussée contient les bureaux, les salles de conseil et de réunion, les chambres de garde et le service des consultations.

Le premier étage suffisamment élevé et bien aéré se compose d’une enfilade de salles à peu près carrées, communiquant largement les unes avec les autres par des fausses

CH. SAEAZIN.

portes. C’est le service des femmes; il contient environ 50 lits.

Le second étage est moins haut; comme disposition, il ressemble au premier; il contient le service des hommes. Les lits m’ont paru trop nombreux eu égard aux dimensions des salles, inconvénient que ne sauraient contre-balancer suffisamment ni les cheminées à feu ouvert continuellement allumées, ni les appareils ventilateurs consistant simplement en des bouches d’appel pratiquées au plafond et communiquant directement au dehors.

Au troisième étage sont les enfants; les salles qu’ils occupent ne présentent rien de bien remarquable.

Au dire du chirurgien interne ( house surgeon) qui me montrait l’hôpital, la chirurgie y est plus heureuse que l’on ne serait porté à le croire au premier abord. Il y aurait très-peu d’affections endémiques dans les salles; l’infection purulente et les érysipèles n’y seraient pas fréquents, la pourriture d’hôpital ne s’y est pas montrée depuis très-longtemps. Cependant j’ai pu m’assurer par moi-même que les plaies ne marchent pas très-rapidement vers la cicatrisation. Une jeune femme opérée depuis deux mois de résection du genou m’a présenté un lambeau épaissi par l’inflammation, rouge, couvert de bourgeons légèrement infiltrés, une suppuration très-abondante et pas de trace de réunion. Chez les enfantsj’ai vu quelques cas de résections de la hanche e( du genou. Ces opérés, pour la plupart de date déjà ancienne, n’arrivent que lentement vers la guérison.

Charing-Cross est un hôpital école (malgré ses dimensions restreintes); it compte parmi ses chirurgiens Hancock et Barwell. On y trouve un amphithéâtre et un musée anatomique et pathologique.

King's college hospital n’est pas éloigné de ce dernier établissement; il est situé à quelque distance du Strand, à 5 ou

600 mètres de la Tamise ; j’ai traversé pour y arriver un quartier populeux, malpropre et misérable. En y passant en plein midi j'ai pu assister à un de ces pugilats homériques, remarquables par l’absence de toute intervention. Les combattants, un matelot je crois et un aubergiste, la figure en sang et les poings croisés, occupaient le milieu de la rue; hommes, femmes et enfants faisaient le cercle autour d’eux et admiraient les coups. En me retirant dégoûté de ce brutal spectacle auquel j’avais souvent assisté dans mon enfance avec des sentiments tout différents, il m’a semblé voir, au coin de la rue voisine, le chapeau et la tête du policeman qui regardait sans troubler la fête. C’est le duel national, on le tolère; tout autre est puni de mort.

C’était un lundi, et à Londres plus encore qu’aux barrières de Paris, l’ouvrier passe la journée à s’enivrer. 11 y a toutefois quelques différences : dans la fièrecité britannique, le bas peuple boit du gin, l’ivresse est plus abrutissante, plus rapide, plus complète. Les libations commencent le samedi soir; elles sont interrompues le dimanche par la fermeture des tavernes et recommencent de plus belle le lundi matin. Trois jours par semaine perdus pour l’ouvrier dans la débauche, tel est le résultat obtenu par les sages édits de ces puritains intoléran ts qui ont fait fermer les endroits publics pendant les services divins.

Mais revenons àKing’s college. De forme irrégulière, comme l’indi-

Fig. 9. — King’s college hospital.

que son plan, ses constructions échappent à toute classification (fig. 9). Elles sont cependant pour la plupart de date toute récente.

CH. SAliAZIN.

Le rez-de-chaussée est occupé en grande partie par le service des consultations, qui est très-important. J’ai assisté à celles du chirurgien Smith, auquel j’étais recommandé, et qui m’a reçu avec la plus franche cordialité. Parmi les nombreux cas de chirurgie qui se sont présentés, il m’a semblé, ici surtout, que quelques-uns réclamaient l'admission sans l’obtenir. J’y ai vu des rupias, des lupus, des hydarthroses du genou qui bien certainement auraient trouvé place dans les hôpitaux de Paris.

Je ne passerai pas sous silence le traitement auquel j’ai vu soumettre l’orchite blennorrhagique aiguë. Smith, saisissant le testicule à pleine main, plonge jusqu’au milieu de la glande, à travers ses enveloppes tuméfiées par l’inflammation, un petit bistouri étroit très-délié et légèrement concave. Cette simple ponction donne issue à une centaine de grammes de sang , précédés par un petit jet de sérosité provenant de la tunique vaginale. Dès le lendemain et quelquefois plus tôt, toute douleur a disparu, si ce n’est, peut-être, un sentiment de tension gravative dans le trajet du cordon, et le malade portant un suspensoir sans topiques et sans médicaments, peut marcher et vaquer à ses affaires. Un jeune homme de vingt ans, sur lequel j’ai vu Smith pratiquer cette opération, y avait été soumis une fois déjà, quelques jours auparavant, pour une orchite du côté opposé. Il s’était trouvé bien de cette ponction, puisqu’il revenait la réclamer, et en effet le testicule opéré le premier était retourné presque à ses dimensions normales bien avant que l’affection atteignît celui qui a été ponctionné devant moi.

Cette ponction agit-elle, comme le voudrait Smith, par simple débridement de la glande? Vidal, de Cassis (1), débri-

(1) Vidal (de Cassis), Traité de pathologie externe, 5e édition, Paris, 1861, t. V, p. 182.

(lait la tunique albuginée dans l’ofchite du testicule, mais il avait recours à une incision ou à des ponctions multiples pratiquées avec une lancette et ne dépassant pas la tunique albuginée. L’étroite ponction du chirurgien anglais ne semble pas devoir agir sur une étendue suffisante de cette tunique fibreuse pour débrider d’une façon efficace. Il nous semble plus rationnel d’admettre que son action est due h l'écoulement de sang et de sérosité qu’elle provoque. Vidai par sa méthode obtenait un résultat identique.

Le plan de King’s college nous semble défectueux. Les trois étages sont occupés par des salles de malades doubles, à quatre rangées de lits et semblables à celles de Saint-Barthélemy et des nouveaux pavillons de Guy. Ces défauts sont rachetés en partie par la largeur des cages d’escalier et des couloirs, par la propreté et le bon ordre des salles, par l’activité de la ventilation naturelle, par les foyers allumés dans les salles même en plein été, et enfin par les soins intelligents des médecins et des chirurgiens auxquels les malades sont confiés.

Ring’s college se pique d’être une des premières écoles de chirurgie de Londres; les résections et fes ovariotomies y sont en pleine faveur. Les statistiques fournies par les opérations sont assez favorables. Cependant je dois avouer que les renseignements que j’ai obtenus ont présenté quelques variantes, et un jeune chirurgien, M. Mathews, qui m’accompagnait, m’a avoué que les succès sont peut-être moins fréquents qu’on ne voudrait se le persuader. La moyenne de la mortalité est toutefois moins élevée que dans la plupart des hôpitaux de Paris.

Middlesex hospital est le dernier et sans contredit le plus beau des établissements hospitaliers que j’ai visités à Londres. Situé largement entre cour et jardin, il est formé de deux pavillons parallèles reliés au centre

CH. SABAZIN.

par un grand bâtiment transversal ; sa forme est celle de la lettre H (fig. 10).

Il peut contenir 255 malades dont plus de 100 sont logés dans chacune des ailes ; un service de cancéreux, comprenant une quarantaine de lits, occupe le bâtiment du milieu. Un des statuts imposés à cet établissement par ses fondateurs, porte que ces malheureux auront le droit de rester â l’hôpital jusqu’à ce que l’art ou la nature aient mis fin à leurs souffrances, « until cured by art or releaved by nature. » Cette mesure est empreinte d’un noble cachet d’humanité; elle assure à quelques incurables, peu nombreux il est vrai, un asile et des soins jusqu'à la fin de leur pénible existence. Mais on ne saurait se dissimuler que ce règlement est facile à éluder : comme il est impossible de recevoir tous les cancéreux, rien n’empêche de choisir pour l'admission ceux qui présentent le plus de chances de guérir par une opération. Nous ne sommes pas en droit, d’affirmer que telle est la règle de conduite adoptée à l’hôpital deMiddlesex, mais nous la trouvons trèsnaturelle, et l'on ne saurait élever contre elle aucune objection sérieuse. C’est du reste ce qui se fait sur une très-large échelle dans la plupart des hôpitaux de Londres; c’estaussi, suivant nous, une des raisons qui font que leurs statistiques sont un peu plus favorables que les nôtres.

Le service des cancéreux n’occupe qu’un seul étage du bâtiment central, le rez-de-chaussée et le premier étage sont réservés aux services administratifs. En parcourant les salles des cancéreux confiés aux soins éclairés de Moore, j’ai pu voir bon nombre de cas intéressants et entre autres quelques ablations partielles de la face en bonne voie de

SI

cicatrisation. Ce sont là des opérations brillantes et hardies, malheureusement elles sont suivies de succès plus apparents que réels. A quelles déceptions ne doit-on pas s’attendre lorsqu’on est appelé à suivre les malades après leur sortie de l’hôpital !

Les pavillons ont deux étages occupés par les malades. Les salles sont larges, hautes, spacieuses; elles ne contiennent que 20 ou 30 lits disposés sur deux rangs dans les trumeaux des fenêtres. Elles sont éclairées et aérées de trois côtés par des fenêtres fermées par un système ingénieux qui a attiré l’attention de MM. Blondel et Ser. Les châssis qui supportent les vitres , au lieu de glisser dans des rainures pour s’élever et s’abaisser comme dans les croisées à guillotine, basculent en soufflet vers l’intérieur de la salle et peuvent former avec la verticale un angle de 45 degrés. Grâce à leur direction oblique, lorsqu’ils sont ouverts, les courants d’air sont dirigés vers -

ployer en Angleterre, en France,

en Allemagne, en Belgique et en Fig. h. — croisée a châssis mobile. Italie.

Je désirais terminer mon pèlerinage en visitant une ma-

le plafond et n’atteignent pas les lits des malades. Une manivelle d’un mécanisme très-simple règle l'inclinaison des châssis, que l’on peut en outre enlever tout à fait de la fenêtre lorsqu’on le juge convenable (fig. 11).

Ces croisées nous semblent excellentes pour les salles d’hôpital etnous leur accordons sans hésiter la préférence sur toutes celles que nous avons vu em-

Cil. SAKAZIN.

ternité. J’allais à Queen Charlott's lying-in hospital , lorsque j’appris que depuis quelque temps déjà cet établissement était fermé. Fondé comme tous les autres par la charité privée, il est libre comme tout particulier d’ouvrir ou de fermer sa porte quand bon lui semble.

En somme, ce qui nous a surtout frappé dans les hôpitaux que nous avons visités à Londres, c’est : 1° l’activité de ia ventilation par les portes et les fenêtres et par les foyers ouverts; 2° l’ordre et la propreté des salles; 3° la simplicité du matériel et du mobilier; à0 la nourriture saine et substantielle mais très-uniforme des malades; 5° le petit nombre des malades reçus et traités dans les salles en comparaison du chiffre élevé des consultants; 6° enfin l’affabilité de tous ceux à qui nous nous sommes adressé et auxquels nous offrons nos remercîments.

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