LA MESURE DE L'ESPACE ET DU TEMPS
$ 19. C'est par l'intermédiaire de nos sens que nous percevons le rythme objectif. Mais comment ? Les sensations de la vue, de l’ouïe, du toucher, etc., ne nous indiquent que les points de l’espace ou du temps entre lesquels nous constatons des intervalles égaux. Mais cette égalité, comment la percevons-nous ? Ces intervalles, comment les mesurons-nous ? En d’autres termes, par quelle opération de l'esprit, consciente ou inconsciente, mesurons-nous directement l’espace et le temps? Si nous possédions a priori la notion du temps et celle de l’espace, comme le prétendent les kantistes, on en pourrait sans doute conclure que nous les mesurons par une faculté innée, à l’aide d’un métronome et d’un mètre naturels. Mais ces notions, comme toutes celles de l’homme, s’acquièrent à l’aide des sens et par l’expérience. C’est donc par un phénomène physio-psychologique, ou par une série de phénomènes physio-psychologiques, que nous mesurons les durées comme les distances. Il importe beaucoup en métrique, surtout en métrique expérimentale, de déterminer la nature de ce phénomène ou de ces phénomènes : autrement, on ne saurait estimer la valeur de notre sens du rythme, on ne saurait en expliquer ni l'exactitude ni les erreurs possibles(r). Seul, évidemment, le rythme temporel m'intéresse. Mais pour
(x) Je n’ignore pas que « the proof of the pudding is in the eating » : l’expérimentation peut seule nous montrer avec quelle justesse fonctionne notre sens du rythme. Il en est de même des machines ; mais en mécanique et en physique on ne croit pas connaître la valeur d’un appareil tant qu’on en ignore le principe et la construction. C’est là aussi ce que je veux dire.
éclaircir la question, je parlerai d’abord du rythme spatial, dont la perception semble de prime abord plus simple (x).
(1) Les remarques de ce livre s'appliquent aussi au rythme purement subjectif. Il y a, d’ailleurs, non pas deux cas principaux, mais trois. — 1° Le phénomène choïsi comme point de repère, par exemple l’accroissement d’intensité au temps marqué, existe dans la réalité objective indépendamment de toute action de ma part ; il en est ainsi quand j'entends chanter. — 2° Ce phénomène existe dans la réalité objective par une action de ma part ; il en est ainsi quand je chante moi-même. — 3° Le phénomène n’existe pas dans la réalité objective, mais je l’y ajoute et l'y perçois par un processus physio-psychologique presque toujours inconscient ; il en est ainsi quand en écoutant une suite de percussions identiques et équidistantes j'entends les percussions paires plus fortes que les autres. — Il y a au fond peu de différence entre 2° et 3°. Au point de vue de la mesure subjective des intervalles rythmiques, il n’y a aucune différence entre 1°, 20 et 30 : le point de repère sur lequel je me fonde directement, immédiatement, est toujours un phénomène subjectif, c’est-à-dire une sensation ; il n'importe aucunement que cette sensation me soit imposée ou seulement suggérée par un phénomène objectif, ni que ce phénomène objectif soit dù à l’action d’un agent extérieur ou à mon action personnelle.