À DÉCIDER T
Nous pouvons comparer de deux manières les intervalles AB, BC, CD, DE, EF, ete. Dans les deux cas, les phénomènes sont au moins en très grande partie inconscients.
rise puis d’abord regarder simultanément les points À et B d’une certaine distance, ou, comme on dit, sous un certain angle. Par le sens cinétique (2), j'ai la sensation de l’état où Je mets à cette fin les muscles de mes yeux(3). Cette sensation multiple se décompose en deux sensations déjà fort complexes : la première se rapporte à l’état des muscles exigé pour regarder de la distance adoptée ; la seconde, à celui qu'il faut leur donner pour considérer de cette distance l'intervalle AB. La première me permet de conserver cette distance en passant de AB à BC. En comparant le souvenir de la seconde à la sensation de même ordre que j’éprouverai en disposant les muscles de mes yeux pour considérer l'intervalle BC, je pourrai constater si J'ai BC — AB, BC > AB ou BC < AB. Je le ferai d'autant plus facilement que le souvenir de la première sensation cinétique se présente à mon intelligence sous la forme d’une image identique à l'aspect des deux premiers points surle papier; il n’en est pas ainsi quand il s’agit de deux temps marqués consécutifs, que nous ne pouvons nous représenter simultanément par le souvenir. En réalité, surtout quand je m'attends à ce qu'il y ait égalité de distance entre les points consécutifs, l'opération se simplifie beaucoup : je met mes muscles dans l’état requis pour regarder AB d’une certaine distance, et sans modifier cet état Je passe à BC par un mouve-
je viens de signaler, de suivre ce savant physiologiste dans les conclusions que formule son remarquable ouvrage sur das Ohrlabyrinth als Organ der mathematischen Sinne für Raum und Zeit (Berlin, 1908). Il se peut que les canaux semi-circulaires servent surtout à nous renseigner sur la direction suivant laquelle nous arrivent les sons, c’est-à-dire sur la situation que leur source occupe dans l’espace par rapport à nous.
(1) Hoffding, Psychologie, trad. par Léon Poitevin, Paris, 1900, p. 260.
(2) J’appelle sens cinétique la faculté que nous avons d’éprouver des sensations cinétiques, c’est-à-dire des sensations surtout innervatrices et musculaires, mais aussi articulaires et tactiles, par lesquelles nous percevons l’état d’un ou de plusieurs muscles à un moment donné. Plusieurs physiologistes nient qu’il ÿ ait des sensations musculaires : Irgend welche Bewegungs-oder Kontraktionsempfindungen, die man gewéhnlich als Muskelgefühle bezeichnet, erhalten wir keinesfalls (de Cyon, Das Ohrlabyrinth, p. 343). Ils reconnaissent pourtant certaines sensations musculaires : Zeitweise erhalten wir von den Muskeln Gefühle der Ermüdung, der Steifigkeit oder der Spannung (1b., p. 342). — Wir empfinden.. die Dehnungen der Sehnen und Muskeln (1b., p. 407). Comment se peut-il, s’il en est ainsi, que nous n’ayons pas une sensation au moins subconsciente des contractions musculaires ? Comment pourrions-nous d’ailleurs les régler sans les percevoir ? La constatation de leurs effets ne saurait être suffisante.
(3) Cet état des muscles est décrit par M. Hoffding, L. e., p. 255.
ment de la tête ou simplement des yeux. Je me sers ainsi de mes yeux comme d’un compas, dont je transporterais les pointes de A, B sur B, C après en avoir réglé l'angle d'ouverture sur la distance AB. Dans le rythme temporel, au contraire, je ne puis procéder qu'à l’aide du souvenir. La finesse du sens cinétique, en ce qui concerne l’œil aussi bien que tout autre organe, varie beaucoup suivant les individus et peut se développer, se perfectionner par l'exercice. Il en est de même de la précision du souvenir des sensations cinétiques. Certains, par une longue pratique, acquièrent à cet égard un coup d'œil presque infaillible ; ils réussissent même, par un ajustement réciproque des deux sensations indiquées plus haut, à comparer exactement deux longueurs à des distances différentes. Ils ontle compas dans l'œil. Cette image est très juste : leur vue est bien un compas solidement emboité et qui a conscience de l’écartement de ses branches.
$ 18. — 2° Au lieu de considérer d’un regard l'intervalle AB, surtout s’il est assez considérable, nos yeux pourront se fixer d’abord sur À pouraller de là à B (1). Par le sens cinétique, nous avons la sensation du mouvement accompli et de sa direction. Ce ne serait pas suflisant, évidemment, pour comparer ensuite BC à AB. Mais grâce au sens de l'effort, ou sens dynamique, nous percevons et calculons inconsciemment la quantité d’énergie dépensée, soit dans un mouvement, soit dans tout autre processus de l’organisme, par exemple dans le travail neural ou cellulaire auquel correspondent les sensations (2). Nous n’en percevons et calculons pas seulement la quantité, la somme, mais aussi l'intensité, la vitesse avec laquelle elle se dépense. Si nous conservons le souvenir de la sensation dynamique qu'a comportée la translation du regard de À à B, nous pourrons lui comparer celle qu’entraine la translation identique du regard de B à C. Nous saurons par là si nous avons bien BC — AB, ou BC © AB, ou BC< AB. Il n’est pas nécessaire que la vitesse du mouvement reste la mème, puisque la durée de la dépense d'énergie est ici inversement proportionnelle à sa rapidité, et qu'ainsi la quantité d'énergie dépensée reste la même quelle que soit la vitesse (3). Mais un changement de vitesse peut troubler le souvenir de la première sensation ou rendre autrement la comparaison difiicile : l’accélération du mouvement donnera par exemple, malgré Paffirmation du sens dynamique, l'impression d’un intervalle moindre, d'autant que l’on ramène souvent en pareil cas la mesure de l’espace à celle du temps (4). Quoi qu'il en soit, l'exactitude de la mesure dépend de la finesse native du sens cinétique et du sens dynamique, aussi bien que de leur éducation par
(1) Pour simplifier, je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit plus haut sur la distance des yeux à AB et à BC. : se.
(2) Je m'éloigne ici, et pour le nom (dynamique) et pour l’extension du sens, des définitions que donne M. Hoffding, L. e., p. 150. Au point de vue physiologique, le sens dynamique et le sens cinétique se confondent en partie. , : -
(3) Cette quantité est égale au produit de la durée par l'intensité et la vitesse (div).
: d tv : Horer Nous avons donc = En CC MINE c on)
(ee reviendrai plus loin.
l'exercice. À ce point de vue encore, il en est qui ont le compas dans l'œil. Seulement, le compas n’a pas ici la sensation de l’écartement de ses branches, mais bien du mouvement qu’elles accomplissent et de la dépense d'énergie exigée par ce mouvement. Ces deux façons de procéder se confondent d’ailleurs souvent, la première s’ajoutant à la seconde. Dans celleci, en effet, il est probable que l’image des deux premiers points, aussi sous le rapport de leur distance, se grave encore dans l'esprit quand ils ne sont pas trop éloignés, et que par là on peut contrôler l’exactitude de la reproduction en la comparant à cette image. Pour un géomètre ou un dessinateur, dont l’œil est dressé à saisir les distances, la tâche entreprise semble donc présenter toutes les chances de réussite.