LE SENS DYNAMIQUE DE L' AUDITION
ment, et le poids, lancé ainsi avec trop de vigueur, pourra même échapper à la main surprise et incapable de le retenir. On nous avertit qu'on nous lance une boule de bois, et nous nous mettons en mesure de la recevoiren tenant prête, pour ainsi dire, la force nécessaire pour neutraliser le choc, une force de résistance égale à la force du choc. Si c’est une boule de pierre qui nous tombe entre les mains, la force de résistance, calculée à faux, sera trop petite, et nos bras plieront; si c’est un ballon de caoutchouc, cette force sera trop grande, et nos bras s’élèveront, nos mains iront peut-être s'appliquer désagréablement sur notre figure. Nous croyons avoir devant nous une barrière dure à ouvrir, nous la poussons de la main ou de l’épaule avec une force calculée sur la résistance supposée: la barrière tourne sur ses gonds sans la moindre résistance, et, entrainés par la force sans emploi, nous tombons sur le nez. De telles erreurs montrent bien que dans les mesures de ce sens dynamique, instruit qu'il est par l’expérience, il n’y a pas une simple adaptation progressive de notre force au travail en train de s'effectuer, mais un véritable calcul de la force exigée par le travail à accomplir, aussi bien que par le travail accompli. D’autres observations en prouvent encore mieux l'exactitude. On peut arriver par l'exercice à évaluer le poids d’un objet en le soulevant, à le soupeser avec précision, sur l'indication du sens dynamique. C’est avec la plus grande justesse qu’un bon chanteur donne aux sons la hauteur, l'intensité et la durée voulues. Or cette justesse tient au degré et à la durée de la contraction des muscles en jeu, c’est-à-dire à la somme d’énergie dépensée, et seul le sens dynamique permet d’en calculer le montant (1).
$ 51. Comme la sensation n’est pas une grandeur de même espèce que l'excitation, elle ne peut lui être égale, mais seulement proportionnelle. Quelle est la nature de la proportion ? Nous en avons un exemple dans notre appréciation de la hauteur des sons. Alors qu’il faut ajouter 8 vibrations doubles par seconde à la fréquence 64 (2) pour donner la sensation d’une augmentation d’un ton majeur (3), il faudra en ajouter le double au double de 64 (4) pour obtenir le même résultat (5). Autrement dit, la différence des fréquences, pour produire une même différence de sensation, augmente proportionnellement à l'excitation qui sert de point de compa-
(1) Au point de vue physiologique, la sensation dynamique se confond en partie avec la sensation cinétique : chaque cellule sent en même temps qu’elle dépense de l'énergie et dans quelle proportion. — Pour certains physiopsychologues, la sensation dynamique est d’origine purement périphérique et suit toujours les mouvements (v. W. James, The Feeling of Effort, Boston, 1880). Dans la plupart des exemples que je viens de citer, le calcul de la dépense d'énergie, tout en se fondant sur des expériences antérieures, sur des résidus moteurs, précède à coup sûr les mouvements appropriés au but, et il ne peut s'effectuer par d’autres mouvements. La sensation dynamique de la volonté, « le sentiment de l’effort volitionnel », ne peut provenir que des cellules nerveuses en jeu ; il en est de même de toute autre sensation dynamique, qu il s'agisse d’un effort musculaire ou bien d’un effort mental.
(2) Ut (R. Kœnig). E
(3) Ré:.
(4) Uts.
(5) Ré.
raison (1). Si donc nous voulons comparer entre elles deux sensations ou les erreurs qu’elles comportent, nous ne devons pas prendre comme base de comparaison la différence des excitations, mais leur rapport. Ainsi, dans l'évaluation des poids à l’aide de la sensation dynamique, une erreur de b grammes sur un kilogramme (1 000 + 5) équivaut à une erreur de 10 grammes sur 2 kilogrammes (2 000 +- 10). Dans l'évaluation à l'œil d’une distance, une erreur de 5 centimètres sur 3 mètres (300 + 5) équivaut à une erreur de 10 centimètres sur 6 mètres (600 + 10). Pour mieux le comprendre, nous n'avons qu'à songer aux cartes géographiques : suivant l'échelle, une erreur d’un millimètre correspond dans la réalité à une erreur d'un kilomètre ou de vingt. C’est d’ailleurs un principe en calcul de n’estimer l'erreur qu'en fonction de l'unité adoptée, non pas d'après sa valeur absolue : on dit, par exemple, que le résultat d’une opération est exact à un dixième près, à un centième près, etc. ; dans une somme de kilomètres on néglige les mètres, et dans une somme de mètres les millimètres, etc.
$ 52. La quantité d'énergie dépensée est proportionnelle à l'intensité, à la rapidité et à la durée du travail organique. A rapidité et à intensité égales, deux sensations auditives comportent donc aussi une sensation dynamique égale si elles ont une durée égale, mais différente au cas contraire (2). Grâce à la finesse, à la précision du sens dynamique, nous pouvons arriver à percevoir exactement, dans ces deux sensations, non seulement l'égalité de durée, si elle existe, mais même, au cas contraire, le rapport de leurs durées respectives, que ce soit 1/2, 1/3, 2/3, etc. D'autre part, une unité rythmique a pour durée la durée totale des sensations auditives qu’elle contient. Est-ce donc à l’aide du sens dynamique de l’audition que nous mesurons les unités rythmiques, pour en percevoir ou en réaliser l’isochronisme ?
$ 53. En ce cas, ce serait la une mesure bien subjective, souvent en contradiction flagrante avec les durées objectives: deux sons auraient pour nous la même durée quand le premier serait en réalité deux fois plus bref mais en même temps deux fois plus intense que le second(2). Les erreurs seraient précisément l'inverse de celles que nous commettrions en adoptant pour mesure les modifications des cellules nerveuses : plus les sons compris entre deux temps marqués seraient intenses, plus l’intervalle réel devrait être abrégé pour que nous conservions la sensation de l'égalité de
(x) En d’autres termes, les intervalles musicaux, qui représentent pour nous des différences, correspondent dans la réalité à des rapports, l'intervalle d’un ton majeur, par exemple, au rapport 9/8. On peut donc exprimer cette correspondance en disant que la sensation croît ou décroit suivant une progression arithmétique (par différences) pendant que l'excitation croît ou décroit suivant une progression géométrique (par rapports): le rapport de la sensation à l’excitation est un rapport logarithmique. C’est là ce qu’on appelle en physiopsychologie la loi de Weber. Il semble, en principe, qu’elle doive s'appliquer à toutes nos sensations. Cependant, le rapport peut quelquefois être plus simple, soit géométrique, soit arithmétique (loi de Merkel, etc). — La loi de Weber ne vise proprement que l’intensité des sensations, en particulier celle des sensations auditives (+. Wundt, Phys. Psych., I, p. 493-543, IT, p. 73 et suiv.).
(2) Je ne parle pas de Ja hauteur ni du timbre, qui sont aussi des facteurs de l'intensité,
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durée(1). En est-il ainsi? On peut le croire. De deux sons égaux en durée, le plus intense nous parait en général plus long que l’autre : dans the sun [da'san:|, lu [41] nous semble plus long que chacun des’ autres sons [d, 2, s, n:|; avec un peu d'attention, nous constaterons qu’en réalité il est non seulement aussi bref que l’e [2], ou à peu près, mais même plus bref que ls [s] et surtout que l’x [a:] (2). Maisle fait que nous pouvonsainsi, grace à l'attention, rectifier notre première sensation de durée, prouve justement que nous disposons d’une autre mesure que le sens dynamique de l'audition.
S 04. D'ailleurs, que deviendraient les silences avec ce dernier mode de mesure ? Le sens dynamique de l'audition peut bien constater qu'il y a de ce côté un arrêt dans la dépense d’énergie ; mais la durée de cet arrêt, il ne saurait la calculer. Et pourtant nous mesurons la durée des silences. Si donc il est impossible de regarder le sens dynamique comme la mesure du rythme, ce n'est pas a priori, parce que ce serait là une mesure trop subjective — car le rythme artistique est purement subjectif — mais une mesure insuffisante.
(x) Cette illusion d’acoustique rappelle l'illusion d'optique dont j'ai parlé au $ 26, 50. L’analogie est d’autant plus complète que la plus ou moins grande acuité d’un son peut aussi en augmenter ou en diminuer la durée subjective (cp. p. 54, note 2).
(2) Vérifié (v. ILE Partie, $ 96). V. aussi Meumann, (Wundt) Philos. Stud., t. X, p. 321, et Bolton, Amer. Journ. of Psychol., t. VI, p. 187 et suiv. et 228 (par exemple, p. 198).