SECTION PREMIERE
Examen du système de Hobbes.
1. 1 . « On a supposé , dit le fameux Hobbes , dans « son Traité du Citoyen , que l'homme étoit né « pour la société , et on a fait de cette proposition « le fondement de tout ce qu'on a enseigné sur la « vie civile; mais cet axiome, quoique reçu assez ,« généralement, est cependant faux (i).
(i) Dans uue note sur cet article , Hobbes paroît vouloir nous laisser douter si c'est de la société prise simplement, ou seulement de la société civile qu'il a voulu parler; il avoue que , « puisque la société est actuellement établie entre tous « les hommes , que nous ne voyons personne vivre hors de cet « état , et qu'au contraire , nous les voyons tous se rassembler « et rechercher mutuellement la conversation les uns des au- « très , il ne niera pas qu'une entière solitude ne soit à charge à « l'homme, selon la nature ou en tant qu'homme, c'est-àa dire aussitôt qu'il est né ; car les enfants ont besoin des « autres pour vivre , et les adultes pour bien vivre ; il ne re- « fuse donc pas de reconnoître que, par une nécessité naturelle, « les hommes tendent à la société. Mais , ajoute-t-il un peu « plus bas , quand l'homme seroit né de telle sorte qu'il lût tr tout porté à la société , il ne s'ensuivroit pas qu'il y fût réel- « lemcnt propre; car il y a de la différence entre tendre vers « une chose , et être propre à cette chose. » Quel que soit au reste le véritable sentiment de Hobbes à ce sujet, voici le
« 2. Qu'on examine les causes pour lesquelles' « les hommes sont rassemblés et jouissent d'une « société mutuelle , on jugera aisément que cela « est ainsi , non parce que selon la nature cela ne
raisonnement qui lie les deux endroits que nous venons de rapporter : « Les sociétés civiles , dit-il , ne sont pas de simples « assemblées , mais ce sont des confédérations. Or, les enfants « et les idiots ne sentent pas la force des engagements qui « les forment 5 les autres, n'ayant pas expérimenté les incon- « vénients fâcheux auxquels on est exposé hors des sociétés , « ne conçoivent pas l'utilité de cet état. » Ainsi les premiers « ne sachant ce que c'est qu'une société , ne peuventy entrer par « leur consentement ; les autres , en ignorant les avantages, ne a se soucient pas de se les procurer. « Il est donc évident que « tous les hommes étant nés enfants, sont nés peu propres à la a société : et que plusieurs ausSi , ou peut-être le plus grand « nombre, soit par quelque maladie de l'ame, soit par le dé- « faut de discipline, demeurent tels toute leur vie. Cependant a les uns et les autres , et enfants et adultes , ont sans contre- « dit une nature humaine ; ce n'est donc pas la nature , mais c la discipline qui rend l'homme propre à la société, x Socielates autern civiles non sunt meri congressus , sedjcedera cjuibus Jacicndis fides et pacta necessaria sunt. Horuin ab injantibus quidem et indoclis vins; ab iis autem qui damnorum à dejectu societatis inexperti sunt , utililas ignoratur. Undè fit ut illi qui quid sit societas non intelligunt eam inire non possint ; hij quia nesciunt quid prodest , non curent. Manijestum est ergo omncs homines [cumsint nati in/àntes) ad societatem ineptos nalos esse ^ permuUos etiam[Jbrtassè plurimos) vel morbo animi ^ vel dejèctu disciplina , per omnem vitain ineplos maneve, Ilabcnt tanien illi, tant injàtites quarn udulti, naluvuin humunam. Ad societalem a'gà homo aptus^ non naturd , sed disciplina faclus est.
" pouvoit arriver autrement, mais par accident; cf car si un homme aimoit naturellement un autre tf homme , on ne pourroit rendre aucune raison <f pourquoi chacun de nous n'almeroit pas égale- « ment tous les autres , comme étant tous égale- « ment hommes ; ou pourquoi il fréquenteroit « plutôt ceux de la société desquels il lui revient «' plus d'honneur ou plus de profit. Ce ne sont " donc pas , ajoute-t-il , des compagnons que nous " désirons naturellement ; mais nous recherchons " seulement à retirer du commerce de nos sem- « blables quelques marques de distinction ou quel- « qu'autre avantage. Ce sont là les choses que nous « désirons en premier lieu; le reste, nous ne nous « y portons que secondairement. »
3. Hobbes fait ensuite le portrait de la nature humaine dans le dessein de nous bien convaincre qu'il n'y a parmi les hommes ni sentiment de bienveillance , ni aucune autre vue que celles qui naissent uniquement de l'amour de nous-mêmes et de notre propre gloire (i) ; après quoi il conclut" que « quoique les avantages de cette vie puissent être « augmentés par une assistance réciproque, comme « ils le seront bien plus encore en dominant sur
(i) Si coeuntenim commercii causa, unusquisque non socium, seci rem suam colit. Si officii causa , nascitur Jbrensis tfuœdam amicitia , plus habens mutai metiis quant anioris ; undè factio aUfjuandô nascilw^ beneuolentia nunqiuiin.
« les autres qu'en entrant avec eux en société , per- M sonne ne sauroit douter que les hommes ne fus- « sent plus portés par leur nature à rechercher ce « premier avantage , qu'à se procurer le second , « s'ils n'y étoient engagés par aucune crainte. Il « faut donc établir que l'origine des sociétés nomcf breuses et durables doit se prendre, non dans « une bienveillance réciproque, mais dans les « sentiments d'une crainte mutuelle. »
4. La cause de cette crainte (i) consiste en partie dans l'égalité naturelle , en partie dans la volonté que tous les hommes ont de se nuire, lorsqu'ils sont hors de toute société civile. « La première naît de « l'égalité (2) des forces, la seconde ne naît pas toute joui's des mêmes principes , ni n'est pas partout c( également blâmable : l'un , faisant attention à « l'égalité naturelle des hommes , permet aux au- « très les mêmes choses qu'il se permet à lui-même « (ce qui est d'un homme modeste, et qui fait une « juste estimation de ses forces) ; l'autre, se croyant « supérieur aux autres hommes , veut que tout ne « soit permis qu'à lui seul , et s'arroge un honneur « qui puisse l'élever au-dessus de tous (ce qui « est le propre d'un caractère féroce). Dans celui- « ci , par conséquent, la volonté de nuire naît d'une « vaine gloire, et de ce qu'il estime mal l'étendue
(i) De cjV., art. 3.
(•i) Tbid., art. 4.
( i'3 ) « de ses forces; dans celui-là elle naît de la néces- « site de défendre contre un tel homme ses biens « et sa liberté ».
Outre cela, la discorde naît encore de la différence des esprits et des caractères, ou du désir de plusieurs, par rapport à une même chose (i).
« Parmi tant de dangers (2), il ne faut pas s'étf tonner si nous voulons nous garantir des maux « qui nous menacent; car chaque homme est porté ce à rechercher ce qui est pour lui un bien et à fuir « ce qui est pour lui un mal (et surtout le plus te grand des maux naturels, tel que la mort) , par « une nécessité de nature aussi grande que celle « qui précipite une pierre en bas (3). Il ne faut <f donc pas trouver absurde , ni se plaindre , ni re- « garder comme contraire à la droite raison , si « quelqu'un donne tous ses soins pour conserver 'f son corps , ses membres , et en éloigner toute «< douleur. Or, ce qui n'est pas contre la droite « raison est regardé par tout le monde comme fait
(i) De civ.^ art. 5 et 6.
(2) Ibid., art. 7.
(3) Fertur enim unusquîsque ad appetitionem ejus e/uod sibi bonuin , et adjugam ejus tjuod sibi malum est { maxime autem maximi malorum naluralium,quœ est mors), idque necessitalc (juddam naturas non minore cjuam qud/ertur lapis deorsùm y non igilur absurdum , neque reprehendendum , neque contra rectam ralionem est , si quis omnem operam det, ut à morte et doloribus proprium corpus et membra de/éndat conservetque.