TOME II
3* Principe. c< Dans toutes les choses où le créafc leur n'a pas restreint l'usage de nos facultés, il fc laisse les hommes maîtres d'en user ou de n'en f< pas user comme ils le jugeront à propos. De là « naît cette espèce de droits arbitraires , qui sont 'c tels qu'on peut en faire usage ou ne pas le faire , tf les l'etenir ou y renoncer en tout ou en partie , " ce qui les distingue des droits nécessaires auxfc quels on nç peut renoncer à son gré (c. m, VI, <( 1 et 2 ).
4* Principe. « Le droit pris ainsi pour une qua- « lité personnelle, pour un pouvoir moral que « l'horanie a de se servir d'une certaine manière de « sa liberté et de ses forces naturelles, soit par rap- « port à lui , soit à l'égai'tt des autres hommes , en ce tant que ce"t exercice de ses forces et de sa liberté '( est approuvé par la raison, le droit, dis -je, >t pris en ce sens et considéré dans ses effets par ce rapport à autrui , pi^oduit en général une obli- <c galion qui y répond , c'est-à-dire toutes les fois ce que la natui'e même des choses n'offi'e pas un « conflit de droits à peu près semblables, ou tels « enfin que l'un puisse servir raisonnablement à « modifier les effets de l'autre (c. m, VI, i et 2).
5* Principe. « Pour nous aider à développer ce tous les préceptes que la loi naturelle renferme , et il est à propos de faii*e attention aux dispositions tf et aux penchants naturels et raisonnables qui tt sont dans l'homme : car, tout instinct , toute lu-
« mière , toute disposition naturelle qui se rap- « porte directement aux vues du créateur, en nou» « conduisant au bien, ou par elle-même, ou par " les motifs qu'elle nous présente , devient dès « lors , par cet accoi'd avec la raison , la voix de « Dieu même (c. IV, II).
6* Principe. « Les principales marques des conte noissances et des penchants naturels, envisagés « maintenant par opposition aux penchants parti- « culiers de chaque homme , ou à ce qui n'est que « l'effet de l'éducation, de la coutume ou du prête jugé, sont: i" l'universalité prise moralement, « c'est-à-dire en tant qu'elle ne souffre que des « exceptions particulières, et qui n'entrent pas « dans la constitution des hommes prise en général « et selon ses principaux développements; 2° la « perpétuité , en tant qu'on ne la considère non M plus que moralement, et par rapport au commun «f des hommes (c. iv , III , IV et V ).
7* Principe. « A cette étude des penchants na- « tui*els dont l'effet est d'exciter par eux-mêmes « notre attention , mais que nous ne devons suivre « qu'autant qu'ils sont vérifiés et confirmés par la « raison , il faut joindre encore , pour avoir un « système complet des lois natui-elles , la considé- « ration de toutes les circonstances, dq tous les « rapports dont la nature humaine est ordinaire- « ment accompagnée. De cette manière, je jjourrai « connoîlre à tous égards ce que la raison , ce que
( «64 ) 'f l'ordre , et en un mot ce que Dieu même exige ce de moi(c. iv, VI).
8* Principe. « En considérant l'homme sous " trois rapports principaux , à l'égard de Dieu , de " lui-même et des autres hommes , le développe- (c ment de la plupart de nos inclinations naturelles , ^<: la raison , l'ordre , tout nous conduit à un seu- " timent d'amour qui nous lie par-dessus toutes '< choses, au créateur, au monarque, et au père te commun de tous les hommes , qui nous attache « à nous-mêmes, qu'il a formés pour sa gloire et 't pour le bonheur dont nous sommes susceptibles , <f et qui nous enchaîne les uns aux autres par des rf liens que nous ne saurions manquer de respecter <f sans nous rendre coupables envers l'être suit prême , dont la charité bienfaisante nous a souff mis à un ordre si sage , et exige de nous que » nous soyons sociables (c. v, I et suiv. ).
9* Principe. " En un mot, la règle générale, la 'f grande règle de nos devoirs , c'est l'amour et la « recherche du bien commun de tout le système « des agents raisonnables , autant qu'il est en (c notre pouvoir de le procurer, et en tant qu'il <f renferme dans une juste proportion ce qui est <( agréable au souverain être ( c'est-à-dire ce qui 't contribue le plus à sa gloire ) , et ce qui est avanff tageux à la société humaine en général , et à cha- «t cun de nous en particulier, de manière cepen- »f dant que si l'un de ces devoirs et de ces intérêts
( 1^5 ) te se Irouvoit poui* le moment, et pai' des circoncf stances extraordinaires, dans une sorte de conflit " avec l'a^ulre, le pluspetit, par ne subordination " naturelle, le cédât au plus grand (c. v, IV, a).
lo' Principe. « Il y a un charme attaché à tout " mouvement de l'ame où la bienveillance domine. " La haine, au contraire, ettoutes les passions qui eu '< prennent naissance, sont nécessairementaccompa- <r gnées d'un sentiment douloureux par l'idée d'une " sorte de mal qui nous afflige dans l'objet qu'on " hait, llsuitdelà, qu'enselivrantàcettebienveilf» lance universelle, qui renferme toute laloinatu- " relie , on s'ouvre à soi-même une source abondante « des plus purs délices ; on s'attire en même temps 'I la bienveillance du souverain être, et celle de ses " semblables avec les avantages qui peuvent en ré- <« sulter; on obéit enfin à la raison, qui est la règle " la plus sûre pour nous rapprocher du bonheur. •' Mais tout le contraii'c arrive, lorsqu'on tient une « conduite opposée; et, pour tout dire en un mot, " il paroît manifestement que le plan de la sagesse f» divine a été de lier naturellement le mal physi- « que avec le moral , comme l'effet avec sa cause , " et d'attacher au contraire le bien physique ou le " bonheur de l'homme au bien moral ou à la pra- « tique de la vertu (c. vi).
1 1^ Principe. « Cependant, à ne considérer que " les bornes de la vie présente, cette espèce de '• sanction de la loi natuielle n'est pas suffisante:
( ^C>6 ) 1° parce qu'elle n'ajoute rien aux conseils de la raison , et qu'ainsi le souverain être ne nous liel'oit que très imparfaitement, s'il ne nous présentoit ici aucun motif que nous puissions regarder en quelque sorte comme étranger à la nature même des actions qu'il prescrit ou qu'il défend; a" parce qu'en reconnoissant effectivement que par la nature des choses, ajoutons même, et par divers établissements humains, la vertu , généralement parlant, a déjà ici-bas sa récompense , et le vice sa punition , il est vrai de dire cependant que cet ordre, si juste, ne s'accomplit qu'en partie, et que l'histoire et l'expérience de la vie humaine font voir un très grand nombre d'exceptions à cette règle (c. vi, XI et XII).
la' Principe. «Mais il est déjà aisé de s'apercevoir que la destruction du corps n'entraîne pas nécessairement celle de l'ame, ou de ce principe qui pense en nous , qui sent et qui compare ses stmsations et ses pensées. Ces deux êtres diffèrent entre eux, non-seulement par les lois particulières qui sont propres à chacun d'eux , mais par leur nature; c'est-à-dire que nous devons considérer notre ame comme un être simple, indivisible, par opposition au corps considéré comme un être composé, étendu et divisible (c. VII, II).
i3* Principe. « La sanction proprement dite de
( »67 ) « la loi que Dieu nous a imposée se manifestera «« dans uue autre vie. Nos dispositions, nos peu- " chants naturels conlirniés parla raison, par l'idée n de l'ordre, et rapprochés des notions distinctes " qui se trouvent renfermées dans l'idée de l'être " infiniment parfait, et qui nous apprennent ce <• qu'il se doit à lui-même, ne nous permettent «< pas de douter que notre ame ne survive à la de- " struction du corps , pour recevoir la juste rétri- « bution de ses œuvres.
« Quant à l'objection prise de l'ame des bêtes, «• elle cesse , avec un peu d'attention , de former une »< difficulté réelle contre la sanction proprement 't dite de la loi naturelle, dans quelque système, " dans quelque ordre qu'on veuille les placer (c. « vii,lllet suw.).
ï 4' Principe. « L'immortalité de l'ame une fois " reconnue , il s'ensuit premièrement que nous ne « saurions trop méditer cette importante vérité et .' nous en pénétrer trop vivement (c. ix , I ef II) ; " il s'ensuit d'ailleurs qu'on ne peut plus séparer " l'utilité du juste et de l'honnête, c'est-à-dire cr que nos véritables intérêts (en prenant ici ce " terme , non par rapport à des circonstances par- " ticulières, mais dans toute son étendue), ne « peuvent. jamais se trouver eu contradiction avec « nos devoirs; car, pour se procurer un bonheur « solide, il ne suffit pas de faire attention au bien " et au mal présent , mais il faut encore examiner
( 168 ) « quelles en seront les suites, afin que, comparant ff le présent avec l'avenir, et balançant l'un par f< l'autre, on puisse connoître d'avance quel doit " en êti*e le résultat : autrement, on s'exposeroit t( à prendre à chaque instant pour l'utile ce qui " n'est en efl'et rien moins qu'avantageux; et au 'f contraire, on regardera comme funeste ce qui « devient par ses suites un véritable bien (c. ix , « I,IIe«III).
i5® Principe. « En un mot, ayant observé que « le bien commun de tout le système des êtres rai- " sonnables est la règle précise de nos devoirs, en « tant qu'il renferme dans une juste proportion " ce que nous devons à Dieu , aux autres et à nousff mêmes; pour nous faire maintenant une idée " exacte de la véritable utilité , il ne faut pas con- '< sidérer simplement ce qui paroît avantageux à '< telle ou telle personne en particulier, pour un " temps, et au préjudice d'autrui (c. ix, 4), " mais ce qui est avantageux généralement à tous " les hommes et pour toujours , ou du moins ce " qui est tel que tout le système des êtres raison- « nables puisse n'y rien perdre : autrement, ce « que l'on fait dégénère en vice , et nous attirera " dans cette vie ou dans celle qui doit suivre , des cf maux qui n'ont aucune proportion avec les inté- « rets particuliers et le faux bien que nous envi- « sagions aux dépens du tout (c. ix , 2 ef 3).
ifi* Principe. «» Si d'un côté il y a une liaison
( '69 ) If entre nos devoirs qui fait que le plus grand bien « qu'il soit en notre pouvoir de pi'ocurer, est pres- " que toujours de nature à pouvoir rejaillir égaletf ment sur tous; de l'autre, aussi, il y a une « subordination entre ces mêmes devoirs , qui « nous enseigne quel est celui qu'on doit préférer « danslecasoù, par des circonstances particulières, « ils se trouvent dans une sorte de conflit ou d'op- " position qui ne permet pas de les remplir tous « également.
« Le principe général , pour bien juger de cette « subordi nation , c'est que l'obligation laplusfort.e « doit l'emporter sur la plus Jbible , et qu'ainsi, « parmi les lois particulières de la nature , les in- " férieures sont limitées en quelque facori par « celles d'un rang supérieur (c. ix, IV, i et 2).
1 7* Principe. « En suivant donc la loi univer- '< selle du bien, nous devons envisager, i° le bien " du tout préférablement à celui d'une partie; " 2° le bien d'un plus grand nombre de parties " préférablement à celui d'une seule, en suppo- " sant d'ailleurs toutes choses égales , et 3° enfin , « nous devons préférer, selon l'étendue de nos lu- « mières et de nos forces, un plus grand bien à un " moindre ».
Conséquemment à ces notions , voici quelques règles sur les cas dont il s'agit :
I " Règle. i< Les devoirs de l'homme envers Dieu «< rerajwrtent sur tous les autres (c. ix, 4)-
2' Règle. « Si ce que nous nous devons à nous- '< mêmes se trouve en opposition avec ce que nous " devons à la société en général , la société doit " avoir la préférence (c. ix, 5).
3* Règle. « Si , toutes choses d'ailleurs égales , il i< y a du conflit entre un devoir de l'amour de soi- " même et un devoir de la sociabilité , l'amour « de soi-même doit prévaloir {c. ix , 6).
4" Règle, te Si l'opposition se trouve entre deux " devoirs qui nous concernent nous-mêmes, et <« entre deux devoirs de la sociabilité , on doit pré- « férer celui qui est accompagné d'une plus grande " utilité.
jS"^ Principe. « Nos derniers y)rincipes réunis " uous donnent cette formule , qui est comme la « règle pratique dont la seule comparaison avec les « choses peut nous mettre en état de juger quelles « sont celles que nous devons faire , et celles dont « nous devons nous abstenir (c. ix, V). «
Cet acte libre est-il, parmi tous les actes que je puis concevoir et faire dans les circonstances proposées, le plus propre à avancer le bien commun, ou , s'il y a plusieurs actes de cette nature , est-il l'un de ces actes?
En disposant les termes de cette formule de manière à indiquer un temps déjà écoulé, elle nous servira également à porter un jugement droit des actions que nous aurons déjà faites.
iq* Principe. « Après avoir reconnu que l'objet
« que nous devons nous proposer n'est autre que " le bien commun pris dans le sens sous lequel ce nous l'avons considéré , nous reconnoissons en- « core que ce même bien doit être le motif de nos » actions, de manière cependant que nous dési- « rions pai'-dessus tout la gloire du souverain être; « ou , pour parler plus exactement , de manière [jue nous la considérions et que nous la désirions ,
< comme renfermant le bien de tous les êtres rai-
< .sonnables en général ; en un mot, il y a une telle
< liaison entre le bien pris dans toute son étendue ' et la gloire du créateur , que celui qui est porté ' à agir par le motif de procurer cette gloii'e autant ' qu'il est en lui, se propose par là même, et
obtient autant qu'il est possible tout le reste (c. IX, VI).
2o' Principe. « De tout ce que nous avons établi jusqu'ici, on peut encore tirer ce corollaire : que nous devons mettre dans chacune de nos aflections et de nos actions, la proportion entre elles et le total de nos forces, que le bien qui revient de chacunes d'elles nous paraît avoir avec la j)lus grande partie du bien commun que nous soyons capables de procurer dans tout le cours de notre vie. Ainsi, nous nous garderons bien d'être empressés pour des choses peu importantes et négligents dans celles d'une grande consé- (juence , d'être froids en ce qui concerne plus directement le bien public, et ardents à recher- •*
" cher quelques avantages , quelques biens per- " sonnels. Mais la mesure de nos elForts sera le plus " ou moins de dignité des actions auxquelles nous " nous attacherons {c. ix, 4> note et liv. II, c. viii, ce 6™e règle).
2 1*= Priîicipe. « Pour réduire enfin tous ces ob- '< jets à des idées primitives qu'il nous sera aisé de " nous rappeler, nos actions peuvent être consi- « dérées comme autant de causes; le bien ou le '< mal qui doivent en résulter en sont les effets. " Le bien commun est la y?7Z à laquelle nous devons tf tendre, et tout à la fois le motif qui doit nous <f porter à rechercher ce même objet; enfin, la " proportion de la cause avec l'effet, et de l'effet " avec le tout est ce que nous devons envisager . Voilà " à quoi se réduit tout le plan des lois naturelles c< (c. IX, VII)».
Les habitudes qui seront conformes à ces lois , mériteront le nom de vertus , et celles qui y seront contraires mériteront celui de 'vices.