VI PRÉFACE
de ce point, l'histoire de France était belle d'unité et de simplicité; j'ai vivement senti la grandeur d'un pareil spectacle, et c'est sous son impression que j'ai conçu le projet de réunir en un corps de récit les faits qui marquent, à travers les siècles, le développement graduel du Tiers État, ses origines obscures, et son rôle d'action lente, mais toujours progressive sur la vie sociale du pays.
Pour que la nature de ^e travail soit parfaitement comprise, j'ai betjin de fixer dans Tesprit du lecteur le vrai sens des mots Tiers État. La distaii- qui sépare le temps présent de l'ancien régime, et les préjugés •^pandus par des systèmes qui tendent à diviser en classes mutuellement hostiles la masse nationale aujourd'hui une et homogène, ont obscurci, pour beaucoup de personnes, la notion historique de ce qui, autrefois, constituait le troisième ordre aux États généraux du royaume. On incline à penser que ce troisième ordre répondait alors à ce qu'on appelle maintenant la bourgeoisie, que c'était une classe supérieure parmi celles qui se trouvaient en dehors et, à différents degrés, au-dessous de la noblesse et du clergé. Cette opinion, qui, outre sa fausseté, a cela de mauvais qu'elle donne des racines dans l'histoire à un antagonisme né d'hier et destructif de toute sécurité publique, est en contradiction avec les témoignages anciens, les acies authentiques de la monarchie et Tespritdu grand mouvement de réforme de 1789. Au xvf siècle, des ambassadeurs étrangers, décrivant la constitution politique de la France , disaient : « Ce qtf on nomme les États du « royaume consiste en trois ordres de personnes qui sont , le • clergé d'abord, puis la noblesse, puis tout le reste de la t population. Le tiers état, qui rfa pas de nom particulier,
PRÉFACE. Yii
c paît être appelé d'un nom général Tétat du peuple '. » Le règlement du roi Louis XVI poiu* la convocation des dermes États généraux désignait, comme ayant droit d'assister aux assemblées électorales du Tiers État, c tous les habitants des « villes, bourgs et campagnes, nés Français ou naturalisés, c âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des 9 impositions^. > Enfm, à la même époque, Fauteur d'un pamphlet célèbre , comptant le nombre et soutenant l'unité de l'ordre plébéien, jetait, comme un cri de l'opinion presque universelle^ ces ♦-^is questions et ces /fois réponses t « Qu'est-ce que le Tiers État? — Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à « présent dans iWdre politique? — ^Rien* Que demande-t-il? € — A être quelque chose \ »
Ainsi l'ordre de personnes qui fut l'instrument de la révolution de 1789, et dont j'essaie de tracer l'histoire en remontant jusqu'à ses origines, n'est autre que la nation entière moins la noblesse et le clergé. Cette définition marque à la
1. Onesti che si clnamaiio li ttati del legno sono di tre oïdini di perso&e , cioè del dero^ délia nobiltà^ e del restante di quelle persone che^ per voce commune, si pttè chiamare popolo. ( Relations des ambassadeurs iréniti^is sur les afiaires de France, publiées par M. Tommaseo, i. U, p. 496.) ^ Le condizioni e quaUtà délie persone sono tre^ d' onde ba origine il numéro delli tre stati del regno. L'uno è qneUo del dero, e raltio dei nobili ; il terzo non ha nome particolare , ma, perche ë oomposto di diverse qualità e professioni di persone , si puô chiamare, con un nome générale, lo stato del populo. ( n)id., t. I. p. 4S2. ^
%. Rè^lemeni du roi pour la convocation des États généraux en date du ^4 janvier 1789, Histoire parlementaire de la révolution française, par M. Bûchez, t I, p. «W.
S. Entout, il n'y a pas deux cent mille priviléigiéB des deux premiers ordres; comparez ce nombre à celui de vingtnnnq à vingt-six millions d'Ames , et jugez la question. (Sieyès, Qu'$sP<e que le Tiers État ? p. 104.)— Quand on veut seme^ la division, on a soin de distinguer le Tiers en diiférentes classes, afin d'exdter et de soulever les unes contre .les autres. On anime les habitants des villes contre ceux des campagnes; on cherche à opposer les pauvres aux riches. (Ibid., p. 96^ note.)
yiii PRtFÀGE.
fois rétendue et lés strictes limites de mon sujet, elle indique ce que je devais toucher et ce que je devais omettre. L'histoire du Tiers État commence, par ses préliminaires indispensables, bien avant Tépoque où le nom de Tiers État apparaît dans rhistoire du pays; son point de départ est le bouleversement produit en Gaule par la chute du régime romain et la conquête germanique. C'est là que d'abord elle va chercher les ancêtres ou les représentants de cette masse d^hommes de conditions et de professions diverses que la langue sociale des temps féodaux baptisa d'un nom commun, la roture. Du VI* siècle au xn% elle suit la destinée de ces hommes, en déclin d'une part et en progrès de l'autre, sous les transformations générales de la société; puis, elle rencontre un champ plus large , ime place qui lui est propre , dans la grande période de la renaissance des municipalités libres et de la reconstitution du pouvoir royal. De là, elle continue sa marche, devenue simple et régulière, à travers la période de la monarchie des États et celle de la monarchie pure, jusqu'aux États généraux de 1789. Elle finit à la réunion des trois ordres en une seule et même assemblée, quand cesse le schisme qui séparait du Tiers État la majorité de la noblesse et la minorité du clergé, quand Tillustre et malheureux Bailly, présidant ce premier congrès de la souveraineté nationale, put dire : « La famille est complète, » mot touchant qui semblait de bon augure pour nos nouvelles destinées, mais qui fut trop tôt démenti '.
1. 27 juin 1789. Bailly avait dit à la séance du 25 juin : « Nous disions^ en reoeyant messieurs du clergé, qu'il nous restait des vœux à former, qu'il manquait des frères à cette auguste famille; oui. Messieurs, ce qui nous manque nous sera rendu, tous nos firères viendront ici. » A celle du 27, il dit : « Nous