PRÉFACE
La valeur el la significätion réelles des Satires de Perse sont encore en queslion, après des siècles. Mais on a déjà tant écrit sur ce pelil livre, chaque vers s'en présente au lecteur moderne chargé de tant de gloses, que le dessein peut paraître ou inutile ou téméraire d'ouvrir une enquête de plus sur un procès si longuement, si copieusement instruit. Il m'a semblé pourtant que les recherches dont la littérature stoïcienne a fait l'objet depuis une trentaine d'années apportaient de nouveaux éléments d'information, de nature à modifier ou à préciser certains points de vue. On a cherché longtemps. dans l'histoire proprement dite la clef d'une œuvre à certains égards déconcertante. Olto Jahn avail pressenti que l'histoire liltéraire pouvait, à elle seule, nous la livrer. Mais voyait dans l'art si particulier de Perse le produit de deux influences combinées, celle d'Horace et celle du mime. L'influence d'Horace est incontestable ; mais la rhétorique du temps et les habitudes de la prédicalion cynico-stoïcienne, bien plutôt-que le mime, ont fourni les autres éléments essentiels. Perse a voulu créer une diairibe en vers qui
ne fût point une déclamation d'école, et il s'est efforcé, sans s’écarter.
de l’orthodoxie stoïicienne, de dérober à Horace le secret de sa fanlaisie. La tentative devait échouer, même si la nature eût accordé à
Perse plus de génie : il n’était pas possible de marier la raideur du
Portique avec la souplesse intellectuelle d'un Horace.
Le présent travail est essentiellement l'histoire de cet échec. Mais l'effort de Perse n'a pas été entièrement perdu : il y a dans son œuvre de nobles idées, de beaux vers et même quelques beaux passages. D'autre part, ses salires marquent un moment dans l'histoire du genre : elles furent accueillies avec beaucoup de faveur el ne
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cessèrent jamais d'êlre lues ; il est, dès lors, difficile d'admettre que l'influence en ail élé nulle. Par la place très restreinte qu'il laisse à L'élément personnel, par la prépondérance qu'il accorde à la prédicalion philosophique, Perse à préparé le triomphe d'une conception nouvelle du genre, conceplion résolument oratoire, cette fois, et préférant le mouvement emporté de l'invective, ou le ton dogmatique de la conférence morale, à cette allure de libre dialogue dont les prédécesseurs de Juvénal s'élaient fail une loi.
Si, après m'avoir lu, on se refuse à admettre cette conclusion, on m'accordera peut-être que les Satires de Perse demeurent, par ellesmêmes, une œuvre intéressante ou tout au moins curieuse. L'analyse, si souvent impuissante à isoler les éléments de la création liléraire, se trouve ici en présence d'un «sujet excellent ». Si cette poésie tendue à plus de relief que de netteté, la torture même qu'elle impose à l'idée laisse partout visibles, dans leur application laborieuse, les procédés d'un art souvent imparfait, mais toujours conscient.
J'ai voulu montrer le jeu de ces procédes, surprendre le poète en plein effort, retrouver comment, autour d'une idée centrale choisie d'avance, il accumule un certain nombre d'idées accessoires et d'exemples concrets, les juxlaposant au lieu de les unir, souvent même coupant le pont entre eux, dans le plus heurté des dialogues, comment, ensuite, il les recouvre d'une forme dont les moindres détails accusent, même quand il imite, la volonté d'être neuf. Je me suis interdit de morceler l'étude du style et de grouper les faits de même nature sous les rubriques d'une sorte de catalogue. Les expressions originales de Perse combinent souvent les éléments les plus divers : mots ou locutions populaires, souvenirs des écrivains antérieurs, sentences et lieux communs de l'école; i faut donc les prendre et les étudier dans leur complexité si l'on veut se faire une idée exacte de l'art du poète.
Mais, avant de faire voir l'écrivain à sa table de travail, à est indispensable de rechercher ce que l'homme a été dans la vie, quels pouvaient être ses dons naturels, les traditions de sa famille, le. milieu dans lequel il a passé ses premières années, les leçons qu'il a reçues de ses maîtres, la société qu'il a fréquentée à Rome. Ces questions ont été étudiées plus d'une fois : mais mon travail manquerait de base si je n'indiquais pas, dans la mesure où il est possible de le faire, par
PREFACE XIII quelles disposilions el sous quelles influences Perse est venu aus:
idées que ses vers mellent en œuvre, puis s’est senti alliré vers la
salire el a conçu l'idéal lilléraire qu'il ne perd jamais de vue.
Sans écrire une biographie du poète, ce qui m'aurait entraîné dans des discussions étrangères à mon sujet, j'ai donc placé au début de cel ouvrage une étude sur la formation morale et intellectuelle de Perse. Convaincu que Les leçons et l'amitié de Cornutus ont été le grand événement de sa vie, j'ai consacré un long chapitre à ce philosophe.
De même, j'ai cru nécessaire, pour bien marquer la place de Perse dans la lillérature sloïcienne, de rappeler ce que nous savons des formes principales de celte lillérature et d'indiquer, sur les questions encore déballues, quels résullats me semblent acquis.
Il n'est pas inulile de dire ici, puisqu'il s’agil de Perse, que je n'ai apporté dans la rédaction de ce travail aucun parti-pris d'apologie ou de dénigrement. J'ai lu Perse sans ennui, sinon sans effort: je n'avais donc pas de vengeance à exercer contre lui. D'autre part, je dois trop à ceux qui mont précédé dans l'étude de son œuvre pour lui accorder ce genre de reconnaissance qu'on garde aux auteurs difficiles dont on a le premier déchiffré les énigmes. Je ne serai pour lui, et, malheureusement, en aucun sens, ni un Nisard, ni un Casaubon.
Je ne veux pas lerminer cetle préface sans donner un souvenir reconnaissant à la mémoire de l'excellent lalinisle el de l'homme bon dont j'ai élé autrefois l'élève au Lycée Henri IV : Georges Edel. 1l pensait, et il m'avait dit peu de temps avant sa mort prématurée, que l'œuvre de Perse pouvait fournir encore la matière d'un travail ulile. Et ne dois-je pas un témoignage particulier de ma gratitude à celui dont le nom est inscrit sur le premier feuillet de ce livre, à mon ancien maître de l'Ecole Normale, M. Frédéric Plessis ? Il m'a soutenu de ses encouragements et de ses conseils, au cours d'un labeur qui fut parfois pénible, el je voudrais que cel ouvrage ne parût pas irop indigne de ses leçons. Je ne saurais oublier non plus que j'ai toujours trouvé réconfort el profit dans mes entreliens avec M. Max