‹ Essai sur ThucydideChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SCÈNES ÉPISODIQUES ET DESCRIPTIONS DE DETAIL. — RECITS DE BATAILLES. HERODOTE ET THUCYDIDE : BATAILLE DE SALA- MINE ; DÉFAITE DE LA FLOTTE ATHÉNIENNE DANS LE PORT DE SYRACUSE. — RÉCITS d'eXPÉDITIONS MILITAIRES. ÉPISODES DE LA GUERRE DE SICILE. — DESCRIPTION DE LA PESTE D*A- THÈNES. RAPPROCHEMENTS: MANZONI , BOCCACE , LUCRECE.

Sous une forme dramatique, les discours de Thucydide montrent plus souvent les qualités propres de son esprit et de son talent que le caractère véritable des scènes oratoires qu'il avait à rendre comme historien. Ses narrations détaillées et ses descriptions sont, comme on devait s'y attendre , des images plus constamment fidèles de la réalité. L'exactitude en est le premier mérite -, et elles n'ont pas seulement la forme du drame, elles en ont aussi les éléments essentiels, le mouvement, la vie extérieure, la passion : elles frappent l'imagination

et remuent Fâme. Cependant la mesure dans laquelle Thucydide cherche à [produire ces impressions, les moyens par lesquels il les produit, les principes auxquels il les subordonne, font régner partout une gravité vraiment digne de rhistoire. La critique ancienne, du moins chez les Grecs, le regardait comme le plus pathétique des historiens ; et Ton peut dire que, dans son Histoire^ le tissu presque toujours si serré du récit général n est qu'une suite d'effets pathétiques que varient sans cesse la nature des faits qu'il raconte et les ressources de son art. Mais il a pour lois suprêmes la simplicité , la proportion , la vérité : son but principal n'est pas d'agir sur la sensibilité des lecteurs; c'est d'imprimer dans leur esprit, sous une forme à la fois mesurée et expressive, des images nettes et des idées durables.

Seenes épisodifjues et descriptions de détail.

Ainsi quoi de plus simple et de plus émouvant que le petit tableau du sac de Mycalesse^, surprise par des Thraces mercenaires qu'Athènes vient d*être forcée de congédier ? Comme il nous montre la férocité brutale de ces barbares qui égorgent tout ce qu'ils rencontrent, tout, jusqu'aux bêtes de somme, et, pour dernier trait, massacrent toute une école d'enfants! Thucydide excelle à saisir et à rendre l'effet de ces coups inattendus, de ces surprises ou de ces. surcroîts qui, dans les catastrophes, prennent l'âme au dépourvu et à bout de résistance. Rien ne le prouve mieux que la petite narration qui termine le récit de la double victoire remportée par Démosthène sur les Ambraciotes, près d'Argos d'Amphilochie'^.

* L. vn, ch. XXIX.

' L. ni , ch. cxiu.

Une armée d'Ambraciotes vaincue s'était d'abord réfugiée à Olpae -, de là, ayant voulu bientôt gagner le pays des Agraeens, elle avait encore perdu deux cents hommes. Le surlendemain de cette retraite malheureuse, elle envoie un héraut redemander ses morts. Mais, dans l'intervalle, une nouvelle armée d'Ambraciotes, mandée par la première et beaucoup plus nombreuse , a été surprise pendant la nuit près des collines d'Idomène et presque anéantie par les troupes de Démosthène et par les Arcananes.

Les vainqueurs ont dépouillé les morts, dressé des trophées suivant la coutume, et sont rentrés dans Argos. Quand arrive le héraut envoyé du pays des Agiaeens, il est surpris à la vue de cette quantité d'armures ambraciotes. Croyant qu'il vient de la part des vaincus d'Idomène, quelqu'un lui demande la cause de son étonnement et engage avec lui ce dialogue : « Combien avez-vous perdu de monde ? — Environ deux cents hommes. — Ce ne sont pas là les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille.

— Elles n'appartenaient donc pas à ceux qui

ont combattu avec nous? — N'est-ce pas vous qui vous battiez hier à Idomène ? — Nous ? nous ne nous sommes battus hier contre personne -, c'est avant-hier, dans notre retraite. — Eh bien ! c'est contre ceux-ci que nous nous sommes battus hier, quand ils arrivaient de la ville des Ambraciotes. » A ces mots, comprenant que Farmée envoyée d'Ambracie avait été détruite, le héraut éclata en gémissements. Consterné par le sentiment d'aussi grands désastres, il partit sur-le-champ sans remplir sa mission et sans plus songer à redemander les morts.

Qu'on se rappelle ces dialogues familiers de la tragédie grecque, où de la méprise môme des interlocuteurs sort tout à coup la révélation d'une vérité terrible : c'est le même art, et, toute proportion gardée , ce sont les mêmes effets. Il n'y a pas ici une de ces victimes fameuses de la fatalité dont l'imagination contemple avec effroi la merveilleuse grandeur : on ne voit qu'un homme obscur dont l'histoire n'a pas daigné conserver le nom 5 mais cet homme n'est pas seul atteint par le coup qui le frappe; il

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représente à ce moment nne ville entière ^ sa surprise et sa douleur sont celles de tous ses concitoyens.

Cette émotion, dont un acteur vient d'être si naturellement l'interprète, souvent elle naît, plus ou moins vive, selon le sujet, de la disposition même du récit et de l'habileté qui préside au choix du point de vue où se place le narrateur. Telle est la cause de l'intérêt qu'excite le dénoùment inattendu d'un combat naval entre les Corcyréens et les Corinthiens', Ceux-ci sont déjà vainqueurs; le champ de bataille leur est resté ; ils ont pu le parcourir,' égorgeant sans merci ceux de leurs ennemis que soutiennent encore des navires à demi submergés, recueillant leurs morts et tes débris de leurs propres . vaisseaux : ils veulent compléter leur victoire et attaquer les vaincus réfugiés près du promontoire de Leucimne. Ils s'avancent donc de nouveau en ordre de bataille. A cette vue, les Corcyréens , avec les restes de leur flotte et dix

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