Michelet, Histoire romaine, t. I, p
I . Caractère et faiblesse des Gaulois, des Samnites, des Carthaginois, de Philippe, des Athéniens, d’Antiochus. — II. Lutte des plébéiens et des patriciens. — III. Causes de la décadence du peuple romain. — Utilité de l’émotion et de la logique oratoire.
I. Ne peul-on voir d’avance en abrégé et par raisonnement ce que sera dans Tite Live la philosophie de l’histoire?
L’esprit oratoire contient quelque chose de l’esprit philosophique aussi bien que de l’esprit critique; mais il n’est ni l’un ni l’autre. Il découvre les faits généraux comme il a vérifié les faits particuliers, incomplètement. Obligé dans les discours de donner des émotions et des arguments à ses personnages, il ranime les passions et les raisons qui ont causé les événements. Moraliste, parce que la morale est de toutes le^ parties de la philosophie la plus oratoire, il s’attache à décrire les anciennes vertus, le lent changement des mœurs, la corruption profonde oü tou-
tes les Ames s’engloutissent, et rencontre ainsi l’idée principale qui résume et gouverne l’histoire de Rome; il trouve des explications, parce qu’il donne des renseignements, et qu’il compose des harangues. Mais le goût et le don de l’éloquence ne sont pas l’amour de la science. Occupé à faire parler des personnages et à louer de belles actions, il ne montre les causes qu’en passant, il en omet plusieurs, il range mal les faits, il ne sait pas choisir entre eux, il fait moins une histoire qu’un recueil de matériaux et de morceaux d’éloquence. Il rencontre tous les faits généraux qu’on peut trouver quand on n’en cherche pas.
L’histoire de Rome, au dehors, est là conquête du monde, et s’explique par la faiblesse des vaincus et la force des vainqueurs. Cette opposition est marquée presque à chaque guerre dans les discours. Voici dans celui de Manlius les raisons de la défaite des Gaulois : « Corps gigantesques, chevelures longues et rousses, vastes boucliers, épées démesurées ; ajoutez, quand ils commencent le combat, des chants, des hurlements, des danses, le bruit horrible des armes et des boucliers qu’ils entre-choquent, suivant un antique usage de leurs pères ; tout est chez eux arrangé à dessein pour jeter la terreur. Mais laissons les peuples à qui cet épouvantail est inconnu, Phrygiens,
Cariens, Grecs, s’en effrayer. Les Romains, accoutumés aux tumultes gaulois, en connaissent aussi toute la vanité. Une seule fois, à la première rencontre de l’Allia, nos ancêtres jadis s’enfuirent devant eux ; depuis, voilà près de deux cents ans qu’ils les égorgent et les dispersent aussi consternés que des troupeaux. Les Gaulois nous ont fourni plus de triomphes, je crois, que l’univers tout entier. On sait par expérience que, si l’on soutient le premier choc où les emportent leur colère aveugle et leur naturel bouillant, leur corps se fond de sueur et de lassitude; les armes leur échappent; ces membres mous, ces âmes molles, dès que leur rage s’affaisse, le soleil, la soif, la poussière, au défaut du fer, les abattent*. » Ailleurs, une peinture de Camille achève le raisonnement de Manlius. « Cette nation, dit-il, qui arrive en hordes tumultueuses, a reçu de la nature des corps et des courages plutôt grands que fermes. Aussi dans tout combat ils excitent plus d’effroi qu’ils n’apportent de force. La défaite de l’armée romaine en est une preuve; ils ont pris une ville ouverte; de la citadelle et du Capitole, une poignée d’hommes leur résiste. Déjà vaincus par l’ennui du siège, ils s’écartent et errent en vagabonds dans la campa-