‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 76 sur 112 · Polybe · texte numérisé non relu

Polybe

qui s’est pass^. Pendant presque toute la nuit, P. Sempronius Tuditanus n’a cessé de leur conseiller et de les presser de marcher avec lui, tandis qu’il n’y avait que peu d’ennemis autour du camp, que tout était dans le repos et le silence, et que la nuit couvrait l’entreprise. Avant la lumière, on pouvait parvenir en lieu sûr, dans les villes alliées. Du temps de nos pères, Publius Décius, tribun des soldais dans le Samnium, du temps de notre jeunesse dans la première guerre punique, G. Flamma avec trois cents volontaires les menant prendre une hauteur située au milieu des ennemis, leur dit : « Mourons, soldats, et « par notre mort, délivrons d’un siège les léa gions entourées. » Si P. Sempronius vous eût dit cela, et que personne ne se fût présenté pour être le compagnon d’un si grand courage, il ne vous eût regardés ni comme des hommes, ni comme des Romains. 11 vous montre un chemin qui conduit non-seulement à la gloire, mais au salut. 11 vous ramène dans votre patrie, vers vos parents, vos femmes et vos enfants. Pour vous sauver vous-mêmes le cœur vous manque ! Que feriez-vous s’il vous fallait mourir pour la patrie? Cinquante mille citoyens et alliés tués ce jour-là môme gisent autour de vous. Si tant d’exemples de courage ne vous louchent pas, jamais rien ne vous louchera ; si un tel carnage ne vous donne

pas le mépris de la vie, jamais rien ne vous le donnera. Regrettez votre patrie, oui, mais libres et sauvés, ou plutôt regrettcz-la quand elle e.st encore votre patrie, quand vous ôtes ses citoyens. Vous la regrettez trop tard aujourd’hui, frappés de mort civile, exclus des droits de citoyens, esclaves des Carthaginois. Remonterez-vous à prix d’argent au rang d’oii vous ôtes tombés par lAcheté et par bassesse? Vous n’avez pas écouté Sempronius votre concitoyen, qui vous ordonnait de prendre les armes et delesuivre. Ün peu après, vous avez écouté Annibal qui vous ordonnait d’abandonner votre camp et de livrer vos armes. Et j’accuse ces gens de lâcheté quand je pourrais les accuser de crime ! Que je vous rachète ! vous qui, lorsqu’il faut sortir du camp, hésitez et restez ; lorsqu’il faut rester et défendre le camp par les armes, livrez et le camp et vous-mêmes et vos armes à l’ennemi ? Mon avis, Pères conscrits, est que nous ne devons pas plus racheter ces hommes que livrer à Annibal ceux qui sont sortis du camp à travers l’ennemi, et à force de bravoure se sont conservés à leur patrie*. » Ce courage intraitable est plus qu’une

l . ïile Live, XXII, 60. Comparez cet accent à celui tie Corneille ;

Xe me parlez jamais en faveur d’un infâme;

Qu’il me fuie à l’égal des frères de sa femme.

passion, c’est une vertu. Les Romains combattent par honneur et devoir, incapables de fléchir, parce qu’un cœur d’homme se révolte à la moindre approche ou apparence de pardon, i)arcequc l’humiliation est pire que la ruine, parce qu’il vaut mieux perdre tout que céder rien*. C’est pour cela que Rome augmente ses prétentions avec ses revers, qu’elle ne consent à traiter que pour faire grdee, qu’elle ne souffre autour d’elle (jue des protégés, des suppliants et des sujets, et « porte son empire aussi loin que la terre, son courage aussi haut que le ciel ».

L’orgueil donne le calme. L’homme qui veut être digne reste grave, et le Romain accomplit sans émotion ni enthousiasme les plus gi*ands événements. L’orgueil divinise la patrie, parce qu’elle donne au citoyen la gloire et l’empire, sans lesquels il ne peut vivre. L’orgueil sacrifie la famille, parce qu’il appelle faiblesse les alïections qui la fondent. On voit dans les harangues de Tite Live combien à Rome le dévouement est simple, tranquille et réfléchi. Q. Fabius présidait

Pour conserver un sang qu’il tient si précieux,

11 n’a rien fait encor, s’il n’évite mes yeux.

Je sais trop comme agit la vertu véritable;

C’est sans en triompher que le nombre l’accable,

Et sa mâle vigueur, toujours en même point.

Succombe sous la force, et ne lui cède point.

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