‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 10 sur 111 · Cicéron, Questions académiques · texte numérisé non relu

Cicéron, Questions académiques

taines élymologies. Sa crédulité est aussi puérile que sascienceest profonde, et ses écrits prouvent une fois de plus que l'érudilion n'est pas lacriliquc. Il pouvait fournir à Tilc Livc des textes, des faits, mais non les interpréter.

Les Grecs, précepteurs des Romains, pouvaientils mieux les éclairer sur l'histoire? Voici un autre savant, Denys, qui, pendant vingt ans, s'entretient à Rome avec les hommes les plus instruits, lit toutes les inscriptions, visite les monuments, écrit un livre immense, dont il vante lui-même l'exactitude, et conclut qu'on a fait grand tort à Romulus de le considérer comme un pâtre et un bandit. Les Romains sont d'honnêtes gens qui ont fondé pacifiquement une ville, et se sont donné des lois avec réflexion et après de longs diiscours. Par exemple, quand les murs sont bâtis, Romulus propose aux siens de choisir entre l'oligarchie el la monarchie, énumérant les avantages des deux gouvernements. Ceux-ci, en hommes bien appris, le nomment roi et lui déveloi)pent leurs raisons. Romulus console les Sabines enlevées (il y en a 683, Denys en sait le compte), en leur apprenant que telle est l'ancienne coutume des Grecs*; raisonneur, liisto-

1. Molière, le Malade imaginaire, acle II, scène vu: « Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d'enlever [par force de la maison des pères les filles qu'on menait ma-

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rien, philosophe, il disserte comme s'il sortait de l'école du rhéteur, et dans un discours en trois points il leur explique combien il a fait prudemment et humainement de donner le droit de cité àl(>urs pères. Je ne parle pas du moraliste Valère Maxime, de l'abréviateur Paterculus, ni des autres. Telle était à Rome l'histoire de Rome. Que des érudits y aient compilé des matériaux nombreux, cela est certain ; que des politiques aient raconté avec vérité leurs actions ou des événements voisins d'eux, César et Salluste le prouvent. Mais la critique n'avait ni expérience, ni règles, ni clairvoyance; nul ne comprenait les mœurs n les esprits antiques. On verra que sur ce point Tite Live eut souvent les défauts de son temps.

La philosophie de l'histoire fut aussi imparfaite chez les anciens que la critique, non-seulement chez les Romains, mais chez les Grecs. Quand Platon décrit la succession des quatre gouvernements, il ne fait que raconter poétiquement les révolutions de l'âme. Quand Aristote note les avantages et les inconvénients de chaque constitution, il ne compose qu'un traité de politique. Thucydide jette dans ses discours des pensées , profondes; mais il n'ordonne pas les faits sous

rier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme. >»

les idées, et son journal d'cvéncmenls no comprend que ving^t ans de guerre. Trouve-t-on un dessein philosophi(iuc dans l'histoire universelle d'Éphorc, qui joint bout à bout celles de tous les pays, en simple pco^îrapho, allant de lOricnt à l'Occident? Polybc, le premier, forme des faits épars un système, marque leurs causes, explique la conquête du monde par la faiblesse et les fautes des vaincus, par la force et la sagesse des vainqueurs. Mais son histoire ne comprend qu'un siècle et ne contient que des événements politiques. Qui d'ailleurs a suivi son exemple? Nul Grec n'a su que l'histoire est un corps indivisible, et que la race humaine marche d'un mouvement régulier vers un but marqué. Le monde à leurs yeux est un théâtre immobile où se joue éternellement le ârame de la mort et de la vie, où le destin promène dans un cercle borné de révolutions fatales les cités mortelles comme les hommes, sans que riiomme en devienne plus puissant ni meilleur. Enfermés dans l'enceinte trop étroite de leurs souvenirs, ils n'ont pu, comme nous, embrasser du regard la longue suite des faits, et relier les fragments épars de cette chaîne immense qui traverse les âges. Rome, qui n'eut que des sciences transplantées, n'eut donc pas de philo- \ sophiede l'histoire. Cicéron,son philosophe, ne de- ' mande aux historiens que d'orner des faits vrais

par un beau stylet Si dans les Lois ou dans la République il explique les institutions romaines, c'est en politique, en Romain, en moraliste; pour relever la sagesse des ancêtres et proposer un modèle à l'univers. La philosophie d'un Romain con- { siste à prétendre que Rome, par sa vertu et par ' une destinée divine, a dû conquérir le monde. Ces sentiments prêtent à l'éloquence, mais ne font pas une science. La philosophie n'a point de patrie ; les partialités nationales animent le style, mais rétrécissent les idées ; elles excitent à défendre une cause et non à former une théorie. Les contemporains de Tite Live lui enseignent à être orateur dans l'histoire plutôt qu'historien.

' III. L'imagination, comme la science, est ouvrière de l'histoire ; et pour expliquer celle de Tite Live, il faut observer celle du temps. C'est le grand siècle sans doute, ce qui veut dire que jamais la littérature ne fut plus riche, le style meilleur, le goût plus pur. Mais l'imagination romaine a-t-elle jamais reproduit ou conçu des caractères? Qu'est-ce qu'Énée? Un modèle de vertus, un sage, personnage excellent dans un • livre de morale, mais non dans un poëme ou dans une histoire. Les Troyens et les Rutules n'ont

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