TiteLive, m
habitants vendus sous la lance, la ville détruite, et le territoire vendu. » Parfois, ayant avoué les mauvaises actions, il les juge; il est homme autant que citoyen, et s'indigne des perfidies de Rome comme de ses défaites. S'il ne blâme pas lui-môme le parjure légal des Fourches Caudines, c'est que le discours du Samnite est assez cloquent. On sent que ces fortes paroles viennent de l'amour du juste et non du besoin de bien plaider. « Aurez-vous toujours des prétextes, Romains, quand vous êtes vaincus, pour ne pas tenir votre promesse? Vous avez donné des otages à Porsenna, et vous les avez dérobés par fraude. Vous avez racheté à prix d'or votre cité aux Gaulois, et ils ont été massacrés dans l'instant où ils recevaient l'or. Vous avez conclu la paix avec nous, afin qu'on vous rendît vos légions prisonnières, et voilà que vous éludez cette paix, couvrant toujours vos perfidies de quelque semblant de justice.... Je ne reçois pas, je ne regarde pas comme livrés ceux que vous feignez de livrer.... Faites la' guerre maintenant parce que Sp. Postumius vient de frapper du genou le fécial, votre envoyé. Sans doute les dieux croiront que Postumius est un citoyen samnite, non un citoyen romain, et que le droit des gens a été violé dans le Romain par le Samnite ! Et l'on n'a pas honte de jouer en plein jour ces comédies
religieuses! Des vieillards, des consulaires, cherchent pour manquer à leur foi des détours indignes (le petits enfants ' ! » Tilc Livcmet ainsi ses sentiments et ses jugements dans les discours, et se retire à dessein du reste de l'histoire. Caché derrière les personnages, il peut être sincère, même aux dépens des siens. Mais on reconnaît, à son accent, quand il faut distinguer de l'orateur le juge, et quand ce n'est plus la cause qui parle, mais la vérité. Lorsqu'Annibal prend le poison : « Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une longue intpiiétude, puisqu'ils n'ont pas la patience d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que Flamininus remporte sur un homme trahi et désarmé n'est ni grande ni mémorable; et ce jour même prouvera combien les mœurs du peuple romain ont changé. Leurs pères prévinrent un ennemi armé, qui avait son camp en Italie, le roi Pyrrhus, de se garder du poison; eux, ils envoient un ambassadeur consulaire pour engager Prusias à assassiner son hôte. » Ce contraste est de Tite Live plutôt que d'Annibal, et, tandis que le personnage accuse une perfidie, l'historien marque une décadence. Souvenons-nous encore que les Grecs ont eu moins pitié que lui de la malheureuse Grèce. Denys et Polybc ont écrit
l. Tite Live, IX, 11.
les louanges des vainqueurs, celui-ci vantant leur vertu, celui-là leur noblesse, sans grand souci de leur pairie, fort disposés à justifier sa servitude, concluant tous deux que la puissance fait le droit, et que le devoir du faible est d'obéir au fort*. Tite Live avait plus de raisons qu'eux pour louer Rome; et pourtant, quand son Lycorlas plaide devant Appius pour la triste Achaïe, à son accent d'indignation contenue, à ses élans de fierté douloureuse, on sent que le Romain a entendu le dernier soupir de la justice et qu'il est un moment du parti de l'opprimé.
IV. Il est encore mieux en garde contre la vanité d'auteur que contre les préférences de citoyen. Il avoue librement ses incertitudes et ses ignorances'^, ne voulant point paraître plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait. Il laisse au lecteur le soin de prononcer sur les traditions qui précèdent la naissance de Rome ; il ose à peine décider si les Horaces étaient Albains ou Romains, quel fut le premier dictateur, combien il y eut d'abord de tribuns; il évite de nous imposer son jugement; pour peu que l'opinion contraire ait de vraisemblance, il la donne après la sienne. Il ôte lui-même beaucoup d'autorité à son récit, en disant que la plupart des