‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 32 sur 111 · Tite Uve, III · texte numérisé non relu

Tite Uve, III

Belle leçon, sans doute, et digne d'un moraliste ; mais un historien ajouterait que ces mœurs simples étaient grossières % et ne donnerait pas à des sénateurs, pâtres de bœufs et conducteurs de charrue, le langage choisi et achevé d'un lettré parlait. Gincinnatus n'est point un Xénophon, homme de goût, instruit, philosophe, qui s'amuse à l'agriculture; c'est un paysan fort rude. Il est aisé de mépriser le luxe quand on l'ignore, et d'être frugal quand on n'a sur sa table que des oignons.

Pendant dix livres, on traverse une galerie de grands hommes, un i)eu orgueilleux peut-être, mais tous orateurs, piiilosophes, héros. Ce sont d'utiles exemples, je le veux ; mais, au risque de scandale, on se souvient volontiers que ces sages faisaient métier de l'usure; qu'ils étaient conquérants par maxime, c'est-à-dire voleurs par institution ; qu'ils passaient le jour à expliquer des formules de procédure, à observer le vol du corbeau, à inventer des chicanes publiques et privées pour piller leurs voisins. On juge encore, sans pour cela être niveleur, que Tite Live est prévenu contre les plébéiens. Un homme si juste n'eût point dû appeler révoltes des demandes si justes. Est-il vrai que les lois agraires « fussent

J . Saint-Évremond.

LA CRITIQUE DANS TITK LIVK. 79

un poison dont les tribuns enivraient le peuple' »? Les |)lél)éiens avaient droit de ne pas mourir de laini devant les terres ac(|uises à IKtat par leur san^^ et leurs dangers. Était-ce ùtre u séditieux » ([uc demander sans violence légalité et des garanties? Licinius Stolon faisaitil une action « indigne » (juand il refusait de porter la loi agraire à moins qu'on ne votât en môme temps sur le partage du consulat? Pour (jue le peuple eût protection, il fallait le forcer à prendre un des consuls dans son ordre, et rien n'est plus noble que la franchise et la fermeté du tribun. Je reconnais que Tite Live a plus d'une fois blâmé « la violence et la dureté » des patriciens; qu'il n'a pas dissinmlé, comme le flatteur Denys, l'assassinat de Génucius; que ses tribuns [)laident ppur le peuple avec une force incomparable; que, s'il a blâmé les Gracqu<îs, Cicéron, homme nouveau et équitable, l'avait fait avant lui; que ses auteurs sont eux-mêmes patriciens et Romains; en un mot, que sa bonne foi est entière. Mais ces raisons excusent l'homme, sans justifier le critique. Un panégyrique, si sincère (|u'il soit, n'est pas une histoire. C'est peu d'aimer le vrai, en homme de bien, comme toutes les choses belles; il faut encore l'aimer en savant, et plus que tout.

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