‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 53 sur 111 · Michelet, Histoire romaine , t. I, p · texte numérisé non relu

Michelet, Histoire romaine , t. I, p

I. Caractère et faiblesse des Gaulois, des Samnites, des Carthaginois, de Philippe, des Athéniens, d'Anliochus. — II. Lutte des plébéiens et des patriciens. — III. Causes de la décadence du peuple romain. — Utilité de Témotion et de la logique oratoire.

I. Ne peut-on voir d'avance en abrégé et par raisonnement ce que sera dans Tite Live la philosophie de l'histoire?

L'esprit oratoire contient quelque chose de l'esprit philosophique aussi bien que de l'esprit critique ; mais il n'est ni l'un ni l'autre. Il découvre les faits généraux comme il a vérifié les faits particuliers, incomplètement. Obligé dans les discours de donner des émotions et des arguments à ses personnages, il ranime les passions et les raisons qui ont causé les événements. Moraliste, parce que la morale est de toutes les parlies de la philosophie la plus oratoire, il s'attache à décrire les anciennes vertus, le lent changement des mœurs, la corruption profonde où tou-

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los los Ames s'onirloulissonl, et ronconliv ainsi l'iiléc principale ijui résume et ^'Oiiverne l'hisloirc de Rome; il trouve des explications, parce qu'il donne des rensei<?nemenis, et qu'il compose des haranfrues. Mais le jjfoùt et le don de l'élo- (|ueiico ne sont pas lamour de la science. Occupé à faire parler des personnages et à louer de belles actions, il ne montre lescauses qu'en passant, il en omet plusieurs, il ran^e mal les faits, il ne sait pas choisir entre eux, il fait moins une histoire (pi'un recueil de matériaux et de morceaux d'éloquence. [1 rencontre tous les faits généraux qu'on peut trouver quand on n'en cherche pas.

L'histoire de Rome, au dehors, est la conquête du monde, et s'explique par la faiblesse des vaincus et la 4"orce des vainqueurs. Cette opposition est marquée presque à chaque guerre dans les discours. Voici dans celui de Manlius les raisons de la défaite des Gaulois : « Corps gigantesques, chevelures longues et rousses, vastes boucliers, épées démesurées ; ajoutez, quand ils commencent le combat, des chants, des hurlements, des danses, le bruit horrible des armes et des boucliers (ju'ils entre-choquent, suivant un antique usage de leurs pères; tout est chez eux arrangé à dessein pour jeter la terreur. Mais laissons les peuples à qui cet épouvantait est inconnu, Phrygiens,

Carions, Grecs, s'en effrayer. Les Romains, accoutumés aux tumultes gaulois, en connaissent aussi toute la vanité. Une seule fois, à la première rencontre de l'Allia, nos ancêtres jadis s'enfuirent devant eux ; depuis, voilà prés de deux cents ans qu'ils les égorgent et les dispersent aussi consternés c|ue des troupeaux. Les Gaulois nous ont fourni plus de triomphes, je crois, que l'univers tout entier. On sait par expérience que, si l'on soutient le premier choc où les emportent leur colère aveugle et leur naturel houillant, leur corps se fond de sueur et de lassitude ; les armes leur échappent ; ces membres mous, ces âmes molles, dès que leur rage s'affaisse, le soleil, la soif, la poussière, au défaut du fer, les abattent^ » Ailleurs, une peinture de Camille achève le raisonnement de Manlius. « Cette nation, dit-il, qui arrive en hordes tumultueuses, a reçu de la nature des corps et des courages plutôt grands que fermes. Aussi dans tout combat ils excitent plus d'elïroi qu'ils n'apportent de force. La défaite de l'armée romaine en est une preuve; ils ont pris une ville ouverte; de la citadelle et du Capitule, une poignée d'hommes leur résiste. Déjà vaincus par l'ennui du siège, ils s'-écartent et errent en vagabonds dans la campa-

1, Tite Live, XXXVIII, 17.

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prno, gorgés de vin el de viandes gloutonnement avalées, quand la nuil approche, sans rclranchenienls, ni postes, ni gardes, ils s'ûlondcnl |)rôs des ruisseaux coniine des bùles sauvages", » On voit comment les raisons des faits sont contenues dans les discours des personnages, comment la science est devenue éloquence, et comment l'historien se trouve philosophe parce qu'il est .orateur.

A ce titre, les harangues de Tite Live sont la partie la plus utile de son histoire. C'est là qu'il raisonne el rélléchit. Les jugements de ses capitaines sont des tliéorics ; et il arrive qu'en observant les âmes il explique les événements. Rome a vaincu les Samnites, parce f|ue les pâtres des montagnes, habiles aux embuscades, n'avaient pas la discipline des légions massives, et cju'un homme n'est pas un soldat. Le tribun Décius s'étonne, en bon militaire, de voir des troupes qui savent mal leur métier. « Quelle est cette paresse et cette ignorance de la guerre, et comment de telles gens ont-ils pu gagner la victoire sur les Sidicins et les Campaniens! Voyez leurs enseignes qu'ils portent çà et là, que tantôt ils rassemblent, et que tantôt ils font sortir. Personne ne se met à l'ouvrage (juand nous pourrions déjà

1 Tite Live XXXVIII. V, 4'».

être entourés d'un retranchement \ » Les Romains s'échappent de nuit, rejoignent l'armée, qui, revenant sur ses pas, égorge les Samnites dispersés, la plupart sans armes. Par cette indiscipline, ce peuple si vaillant et si opiniâtre périt. Ils ne surent que dresser des pièges en brigands, se couvrir d'armes éclatantes en barbares, s'engager par des rites sanglants en fanatiques. Rome dévasta leur pays avec méthode, tua tous les ans la jeunesse qui s'armait, et maintint par ses colonies ces solitudes soumises.

Les modernes ont beaucoup raisonné sur les guerres puniques. Deux mots de Scipion et d'Annibal contiennent la plupart de leurs dissertations. « Ce fut en frémissant, en gémissant, en retenant à peine ses larmes, qu'Annibal, dit-on, écouta les paroles des envoyés. Après qu'ils lui eurent délivré leur message : « Ce n'est plus,dit- « il, par des moyens cachés, c'est ouvertement « qu'ils me rappellent, ceux qui, en empêchant « qu'on ne m'envoyât des renforts et de l'argent, « ont travaillé depuis si longtemps à m' arracher « d'ici. Annibal est vaincu, non par le peuple ro- « main tant de fois massacré et mis en fuite, « mais par les calomnies et l'envie du sénat caret thaginois. Cet opprobre de mon retour réjouira

]. Tite Livc, VII, 34.

PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE DANS TITE LTYE. 137 « et enorgueillira Scipion moins qu'Hannon, qui, « faute d'autres moyens, a écrasé notre maison « sous les ruines de Carlhaf,^e.« Rarement, (lil-on, exilé partit plus triste de son pays qu'Annibal du pays ennemi. Il regarda souvent les rivages de l'Italie, accusant les hommes et les dieux, se maudissant et appelant le malheur sur sa tète, pour n'avoir pas mené à Rome le soldat sanglant encore de la victoire de Cannes. Scipion, qui, consul, n'avait pas vu l'ennemi en Italie, osait aller à Carthage ; lui qui avait tué cent mille hommes armés à Trasimène et à Cannes, avait vieilli autour de Casilinum, de Gumes, de Noies'. Changez un mot dans ces imprécations éloquentes; dites qu'Annibal, avec vingt-six mille hommes, ne pouvait pas, après Cannes, aller attaquer une ville armée, dont le courage était entier, éloignée de quatre-vingts lieues, et qu'il a dû s'épuiser contre le rempart de colonies qui la protégeaient ; vous aurez en abrégé l'histoire de la guerre, que TiteLive ailleurs achève ainsi : « Alliés infidèles, maîtres pesants et tyranniques, les Carthaginois n'ont rien de ferme ni de stable en Afrique. Nous encore, abandonnés par nos alliés, nous nous sommes soutenus par nos propres forces, avec des soldats romains. Chez les Car-

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