I. De là ses défauts
Il a fait des annales ; et partant, il n'a pas dis-
niILOSOPIIIE DE L'HISTOIRE DANS TITE LIVE. 157
posé les rvéïiomonts comme ils doivent l'entre. Si nous; les lisons, non jjhs comme loul àriieure en notant les idées, en fléméiant les lois, mais en simples auditeurs, attachés ù réi)éler sa pensée, nous ne gardons que quelque vague sentiment dominant dans une confusion de faits innombrables. Accablé sous cette multitude de batailles, de décrets, de dissensions, l'esprit ne sait vers quel but il marche, ni quelle est la pente des événements. Que Tacite les range par années, il en a le droit, parce que sous les premiers Césars, la révolution est insensible, et que les faits sont dispersés ; parce que, dans la servitude et la tranquillité publique, l'histoire peut se changer en peintures des mœurs et « en mémoires contre les tyrans ». Cela est permis à César, qui ne compt)se que des commentaires et sur une seule guerre, simples documents proposés aux historiens. Mais Tite Live, qui raconte les événements de sept cents années et le développement régulier de la constitution et de l'empire, devait classer les faits selon leurs lois, non selon leurs dates. Des annales conviennent quand les événements sont contemporains, (juand leur suite incomplète ne laisse pas encore apercevoir leur but, leur marche ou leur cause, et la chronique vient cl sa place quand l'histoire est prématurée. Mais lorsqu'on écrit après Polybe, quand on voit
le monde conquis, l'empire établi, les mœurs changées, quand on peut embrasser d'un coup d'œil ce progrés réglé et continu de corruption, d'asservissement et de puissance, il faut mettre les faits dans leur ordre, et de toutes ces pierres éparses bâtir un monument. Ce monument dans Tite Live n'est point construit. Une esquisse indiquée dans une préface, ou cachée dans un discours, n'est pas un édilîce. Il lui man({ue le besoin d'expliquer qui achève l'historien et fait le philosophe. Est-ce assez de jeter dans une harangue la raison des faits? Oui, peut-être, lorsque, comme Thucydide, les discours sont des dissertations destinées au lecteur plutôt qu'à l'auditeur, plus propres à lier les faits qu'à imprimer une persuasion; mais non, lorsqu'un courant d'éloquence change les théories en arguments, et cache les raisons qu'il contient sous les passions qu'il agite. Serait-ce assez même de noter la cause à la fin ou au commencement du groupe défaits qu'elle régit? On ne peut faire ainsi deux personnages, être annaliste dans son récit, philosophe dans sa conclusion ou dans sa préface. Il faut que la cause ou l'effet principal des événements soit visible dans chacun d'eux, qu'à chaque pas l'esprit sente l'action croissante de la cause qu'il a quittée, et la proximité plus grande de l'effet qu'il va toucher, que dans une
PIIILOSOPIIIH 1)1-: I/IIISTOIRE DANS TITK LIVE. 159 ^'ucrrp, h chaque mouvomoiil, î\ clia(|np l)alaiIIo, on dc'couvro la (bno cl la laiblosso dos dciiv partis, les pro^Tcs do l'uii, los portes do laulro, et quau moniont où arrive révonomont suprômc ot l'oxplicalioii dernière, le loclour prévoie l'is- >iio proparée ot dovaiuo la conclusion annoncée. Ain>i disposée, la narration est un tissu continu où les premiers faits attirent et nécessitent les derniers, où la lof,nquo, non le hasard, gouverne les lioscs, où la raison rolrouvounc image de son ordre et do sa beauté. Au contraire, Tito Live laisse tomber de sa main les événements un à un : aujourd'hui une guerre contre les Volsques ; l'an suivant, les Sabins sont ballus; un peu plus tard, Fidènos est prise ou se révolte. Sans cesse on est tenté de noter les faits pour mettre onsend)le tr-oux (jui se conviennent. On lui dit: ' Pourquoi telle guerre? Au moment où nous sommes, (jucls progrès a fait Rome? De grâce, servez-vous de votre haute raison, et non plus seulement de votre mémoire et de votre éloquence. Nous ne venons pas vous écouler pour entendre un recueil d'aventures. Fabius Piclor suflisail i)Our cela. Faites au moins ce que de- / mandait Sempronius Asellio, un do vos premiers historiens, si rude de style, si peu exercé au raisonnement; que des idées générales rangent chacune sous elle un groupe de ces dissensions cL
de cos expéditions, et nous en fassent retenir le détail; sinon le lecteur se fatig'ue et quitte le livre; ou (lu moins l'ordre manquant, au bout du volume, il a tout oublié. Ne voyez-vous pas que vous vous lassez vous-même de la monotonie de ces batailles*? Au moins, pour l'honneur de Rome, montrez la sa^'^e disposition de ses entreprises et la fatalité divine de sa domination. »
II. Parmi ces lois impuissantes à classer les faits, que de lois manquent! On n'est pas impu- \ nément amateur d'élotiuence. Il faut poursuivre partout les causes pour les trouver toutes, et quand on les cherche d'un désir languissant, on en laisse échapper beaucoup. Ne parlons pas de l'histoire des rois tout altérée et fabuleuse, si abrégée dans Tite Live, si poétique. Mais à partir du tribunat, quel lecteur entend un mot à toutes ces marches d'armées? A grand'pcine, les cartes sous les yeux, en conjecturant les intentions, on découvre les signes d'un progrès et les traces d'un plan; et il faut être un Niebuhr pour mettre quelque ordre dans les guerres volsques. Si l'on s'en tient à Tite Live, on ignore comme lui la tactique des chefs et les conseils du sénat. Peuton suivre les opérations militaires dans les