Horace, Art poétique : « Dixeris egregie, notum, » etc
pressions heureuses* à donner aux idées un air
piquant par des tours nouveaux, à parer chaque phrase de toutes les richesses, de l'esprit et de Part. Dans le style d'Ovide, quel désir de plaire î quel soin et quelle facilité pour être joli f que dejeux de mots, d'oppositions élégantes, de pointes presque ridicules ! Avouonsque le goût commence à se gâter par une trop grande connaissance des ressources littéraires ; c’est un malheur quand chacun, après quelques efforts, peut posséder un vocabulaire de belles expressions, do tours ingénieux, d’allusions mythologiques, de développements oratoires et de lieux communs. Cela dispense de l’invention vraie, qui est perpétuelle. La mémoire alors tient lieu de génie poétique. Quelques mouvements de passion vive, épars dans Properce; certains traits de sensibilité délicate et, presque féminine qui percent dans Tibulle, voilà ce que le naturel produit encore ; le reste vient de l’art. Pour les récitations, il fallait des ouvrages d’apparat, pleins de mouvements surprenants, d'efforts de style; on y perdait le naturel, et les . déclamations publiques, que Pollion venait d'instituer, poussaient encore plus avant dans le mal. . On voit par les discours d’Ajax et d’Ulysse, dans Ovide, tout ce qu’elles avaient apporté déjà de
faux et mauvais esprit; et les controverses de Sénèque le père le disent bien mieux encore ; sujets,
arguments, expressions, tout était de convention^ hors de l’usage commun et du bon sens; s’il y a au monde quelque chose de ridicule, ce sont les plaidoiries qu’on faisait sur les jumeaux languissants, les cadavres mangés et les. sépulcres enchantés. Un jour Q. Hatérius, plaidant la cause' de son père enlevé auprès du tombeau de ses trois enfants, se souvint qu’il avait perdu sont fils, et quitta un instant le ton affecté et les phrases déclamatoires. Les assistants se regardèrent
étonnés, ne comprenant plus; le naturel et la vé-
rité étaient devenus des monstres. Dans ' cet air malsain, il est difficile, môme à un cohtemporain de Virgile et d’IIoracc, lorsqu’il compose lui-, meme des discours, de no pas laisser un peu de rhétorique se glisser parfois à travers son éloquence, On en trouve bien dans Cicéron.
Mais Tite Xive, contemporain de Cicéron, avait vécu parmi les guerres civiles, agité par les pas- • sions politiques, entouré d’une génération d’orateurs, la dernière qu’ait produite Rome, mais la plus parfaite, parce qu’elle reçut des Grecs l’art presque pur, et du choc des grands événements l’inspiration vraie. La paix était trop récente et les âmes trop vivantes pour que l’éloquence eût pu s’éteindre ou se corrompre, et l’art exquis des maîtres ne faisait que la régler et la soutenir. Cet art enseignait à l’orateur sinon à s’émouvoir,
du moins à communiquer son émotion; sinon à trouver les preuves,, du moins à les développer; il ne lui donnait pas de nouvelles forces, mais lui apprenait à se servir des siennes; il armait la passion et la raiéon par l’étude et l’exercice, et sa perfection continue cachait les inégalités du gé-
' nie. Ce rare mélange d’inspiration et de science
s’était rencontré dans Cicéron; il parut pour la dernière fois dans Tite Live. Telle est la part que son siècle eut dans ses mérites et dans ses lau-
tes ; une idée imparfaite de l’histoire, nul exemple suffisant de philosophie et de critique, une conception faible des caractères originaux et vrais, un style déjà trop savant; mais de nom- • breux matériaux préparés pour la science : de grandes traditions d’éloquence, l’éducation politique, un art consommé, la liberté d’être sincère; c’est dans ces circonstances bonnes et mauvaises que le jeta sa bonne et mauvaise fortune. J’en ajoute ' une dernière, à laquelle il doit peut-être la grandeur calme de son style, l’aspect de Rome sou- «.
veraine et paisible, telle que l’avait faite Auguste, celle que Virgile appelait « la plus belle chose de l’univers. » C’es*t qu’alors « Auguste, porté par un triple triomphe dans les murs de Rome, consacrait aux dieux italiens un vœu immortel, trois cents grands temples par toute la ville. Les rues frémissaient de la joie, des jeux, des applaudis-
scments de tout un peuple. Dans les temples,
des chœurs de femmes: dans tous, des autels;
devant les autels, des taureaux; immolés jonchaient la terre. Lui-même, assis sur le seuil de marbre du brillant Phtebus^ passe en revue les dons des peuples, et les attache aux colonnes superbes; les nations vaincues s'avancent en long ordre, aussi diverses d’armes et d’aspect que de •
langage : Nomades, Africains aux robes pendan-
tes, Léîèges, Cares, les Gélons armés de flèches, les'Morins les plus lointains des hômmes, les Dalles indomptés. L’Ëuphrate * cotile docile, et l’Afaxe frémit sous le pont qui l’a vaincu *. » Dans
cette ville immense à qui les nations bâtissaient des temples, parmi ce peuple de statues et tous ces monuments de victoire, un Romain pouvait
voir se lever la grande image de la patrie, etéga-
1er par son éloquence la majesté du peqple romain..
1, Enéide., VII, 710.