‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 2 sur 103 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Droit de traduction réservé

L’Académie française avait proposé, pour sujet d’un prix à décerner en 1855, la question suivante :

« Étude critique et oratoire sur le génie de Tite Live; faire connaître, par quelques traits essentiels de la société romaine au siècle d’Auguste, dans quelles conditions de lumières et de liberté écrivit Tite Live, et rechercher ce qu’on peut savoir des circonstances de sa vie. *

« Résumer les présomptions d’erreur et de vérité qu’on peut attacher à ses récits, d’après les sources * qu’il a consultées et d’après sa méthode de composition historique, et, sous ce rapport, apprécier surtout les jugements qu’ont portés de son ouvrage Machiavel, Montesquieu, de Beaufort et Niebuhr.

« Faire ressortir par des analyses, des exemples bien choisis et des fragments étendus de traduction, les principaux mérites et le grand caractère de sa narration, ses vues morales et politiques, et son génie d’expression, en marquant aussi quel rang il occupe entre les grands modèles de l’antiquité, et quelle étude féconde il peut encore offrir à l’art historique de notre siècle. »

Séance publique du 30 août 1855.

Rapport de M. Villemain.

« .... Cette fois l’Académie avait désigné, pour sujet d’un tel travail, un des plus grands maîtres de la narration antique, ou plutôt du génie historique, dans tous les temps ; car les diversités de mœurs et de costume, les accidents de climats et d’institutions laissent trop de place à l’homme lui-même, à l’inépuisable fonds des passions humaines, pour que l’art de les pénétrer et de les peindre, aujourd’hqj. ne soit pas encore, dans; ga* était

il y . à deux mille ans! De même qqe la statuaire hellénique avait su enfermer et faire saillir, sous la per<fection majestueuse de la forme, toutes les émotions de l’âme, ainsi les grands historiens de la Grèce et de Rome, sous cette beauté d’éloquence que parfois on leur reproche, et qui est une portion de leur ,vé-

semènt moral, aux prises avec l’ambition, la gloire^ la liberté, l’esclavage. Se pénétrer 3e leurs récits, c est apprendre la vie publique ; c est plus encore,

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jamais, et qui sont comme les conséquences de cette;

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nature meme, et les volontés de Dieu sur elle.

■ « Une telle étude est vaste ; et l’examen qu’avait demandé l’Académie sur Tite Live n’était rien moins, qu’un livre de critique savante, de philosophie appliquée au droit public et à la morale, d’art oratoire et de ., goût. Ces conditions élevées et diyerses ont été près-

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quê tëmplies' par un homme de talent, qui s’y estW 4 ptfe â detii fais : et FAcadéinie, sur trois laborieux oüvrages qu’elle avait reçus dans un Concours pra rogé, a la satisfaction de couronner un travail solide èt neuf, où le sentiment de l’antiquité et la méthode moderne s’unissent à propos, et qui met habilement sous nos yeux toutes les questions de certitude historique, de vérité locale, d’enscignementvrai, de passion dramatique et de goût, que font naître les an^ Uales de Tite Live, ce monument mutilé, mais si grand encore, érigé à la mémoire du peuple dont la trace est demeurée partout Sur notre Europe.

Depuis les érudits du seizième siècle et lés penseurs leurs contemporains, depuis Glareanus et Ma** ebîavel jusqu’au sceptique inventeur Niebuhr, que de témoins à consulter, que de jugements à revoir, pour les corriger l’un par l’autre et'* en tirer l’évw deiicé! mais ce que l’auteur a surtout heureusement ifttértdgé, 0 c’est Tite Live lui-même confronté ave’d sàn temps, avec la législation, les mœurs, la littérature générale 1 de son pays. Pour cela il fallait* Un lettré autant qu’un philosophe^ un homme de ’ 'goût autant qu’un érudit; car Tite Live, c’est l’image même de ’l’urbanité romaine, dans sa splendeur élégante, après les maux de la guerre civile, mais avant les abjections de Pempire, et lorsqu’il restait encore 4e laliberté dispèÉlS^

nationale, et ooiaci mm-ai

W* PourrAttcâliaiîej .Jà, le jeune et habile eruoit, vainc queur dans &ce Concours, a dû faire un morceau d’hist(^é^iaAt qu’une œuvre de critique. Il n’â pas sépare le peintre àu modèle* et le poète historien de tous les grands souvenirs et des traditions

magnanimes qui ont fait sa poésie. C’est l’intérêt puissant du travail étendu que récompense aujourd’hui l’Académie : non que l’auteur ait nulle part *

pris le ton du panégyrique, ni qu’il ait naturellement l’esprit trop admirateur. Sa réflexion line et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur, et à relever des excès dans la louange, autant que des torts dans la gloire. Son style net et juste, parfois énergique et nouveau, lorsqu’il exprime ses propres idées, ne se prête pas toujours à rendre avec assez d’émotion et d’éclat l’éloquence de son modèle. Il n’a pas, devant Tite Live, l’éblouissement de ces étrangers qui, venus des confins les plus reculés de la Gaule et de l’Ibérie, pour voir le grand historien, repartirent, après cette entrevue, sans regarder au delà, et donnant cet exemple inouï, nous dit saint Jérôme 1 , d'avoir cherché dans Rome autre chose que Rome elle-même. Notre sévère et ingénieux critique ne partage pas cette préoccupation littéraire. En jugeant Tite Live, il porte sur beaucoup d’autres sujets une attention curieuse et libre. L’épigraphe même qu’il a choisie, In historia orator , et plusieurs pages de son livre destinées à la justifier, pourraient faire croire que, par ce titre d’orateur, dont il salue Tite Live, il n’est pas, dans la louange même, assez juste envers le grand historien. Les dis cours, en effet, mêlés par Tite Live à ses récits et

1. Ad Titum Livium lacteo eloquentiæ fonte manantem de ultimis Hispaniæ Galliarumque finibus quosdam nobiles venisse legimus; et quos ad contemplationem sui Roma non traxerat, unius hominis fama perduxit. Habuit ilia ætas inauditum omnibus sæculis celebrandumque miraculum, ut tantam urbem ingressi aliud extra urbem quærcrent. (In Epist. ad Pauli. D.

Hieron.)

parfois inférieurs à quelques paroles originales qui nous sont parvenues d’ailleurs 1 dans leur primitive rudesse, ces discours peuvent être chez lui souvent une heureuse parure de la narration : ils n’en sont pas la substance et l’âme ; ils laissent dans toute sa supériorité originale un autre et plus constant mérite de l’historien, le naturel éclatant du récit, la vérité des caractères et des peintures, cette passion dans la parole, enfin, qui est la vie nouvelle des temps anciens ressuscités pour l’avenir ; c’est en cela, c’est par là que le récit de Tite Live, sans être trop oratoire, est admirablement éloquent, est l’éloquence même, aussi grande que ce qu’elle raconte, aussi grande que Rome. Félicitons cependant l’auteur, M. Taine, de ce noble et savant début dans les lettres classiques ; et souhaitons de tels candidats à nos concours et de tels maîtres à la jeunesse de nos écoles.

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