‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 4 sur 103 · BIOGRAPHIE DE TITE LIVE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE TITE LIVE

Sa pâtrie. — Sa famille. — L’enfant. — L’homme fait. — L’ami d’Auguste. — Le républicain. — Le philosophe. — L’historien. — Que tout concourait à lè faire orateur.

Une date dans Eusèbe, quelques détails épars dans Sénèque et Quintilien, deux mots jetés par

hasard dans les Décades, voilà ce qui nous reste sdr la vie de Tite Live. L’historien de Rome n’a pas d’histoire. Encore, ces rares débris n’ont surnagé dans le naufrage des lettres anciennes que par un accident littéraire, lorsqu’un commentaire ou une citation les ont rencontrés pour les »

soutenir. Ils guident aujourd’hui nos conjectures ; mais, à travers tant de siècles et Sur de si

faibles indices, les yeux les plus attentifs ont peine à découvrir, ce que le temps a englouti.

Cependant il semble que ces faits si secs et si vides d’intérêt reprennent quelque vie et quelque sens r lorsqu’on connaît par les Décades le ; caractère et le genre d’esprit dè Tite Live. On verra plus tard, je crois, que ses défauts et ses mérites

viennent d’une qualité dominante, l’éloquence;

qu’il a de l’oratôur le don et le goût des développements, la suite et la clarté des idées, le talent d’expliquer, de prouver et de conclure, l’art d’éprouver et de remuer toutes les passions, de ne penser et de ne sentir qu’au profit de sa cause, de revêtir ses raisons du plus ample et du plus noble style, en homme qui tous les jours parle au peuple assemblé des grands intérêts de l’État;*

qu’enfin la droiture, la bonne foi, la sincérité, l’amour de la patrie, toutes les vertus sans lesquelles un orateur n’est qu’un avocat, nourrissent sa pensée et soutiennent son accent. Il convient de chercher si les circonstances, aussi bien que la nature, ont aidé à faire de lui un honnête homme et un homme éloquent.

Il naquit à Padoue, chef-lieu de la Vénétie*; Nîebuhr trouvait dans son style le riche coloris, des peintres vénitiens. Du moins sa patrie laissa une empreinte dans son âme. Pollion l’accusait de patminité , et il a grand soin de commencer

son histoire en nommant. Aténor fondateur de Padoué. Au dixième livre % oubliant la règle qu’il s’est faite d’éviter les digressions, il rappelle avec une complaisance de citoyen la victoire que remportèrent les Padouans sur le pirate lacédémonien Cléonyme. « Les éperons des navires, dit-il, et les dépouilles enlevées aux Lacédémoniens, restèrent longtemps dans un ancien temple de Junon, où ils ont été vus par plusieurs personnes qui vivent encore. On célèbre tous les ans l’anniversaire de ce combat par une joute solennelle de navires sur le fleuve qui traverse la ville. » Il est donc Padouan de cœur comme d’origine.

Aussi remarque-t-on avec intérêt que les mœurs de ses concitoyens passaient pour honnêtes ; dans cette vaste corruption romaine, les villes provinciales gardaient mieux les anciennes maximes de l’esprit italique 2 . Au reste, Padoue était un grand municipe, « le plus important des provinces occidentales, » ayant vingt mille combattants, cinq cents chevaliers, une curie, des duumvirs, les droits civils, les institutions religieuses de Rome 3 ; images de la ville maîtresse, les municipes inspiraient comme elle le goût et le besoin de l’éloquence ; et plus d’une fois la petite Rome envoyait à la grande des orateurs. C’est un grand point

1. Tite Live, X, 2. — 2. Duruy (d’après Strabon), Thèse sur l'état de l'empire romain, page 103. — 3. Gaius, I, 96.

de trouver Tite Live dès sa naissance au milieu

des débats politiques. Les premières impressions

font souvent les inclinations dernières ; dans Pen-

fant on découvre Phomme, et Fon est toujours ce ■ que Ton a d’abord été. Nourri aux champs, Yirgile aima Pâme immense de la nature vivante, et ses vers ont la molle langueur et la suavité enivrante qu’on respire avec Pair abondant et parfumé des bois. Né k la ville, élevé parmi . les hommès et les affaires, occupé à se représenter

les passions et les intérêts, non leè couleurs et les formes, Tite Live s’est trouvé orateur, et non poète ; il a connu l’homme plutôt que la nature p il a raconté les actions sans décrire tes pays ; s’il eût vécu à la campagne, il eût senti peut-être que le sol et le climat contribuent à fopmer les caractères, et que l’histoire doit renfermer aussi bien la peinture des contrées que la narration des événements. N

Selon plusieurs inscriptions 1 , sa famille était

noble. Les patriciens des municipes exerçaient les charges, dominaient dans la curie, allaient

voter à Rome. Ainsi Tite Live reçut de sa famille

comme de sa patrie l’éducation politique et oratoire. Il est probable qu’il dut à sa race les sentiments aristocratiques qui percent dans ses An-

* I. Tomumi, page 10. •

nales. Il eut pour parent C. Cornélius 1 , « homme *

versé dans la science des augures, qui prenait

les auspices au moment de la bataille de Pharsale. Il raconte que cet augure reconnut le moment de la bataille, et qu’un peu après, dans un transport prophétique, il s’élança en criant : « Tu triomphes, César. » Sans doute Titc Live fut élevé comme les anciens patriciens dans le respect des augures : de là peut-être ce sentiment religieux qui, en dépit de la philosophie et des railleries des contemporains, se soutient dans toute son histoire; de là aussi la gravité solennelle avec

laquelle il rapporte les fables saintes et reconnaît

la volonté des dieux dans les affaires romaines ;

de là ce récit minutieux des expiations et des prodiges 2 : « En racontant les choses anciennes, mon âme, je ne sais comment, devient antique, et quand je vois des hommes si sages traiter ces événements en affaires •’État, j’ai scrupule de les trouver indignes de mes annales. » S’il prend aussi aisément les sentiments antiques, c’est qu’il les a reçus dès l’enfance; le parent d’un augure, le descendant d’une race noble, a gardé jusqu’au bout l’esprit patricien et religieux.

Il naquit en 58, année où César obtint le gouvernement des Gaules. Pendant dix ans les affai-

1. Tite Live, éd. Nisard, t. II, p. 901 : citations de Plutarque.

— 2. TiteLive, XLIII, 13.

res de Rome se firent plus dans la Cisalpine qu’à Rome môme. L’hiver, la moitié du sénat accourait autour de César, qui achetait les consciences et préparait l’empire. Tite Live avait quatorze ans,' quand César fut tué et que les Philippiques de Cicéron coururent par toute l’Italié. Il vit, presque aux portes de Padoue, Antoine vaincu à Modène et le triumvirat conclu sur le Réno. Il vécut parmi les révolutions et les proscriptions, témoin des derniers combats de la liberté et des derniers coups de l’éloquence. De tels spectacles pouvaient préparer un républicain : l’homme qui s’éveille aux sentiments et aux idées s’attache volontiers aux causes justes et perdues. Ils pouvaient pré-, parer un orateur : les passions politiques, source de l’éloquence, sont toutes-puissantes, quand elles saisissent une àme nouvelle. D’ailleurs, l’éducation romaine fourqAssait aux passions oratoires l’art de la parole. Les discours de Tito Live montrent que, selon l’usage du temps, il a passé plusieurs années chez un rhéteur. Là, on plaidait véritablement, souvent en présence d’une assem- . Idée, sur des lois et des questions judiciaires, avec les gestes et l’acéent, avec des larmes même . et tout l’artifice de la comédie oratoire*. Déjà pourtant lés plaidoiries des écoles différaient fort

1* Sénèque, Quintilien.

de celles du Forum.' Trop savantes, chargées d’antithèses, noyées de lieux communs, elles gâtaient le goût des élèves, et nous retrouverons

plus tard dans Tite Live quelques traces mal effacées des anciennes déclamations.

est probable qu’il vint à Rome au temps çj^B la Victoire d’Actium 1 . Du moins il y était quand peu de temps après il écrivit son histoire, ne pouvant trouver que là les documents dont il avait besoin. Auguste, qui par goût et par politique recherchait les hommes de lettres, fut son ami; un jour il lui apporta l’inscription de la cuirasse de lin, mise par Corn. Cossus dans le

t dans la pléments mal payé

temple de Jupiter Férétrien. Tite Live conseilla au jeune Claude, petit-fils d’Auguste, d’écrire l’histoire, et vécut assez familièi maison du prince. A la vérité, si *

sbnt exacts, il a blâmé le

' ‘ A -ir

les services d’Octavel' et

de Cicéron en disant qu’il traité ses ennemis. Néanmoins il pendant et sincère. Tandis qu’fi mettaient partout le prince au

le nomma à peine dans son histoire, une fois pour marquer une date, une autre fois poür prouver un fait. Il loua Brutus et Cassius 2 et osa

U Tite Live, I, 19. Cf. Vossius. — Tacite, Annales , IV, 34.

* . dire du grand César qu’on ne savait s’il avait été

. , plus nuisible qu’utile à sa patrie 1 ; Auguste l’ap-

pelait le Pompéien : si son histoire n’est pas la

satire du . nouvèl empire, elle est l’éloge de l’an-

cienne république, du gouvernement libre et des mœurs honnêtes. Il se complaît au récit des nô- ©les actions et à la peinture des grandes âmes,

. en homme qui ne serait pas indigne de les imi-^

ter. Il jette quelques mots en passant et triste-

ment contre la corruption présenté, « contre cette folie des jeux auxquels les plus opulents royaumes suffiraient à peine, contre la fureur de périr par le luxe et la débauche et de tout perdre avec , soi 2 ; »mais il ne déclame pas comme Salluste, qui veut paraître homme de bien faute de l’être. Il se détourne volontiers de ce spectacle, et habite • de souvenir parmi les grands hommes auxquels il ressemble. Autant qu’on peut le conjecturer, il 4 vécut selon ses majorés ; dans un temps où la famille paraissaft^M eharge, et où jl fallait des lofé contre les célibataires, il se maria deux fois, çt eut deux fils et quâtre filles 5 ; son livre est d’un citoyen, et il passa sa vie au travail,

Cette vertu fut ornée et affermie, comme celle de tous les grands hommes du temps, pju* la philosophie. Selon Sénèque, il composa plu-

1. Sénèque, Questions naturelles, V, 18. — 2» Tite Live, VI, 2, et préface, — 3. Tomasi ni, page 21. < , ,

sieurs dialogues sur la philosophie et l’histoire, et plusieurs traités de philosophie pure, qui,

après ceux de Pollïon et de Cicéron, passaient

pour les plus éloquents de la langue latine 1 . Ainsi, comme Cicéron, il fut partout orateur. Je ne trouve plus sur sa vie que deux détails; tous deux encore indiquent le goût de l’éloquence. Selon Quintilien, il conseillait à son fils de lire avant tout Cicéron et Démosthène, puis les autres, d’autant plus qu’ils sont plus semblables à Démosthène et à Cicéron. Sa fille épousa le rhéteur Magius. Rien d’étonnant qu’il ait tant aimé un art tout romain, le seul où Rome soit vrai-

ment originale, parce qu’il est une arme politique et un instrument d’action; Pollion, son contemporain, se vantait d’avoir déclamé avec une présence d’esprit parfaite, quatre jours après la mort de son fils ; tant les Romains s’attachaient à l’ombre de l’éloquence morte :

. » Simulataque magnis

Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum. ‘

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Il en fut ainsi de Tive Live. Un mot de lui, conservé par Pline l’anoien 5 , jette une grande lumière sur sa vie : « J’ai' déjà acquis assez de gloire, disait-il dans un livre de son histoire, et je pourrais m’arrêter si mon âme inquiète ne se

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