Niebuhr, t. III, p. 147, etc. —2 p
des demi-croyances. Le sol s'enfonce sous les pas, et l’on tend en vain les mains autour de soi pour se retenir à quelque appui. « L’issue malheureuse de la guerre ayant déterminé les Samhites à consentir à l'extradition de Papius Brutulus,*il est permis de supposer que ce fut une opposition politique qui paralysa et fit échouer ses conseils, précisément parce qu’ils étaient de lui.. Je n’examine pas si cette opposition avait le caractère d’une faction, ou si elle venait de peuples à qui il n’appartenait pas immédiatement 4 . » Gela est fort heureux, mais vous examinez bien d’autres choses. « Le parti pour lequel se décida Pontius était si étranger à l’esprit des hommes d’État de l’antiquité, qu’on 11e peut guère douter qu’il ne se fût élevé l’âme par la doctrine des philosophes Grecs 2 . » Et un peu plus loin, vous cherchez si les boucliers d’argent des Samnites étaient en grand nombre, si c’était la première fois qu’ils en avaient, d’où ils leur venaient 3 . Prenez garde de quitter la profonde çritique de Vico pour les puérilités de l’érudition. D’autres ont eu le tort de faire des livres sur les anneaux ou les chaussures des Romains. Un
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génie comme le vôtre méritait d’être appliqué à des questions plus hautes et plus certaines. Tite
1. Niebuhr, t. VI, p. 252. — 2. Jb., p. 297. — 3. Ib., p. 344.
Live, ffuc vous blâmez si durement, pouvait par sa discrétion vous donner un exemple de bon goût. « Les dieux, dites-vous, se refusèrent-ils à
ressusciter Pélops, parce qu’il lui fallait donner une épaule d’ivoire? Notre travail ressemble beaucoup à celui du naturaliste qui dégage des éléments étrangers un squelette d’ossements fossiles rassemblés avec trop de légèreté 1 . » Un naturaliste comme Cuviçr reconstruit la charpente d’un animal, mais ne s’amuse pas à deviner les plus petites saillies d’un os qui manque, ou la couleur de la peau qui est perdue; et nous ne sommes pas des dieux pour rendre la vie à tous les morts. Sachons estimer ce que nous valons et mesurer ce que nous pouvons. Notre esprit est trop borné pour embrasser tous les objets, trop noble pour s’abaisser à toute recherche. Il faut, dans Phistoire effacée, ne rétablir que les grands traits, parce que les autres ne peuvent pas être retrouvés et ne méritent pas de l’être. Ne corrigeons pas tous les détails de Tite Live, puisque les moyens qu’il avait nous manquent; essayons seulement de découvrir dans son récit l’antique poésie et la vraie nature de la constitution primitive, de diminuer quelque chose des vertus patriciennes et des victoires romaines; pour le
l..Niebuhr, t. VI, p. 161.
reste, imitons sa modération et sa réserve ; souvenons-nous qu’il a mieux aimé ignorer que deviner, et que, s’il a employé dix livrés à abréger avec des doutes les cinq cents premières années de Rome, il en a employé cent trente à développer l’histoire certaine des deux derniers siècles. A travers la distance, nous ne découvrons des anciens âges que les grandes masses et les vastes mouvements. Les faits particuliers ont péri; les faits généraux subsistent;, et le critique se fait philosophe pour rester historien .
Elle cherche la loi des faits, et la loi des lois partielles. — L’or dre des faits en montre la loi. — Puissance d’un adjectif. —
• La poésie est une philosophie.
En toute science, comme en histoire, la connaissance des faits particuliers est étroite. L’homme, n’occupant qu’un point de l’espace et du temps, aperçoit autour do lui un petit cercle éclairé ' au delà est un demi-jour, puis une obscurité qui s’épaissit, puis la nuit infinie qui de toutes parts le presse. . C’est la connaissance des faits généraux qui nous relève. Ce coin où nous sommes
relégués nous en fournit la matière, et la chute
d’une pomme suffit à Newton pour deviner cette loi de la pesanteur qui fait rouler les astres au delà de la portée de nos instruments et de nos conjectures. L’historien est donc philosophe, et ne rassemble des faits que pour trouver des lois.
Cette recherche change son caractère par une nouvelle passion. Peu lui importe désormais de voir passer devant lui l’armée des événements dis-
pcrsés comme ils le sont en différents lieux , en différents temps. Ce vain plaisir de curiosité se tourne pour lui en malaise; il essaye à chaque instant de les arrêter au passage, portant les mains ên tout sens pour saisir les chaînes invisibles qui les lient, afin de voir partout la nécessité maîtresse de la fortune. Sortant du monde des corps, si bien réglé et qui paraît une raison agissante, il comprend qu'un ordre semblable est dans les affaires humaines, qu'un gouvernement secret mène tant de faits inattendus., que le monde est comme un champ de bataille* où, dans la confusion et le tumulte, tout obéit à la volonté d’un chef unique et marche vers le but que d'avance il a marqué. C'est un bonheur et un besoin quede trouver ce plan caché, non-seulement parce que l'ordre est beau, mais parce qu’un fait dont on ne voit pas la cause reste incertain, flottant dans l'air, sur le point d’être emporté par la moindre difficulté qui surviendra. Les causes trouvées sont des preuves ajoutées,, et une expli-» cation vaut un témoignage; il faut que le corps entier de l’histoire revendique le fait et se l'attache par une nécessité certaine, pour qu'il soit acquis à la vérité. L'historien sait enfin qu’un fait séparé de sa k>i est incomplet, qu'il tient à celui*ci, à tel autre, à ceux-là qu’on voit à peine dans le lointain deFavenir ou du fessé; que lui
ôter ses précédents ou ses suites, c’est lui retrancher une partie de lui-même. Autant vaudrait décrire les organes d’une plante sans dire comment ils s’aident et se nourrissent entre eux. L’histoire est un corps vivant qu’on mutile dès qu’on trouble l’économie de ses parties. Ce n’est pas la conserver que de présenter les faits, un à un, tels qu’ils se sont succédé dans le temps. La mémoire qui les déroule ainsi est un mauvais juge, et sa vérité n’est pas la vérité. La raison seule, interprète des lois, aperçoit l’ordre naturel qui est celui des causes ; et, découvrant le plan de l’histoire, étend, dispose, confirme et complète l’œuvre commencée par la critique et l’érudition.
Dans cet esprit, l’historien recherche deux sortes de lois. Chaque groupe de faits d’abord a sa cause. Pourquoi les Samnites furent-ils vaincus? D’où vient que Rome abattit l’Étrurie? puis les Gaulois, puis Carthage, puis la Macédoine? Comment les plébéiens obtinrent-ils l’égalité des droits? Quel changement lit passer aux grands la toute-puissance? Par quelle nécessité s’établit l’empire? Expliquer chacune de ces révolutions et de ces guerres, c’est ramasser et abréger en une seule idée tous les faits qui la composent. Voilà l’esprit à demi satisfait ; sa connaissance resserrée et complétée se dépose par quelques formules dansëe trésor de lois qui résume et or-
donne l’ensemble des événements. Qu’un politique, un jurisconsulte, un général, s’çn tiennent à cette recherche, cela est naturel, puisqu’ils savent désormais tout ce qui peut s’appliquer à leur art; mais la raison, plus philosophique et plus exigeante, explique ces explications, et réduit ces lois en lois plus générales. Les causes partielles supposent des causes universelles. Pourquoi cettç guerre éternelle? Gomment la population de Rome y a-t-elle suffi? D’où vient que nul peuple n’a pu résister? D’où vient ce talent d’agir, de conquérir, d’administrer? Pourquoi ce culte discipliné de dieux abstraits, cette famille toute légale, cet amour extraordinaire de la patrie, ce respect de la lettre et de la formule, cette impuissance dans l’art et dans la haute philosophie? Par quelles causes périt la population, la vertu ancienne, l’esprit militaire? D’où vient que tout s’épuise et s’anéantit, croyances, talents, peuple, mœurs, lentement, fatalement, et que rien n’en reste qu’une administration et un code sous un maître ? Toutes les parties du caractère et de la vie romaine se tiennent, et l’historien, en les rapprochant, en les classant, en les interprétant, voit du milieu de tant de lois s’élever une idée dominante qui exprime en abrégé le génie du peuple et contient d’avance son histoire, de même qu’une définition comprend en
soi toutes les vérités mathématiques qu’on en déduira. C’est alors que l’historien., parvenu à son but, ressent le plein plaisir de la science. Cette foule innombrable de faits obscurs et épars, répandus à travers douze siècles, de l’Afrique à
la Bretagne, delà Lusitanie au pays des Parthes, ne forme plus qu’un tout, où les lois particulières qui groupent les événements se groupent ellesmêmes sous une loi universelle, du haut de laquelle on démêle leur ordre et on suit leurs mouvements.
Faut-il pour cela abandonner la narration et composer des catalogues de faits terminés par des formules géométriques? Un écrit peut être philosophique et rester vivant. Pour expliquer les événements, il suffit de les disposer dans l’ordre convenable ; c’est dire leur cause que leur donner leur place; et l’art de philosopher n’est que l’art de composer. Mettons ensemble ceux qui sont les effets d’une même cause, ou qui vont vers un même but. Conservons dans la science
les ressemblances qu’ils ont dans la nature ; estimons-les d’après ce qu’ils sont. Et que sont-ils, sinon les dépendances d’une grande cause commune et les avant-coureurs d’un effet important? Telle conquête du peuple, le partage du consulat ou la publication des Douze Tables, n’est qu’un pas dans le le^l progrès de l’égalité. Telle expé- %
dition contre les Samniles n’est qu’une marche
dans cette bataille dè soixante années qui abattit les montagnards du Sud. Vous n’dvez plus besoin de disserter quand vous avez exposé des faits suivis, tous de môme espèce, aboutissant tous au môme effet. Le lecteur trouve de luimême la loi qui les assemble; en les mettant en ordre, vous avez montré leur ordre, et vous ôtes
philosophe sans cesser d’être historien. — Un autre moyen de faire saisir les lois est de choisir parmi les faits. Quelle langueur dans la narraution, si on les dit tous! A quoi bon, après avoir raconté dans une guerre vingt combats ou pilla-
ges, continuer la suite monotone d’escarmouches toujours semblables? C’est trop dire que tout dire, il ne faut ni accabler l’esprit, ni encombrer
la science. Ce sont les chroniqueurs qui éternellement répètent les famines, les batailles, les fêtes, sans jamais se lasser de. recommencer leur rebutante énumération. L’historien court à l’idée
'générale à travers les faits qui la prouvent, ne s’arrête que pour mieux l’expliquer par des détails expressifs, et montrer à l’horizon le but de son voyage. On sent avec lui qu’on chemine et qu’on avance \ la narration devient intéressante
parce que les faits sont choisis, comme tout à
l’heure elle devenait animée parce que les faits étaient ordonnés; elle est rapide, parce qu’elleest
savante, et amuse, parce qu’elle instruit. Croit-on enfin qu'il faille tant de mois pour exprimer une loi ou indiquer une cause? Les principales sont les caractères des climats cl des peuples. Un portrait de six lignes, s’il est vif et vrai, en apprend plus qu'un volume de dissertation. L'imagination a cela d’admirable qu’un adjectif bien placé lui figure toute une contrée ou toute une nation. Estce faire une théorie trop sèche que d’expliquer '
ainsi la ruine de l’Étrurie? « Au milieu de leurs
fêles religieuses et de leurs éternels banquets,
les Lucumons d’Étrurie s’avouaient leur déca-
dence et prédisaient le soir prochain du monïle. Derrière les murs cyclopéens des villes pélasgiques, ils entendaient le péril s’approcher. Les ' Liguriens avaient poussé jusqu’à l’Arno; les Gaulois gravissaient à grands cris l’Apennin comme des bandes de loups, avec leurs mousta-
elles fauves et leurs yeux d’azur si elfrayants pour les hommes du Midi. Et cependant du Midi même, les lourdes légions de Home marchaient . d’un pas ferme à cette proie commune des bar- . bares. Déjà la grande ville de Yéics laissait une • * place vacante dans la réunion nationale des fêtes
annuelles de Yulsinie. 11 fallut bien quitter les pantomimes sacrées, et les tables somptueuses, et les danses réglées par la ilùte lydienne ; il fallut équiper eu soldats les laboureurs des cam-
'àt.
pagnes, et donner la main aux intrépides Samnites*. »
Grouper les faits sous des lois qui les complètent et les prouvent, enchaîner les lois particu- ' lières par des lois universelles, soit en disposant les narrations, soit en choisissant parmi les détails, soit en résumant les théories par des éclairs
d’imagination, tels sont les traits d’un historien philosophe. Reconnaissons -nous Tite Live à ce portrait?