Testament devant les curies. — 2. Discours du censeur
Métellus sur le mariage .
PHILOSOPHIE MODERNE DE L’rflSTOIRE. 183
les pensées, absorbe tous les amours, se soumet toutes les actions et toutes les institutions.
Cette domination de l’intérêt personnel et de l’égoïsme national produit le mépris de l’humanité. Le genre humain non conquis est une matière à conquêtes ; conquis, une proie dont on use et abuse 1 . Les esclaves sont foulés avec une dureté atroce, des peuples entiers détruits, les rois vaincus menés en triomphe et mis à mort.
Les dieux sont des abstractions sans vie poéti-
que, telle que la sèche réflexion en démêle par l’analyse d’une opération d’agriculture ou des différentes parties d’une maison 2 , des fléaux adorés par crainte, des dieux étrangers reçus dans les temples par intérêt, comme des vaincus dans la cité, mais soumis au Jupiter du Capitole, comme les peuples au peuple romain. Les prêtres sont laïques, organisés en corps, simples administrateurs de la religion, sous l’autorité du sénat, qui règle l’expiation des prodiges, et seul avec le peuple peut innover. Le culte consiste en cérémonies minutieuses, scrupuleusement observées, parce que l’esprit philosophique et poétique, interprète des symboles, manque, et que le triste raisonnement ne s’attache qu’à la lettre. Il sert
J. Douze Tables, Hostis vel peregrinus. — 2. Serrator, Occæcator, Domiduca, Prema, Pertunda, Subigus, Honos, Virtus, Pudicitia, Limen, Carduus, Porta, etc.
aù sénat de machine politique, et n’esjt, comme le reste, qu’ud instrument d’administration.
Dans les arts, rien d’indigène, sauf des mémow res de famille écrits par intérêt de race, des annales sèches rédigées par intérêt public, des ri^ tuels, des livres de comptes, des recueils de lois, < des livres de sentences morales*, le souvenir d’âpres satires politiques; bref, des documents d’administration, des maximes de conduite et des 4 pamphlets. Le reste est étranger, importé ou conquis. Le théâtre vient d’Étrurie, puis de Grèce, simple imitation que le peuple abandonne poiir des combats d’ours, et qui se change en un défilé
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d’armes et d’ornements magnifiques*, parade de guerre et de triomphe. Les monuments des arta sont pillés en Grèce, et du temps de Cicéron 1 encore méprisés. En poésie, nulle fiction originale,, nulle invention de caractères. Les seuls genres où le génie national soutienne l’imitation étrangère sont l’éloquence, arme de forum, la satire, plaidoyer versifié et enseignement de morale, l’histoire, souvenir des faits politiques, et qui n’est à Rome qu’un recueil de mémoires ou un exercice d’éloquence: tous ces genres touchent à la pratique et au gouvernement. Si Rome a des poètes, c’est quand son génie périt sous un esprit
1. Celui d’Àppius Cæcus. «—2. Cicéron, Lettret. —3. Cicéron, Discours contre Yerrès sur les Statues.
nouveau. Les seuls spectacles qu’elle invente sont les triomphes et les jeux du cirque, où la victoire continue par l’humiliation et la mort des vaincus, où*Je spectateur reste conquérant et meurtrier.
Les sciences sont des traductions. On adescom-^ pilateurs comme Varron et Pline, des imitateurs comme Cicéron et Lucrèce, quelques recherches dans l’agriculture, la rhétorique, la médecine, l’architecture, toutes sciences appliquées. Nulle métaphysique; on ne copie que la grossière physique d’Èpicure et des stoïciens. On n’étudie dans la philosophie que la partie pratique, la morale, et dans un but pratique. La seule science romaine, toute pratique et politique, est la jurisprudence. Encore, tant qu’elle reste romaine, elle n’est qu’un recueil de formules dont la lettre tue
l’esprit ; elle est un manuel de procureurs et non
un corps de science ; il faut attendre que la philosophie grecque la forme en système, et la rapproche du droit naturel par les mains de Labéon,
De la nature du génie romain suit son histoire. Puisque la famille et la religion sont subordonnées à l’État, puisque Part et la science sont nuis ou tout pra iques , puisqu’enfin l’État n’a d’autre but que de conqüérir et d’organiser la conquête, l’histoire de Rome est celle de la conquête et de ses effets. »
Dans le travail de cette guerre immense, la classe moyenne se ruine ou périt. Dès le temps des Gracques, au-dessus d’une populace de pauvres et d’affranchis, il ne reste qu’une classe de grands, maîtres de richesses énormes, de clientèles formidables, d’armées entières, des charges et de la chose publique, d’abord unis, puis divisés, et dont l’un, après un siècle, devient maîtro. Ce pouvoir, fondé sur la force, passe aux armées qui ont la force. Cependant l’univers, dépeuplé et ruiné par la conquête, par les guerres civiles, par le pillage des proconsuls, par le fisc impérial, ne fournit plus de soldats. Dans la décadence des armées, un despotisme oriental, exercé par 'une administration savante, se fonde. Par la conquête et ses suites, vainqueurs et vaincus, peuples et libertés, tout a péri. ; Rien ne subsiste qu’un système d’institutions vaines sous le caprice d’un maître qui souvent est à peine un homme.
Dans la contagion des idées grecques et des mœurs orientales, l’ancienne famille se dissout. Les interprétations des jurisconsultes et des préteurs ont éludé la puissance du mari et du père. La famille civile, devenue naturelle, se fond dans l’excès des plaisirs de la conquête. En dépit des lois d’Auguste, les mariages diminuent, et ne sont qu’une matière pour l’adultère et le divorce.
Le mysticisme, la misère, l’accablement des curiales ajoutent aux eiïets de la débauche par le mépris de la, vie terrestre et par le désespoir.
Par ces changements de la famille et sous l’effort des philosophies étrangères, le caractère romain de la propriété change. Renfermée d’abord dans la seule main du père [mancipium ) , elle devient un bien de famille ( dominhm ), et finit par s’attacher à l’individu (proprietas) . Mais améliorée en théorie, en fait elle cesse d’être,, parce que, selon le droit, l’empereur en est le maître, parce que le fisc en prend les fruits, parce que l’impôt, la tyrannie, l’ignorance, la dépopulation croissante la rendent stérile ou la réduisent au néant.
L’antique religion, fondue avec celles de la Grèce et de l’Orient, disparaît dans le Panthéon des dieux accru des empereurs morts, et ne laisse de soi qu’une pompe officielle et un prétexte de persécutions. La jalousie des despotes, l’avilissement de la servitude, la perte de tout intérêt et de tout espoir, l’abus des plaisirs, la ruine de la Grèce et de l’Orient éteignent ce qu’on voyait encore d’arts et de science. Les jurisconsultes seuls ordonnent un code, dernier effet de l’esprit d’organisation.
Ainsi la conquête, effet du génie romain, détruit le génie des peuples et les peuples, laissant, parce
qu’elle fut un système, un système d’institutions sur une matière morte; Mais dans cet abattement de toutes les forces et de toutes les espérances terrestres, l’homme se réfugie en lui-même. Aidé du mysticisme oriental, il découvre et prépare
un nouveau monde dans une nouvelle religion.
Yoilà ce que les modernes ont ajouté à Tite Live. La critique commencée par lui, renouvelée dans Beaufort, presque achevée dans Niebuhr, la philosophie couverte sous son éloquence, détournée dans Machiavel vers la pratique, incomplète dans Montesquieu, deviennent chaque jour encore plus exactes et plus profondes. Ces corrections honorent ceux qui les font, sans rabaisser ceux qui les souffrent. Les premiers auteurs sont les' pères de la science, et le seul Tite Live a fait plus pour l’histoire de Rome que tous ceux qui ont voulu le redresser. * \