I. Quintilien lui a comparé Hérodote.. Autant
vaudrait mettre ensemble, Froissard, voyageur et curieux comme Hérodote, et un historien du dernier siècle. Hérodote, un des premiers en Grèce ■ qui aient écrit en prose, est un autre Homère ; s’il n’invoque pas la muse en commençant, chacun de ses livres porte le nom d’une muse, et son • ouvrage est une épopée, recueil de toutes les connaissances et de toutes les fables de son temps. Il prend tant de plaisir aux beaux contes, que, comme Nestor, il resterait volontiers « cinq ou fnême six ans » à en faire ou à en écouter. Non q u f i 1 y croie fermement; la critique a déjà commencé avec la prose. Mais s’il les donne comme des traditions, il les développe tout au long, avec autant de complaisance que des faits. Son imagination, comme celle des Grecs, que son histoire . à Olympie transportait (le plaisir, est celle d’un enfant qui devient homme, demi-crédule, mais déjà amateur du vrai, qu’une grossière fausseté choque, et qui pourtant est encore rempli des gracieuses et fabuleuses images dont son âme
toute nouvelle a d’abord été enchantée, qui volontiers quitte le récit des guerres et l’exposé des institutions pour le songe de Mandane, pour les aventures de Gygès, de la fille de Rhampsinit, de la déesse monstrueuse, mère des premiers Scy- , thés, qui se lasse vite du visage sévère de la • vérité, et tourne les yeux vers les doux et riants .mensonges avec lesquels il s’est joué si longtemps. Nulle idée’préconçue. S’il a un plan, c’est,
. comme Homère, moins par réflexion que par
» bonheur et par instinct. Il s’arrête ici pour ex-
pliquer une coutume, là, pour citer une anecdote,
• pouf répéter un mot singulier, une inscription,
" un oracle, attiré par tout ce qui brille. « Je vais parler plus au long de l’Égypte, dit-il, parce qu’elle a plus de choses étonnantes que toute autre terre, et fournit, plus que les autres terres, des ouvrages au-dessus dé toute parole. A cause de cela j’en dirai davantage sur elle 1 . » Ne cherchez en lui ni un choix raisonné de faits généraux, ni un ordre régulier, ni une idée dominante. 1 II n’est ni philosophe, ni politique, ni ' • * • * * ■ • .
géographe, ni moraliste, mais simplement curieux, et raconte aussi volontiers la manière dont
Tes Égyptiens font l’huile, que la distribution du
'• peuple en castes, ou., la conquête de Cambyse. . .
l. Hérodote, II, 35.
Mais s’il est conteur comme Homère, il n’èst pas créateur comme Homère. Il est chroniqueur et non poète; point de caractères marqués; point de souffle oratoire dans ses discours, ni dé rapidité entraînante dans sa narration ; son ton est toujours facile, son récit toujours abondant; les
idées et les événements se reflètent dans son imagination limpide, sans l’émouvoir ni la troubler. On songe, en l'écoutant, à ce jeune homme et à cette jeune fille dont parle Homère, et qui, vers le soir, s’entretiennent longuement sous les chênes, au bruit des sources. Il rapporte la bataille de Marathon aussi simplement et tranquillement qu’un conte, avec force historiettes fabuleuses et minutieuses, qu’on n’ose appeler puériles, tant elles sont aimables. Ses pensées incessamment tombent sans bruit et en foule, « comme les flocons de neige qui en une nuit couvrent la campagne ». Son style est l’image de son esprit. Sa prose mal dégagée de la poésie bégaye encore; ses phrases ne savent s’unir en une période solide; nul effort pour mettre un mot en saillie,
pour flatter l’oreille çt l’esprit par la symétrie des constructions. Il répète le môme terme deux ou trois fois de suite. Il quitte une tournure commencée, parce qu’elle le gêne. Cette liberté est charmante. Les phrases se suivent, sans qu’on pense à les distinguer ; on va d’un seul mouve-
ment si doux, qu'il est insensible ; c’est la mollesse et la fluidité d’une eau pure. Ajoutons, si
l’on veut, que parmi des grâces, si simples il y a de la grandeur, que l’idée de la fatalité pèse comme un nuage sur ce monde brillant de jeunesse, qu’un lien lâche, mais continu, unit les
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événements dispersés. Hérodote n’en reste pas moins au seuil de l’histoire, et l’on ne peut comparer le conteur grec à l’historien romain.
II. Xénophon a le génie attique> qtfi est 1 â perfection dans la mesure, plutôt exquis que grand, semblable à l’architecture de son pays. Il est plus attique que Thucydide, comme Lysias est plus attique que Démosthène. Son sujet, l’ex-
pédition des Dix mille 1 , d’une étendue médiocre, est un tout indivisible, qui se détache brillant et simple sur la suite de l’histoire, comme le temple de marbre sur le promontoire de Sunium.
Le récit n’est point embelli d’ornements, ni agité de passions oratoires, ni arrangé en éloge, ni composé pour donner une leçon morale. Le goût exquis consiste à maintenir chaque genre dans
la pureté, et la narration parfaite n’est ni une
argumentation, ni une harangue,, ni une pièce de poésie, mais une narration. Rien de plus net,
U Ses Histoires ne sont que le complément de Thucydide.
de plus simple, <le plus sobre que ce récit. L'auteur s'efface; il semble qu'on n’ait plus un livre . >
sous les yeux'; on aperçoit les objets en eux-
mômes ; la narration transparente n’ôte ni n’ajoule à leur couleur. D'autres, Hérodote et Thu- • cydide, ne cherchent comme lui qu’à rendre les '
faits visibles; mais avec le même but, ils n'ont
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pas la môme mesure. Xénophon ne choisit que * les faits importants, mais les recueille tous, évi- , tant les longueurs du curieux Hérodote et- la concision de l'austère Thucydide. On ne voudrait ni lui ajouter, ni lui retrancher une seule idée) .. ni sa force ni sa facilité ne sont excessives; elles *
se tempèrent mutuellement; aucun talent en lui ne gouverne et n’asservit les autres; ils sont tous
égaux ; on ne trouve aucune louange particulière à lui donner; il les mérité toutes, et non plus . l'une que l'autre; on fait son portrait en deux mots ; c'est celui des deux jeunes chefs assassinés
par Artaxerne : il est irréprochable. Voyez ses *- »
caractères : lorsqu’il peint les généraux massa-
crés, il ne songe ni à les louer, ni à les blâmer, niais à les faire connaître. Il ne lui manque aucun des talents nécessaires pour composer un ,
portrait; il a l’imagination des faits sensibles, et , 1
parle de là voix rude et de Fair dur de Cléarque. * i Il a la vue nette des faits précis, et peint Cléarque ' ♦ par le récit de sa vie toute militaire et de ses
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perpétuelles expéditions. Il sait abréger tout un * # ' * , ' ' tableau par une comparaison frappante : les soldats obéissaient à Cléarque comme des. enfants
à leué maître. Mais remarquez que Je portrait est un raisonnement, et que les détails y sont donnés . comme preuve de la qualité dominante; le goût attique garde inviolablement Tordre des pen-
^ * . 1 > VyV T
sées, ménage les couleurs, repousse les caprices éblouissants de l’imagination descriptive, et ne . croit pas que la parole soit la peinture. Pareille-
ment, dans les discours, il cache la passion ’sous . la multitude pressée des idées ; il veut qu’elle 'naisse du simple arrangement des raisons et des . % faits ; |il ri’a pas besoin, pour l'exciter, de recourir aux épithètes et aux ressources oratoires ; il juge que la perfection d’un discours est d’être une preuve décisive : il exhorte les Grecs à ne pas se rendre et à bien espérer d’eux-mêmés, avec ; une .1 lucidité de raisonnement et une sobriété d’expressions étonnantes ; l’esprit attique est toute , lumière, si pur qu’il serait offusqué par la passion ou les images. De là enfin ce style uni, sans métaphores ni figures ni mots brillants, simple vêtement de la pensée, léger et serré, qui en dessine * *
la forme, et qui est achevé, puisqu’on ne le remarque pas. La phrase, mieux construite et plus ; remplie que dans Hérodote, n’est point périodique de parti pris. Elle n’indique ni la négligence
ni le travail ; ses membres sont bien liés sans être symétriques ; nulle qualité dominante. Le style est mesuré, parce qu’il est parfait. On dirait que cette pensée est née tout exprimée, que les mots n’en sont pas distincts, tant ils lui conviennent, tant ils semblent faire partie d’elle-même. Si maintenant vous comparez les deux esprits, songez que, pour faire son livre, Xénophon n’a besoin ni de critique, ni d’érudit ion, ni de philosophie, mais de mémoire, que le goût exquis ne vaut pas le génie, que la grandeur est plus belle que la beauté même, et qu’un petit temple d’Athènes, si achevé qu’il soit, n’égale ni le Colisée
ni le Panthéon.
III. César est l’écrivain le plus attiquede Rome. Il fut grammairien, antiquaire de style, si amateur de la justesse et de la netteté qu’il descendit
dans les minuties du dictionnaire. L’extrême délicatesse du goût impose cette étude infinie de la forme; on a des esquisses de Raphaël où le même trait est recommencé dix-sept fois. Mais ce puriste scrupuleux fut principalement un homme
d’action, ce qui le distingue de Xénophon ; ses Commentaires ne sont que des mémoires, matériaux d’histoire qu'il rassembla, selon Cicéron, pour conserver le souvenir des faits, non pour les raconter. Il ne songe point à composer des
portraits ; nulle recherche des traits originaux, distinctifs, qui' plaisent tant aux philosophes et** aux artistes. S’il décrit la Gaule, c’est presque à la fin, et en politique, résumant' en quelques pages les institutions, les droits' des différentes classes, leurs divisions, sans en dire plus sur les Gaulois qu’il n’en fallut savoir pour les vaincre,
bien différent de l’historien qui écrit en savant
tout un caractère, ou le représente en peintre. De là vient aussi que ses discours sont de simples précis de raisons, sans passion ni mouvements d’éloquence; César est trop occupé des faits et des intérêts pour s’amuser à ressentir ou à exprimer des émotions; c’est un général d’armée qui dans le tumulte de la bataille, aperçoit en pleine lumière les difficultés, les chances, ne considère dans les hommes que des quantités de forces, et n’est tout entier que pensée et action.
Telle est la différence de sa narration et de celle
de Xénophon. Si sobre que soit le Grec, il marque à l’occasion les traits sensibles. Entendant de loin l’avant-garde sur le mont Thécès pousser un grand cri, il approche, le bruit augmente, les soldats les plus avancés se mettent à courir;
« La mer! la mer! » Et Carrière garde elle- même,les cavaliers, les chariots courent. Arrivés sur la hauteur les soldais s’embrassent, et embrassent leurs chefs en pleurant, et aussitôt ils apportent
des pierres en monceau, et dressent un monu- «menl. Dans César, les faits qui fixent l’issue de la bataille ou de la guerre sont seuls décrits ; pour un esprit habitué à conquérir et à gouverner, ce
sont les seuls qui méritent de l’être. Il expose les affaires, et rien de plus, avec une célérité merveilleuse, comme il lçs a faites. C’est une course
que ce récit, tant les événements *s’y pressent,
tous importants, tous enchaînés ; et cependant c’est un raisonnement : car les actions y sont expliquées, les difficultés exposées, les moyens de. les surmonter présentés *, les causes du succès
marquées. Il est chargé de raisons, et pourtant
agile. On dirait un soldat romain qui court ayec toutes ses armes, et n’en est pas plus embarrassé , que de ses mains. Le style est aussi correct, aussi pur, aussi simple que celui de Xénophon. César choisit le sens primitif des mots 8 , le réta-
tablit quand l’usage l’a altéré, observe la force d’une terminaison, d’une préposition ajoutée, et, en grammairien érudit, pousse le bon goût jusqu’au scrupule.* La multitude des raisons ordonnées suivant leurs dépendances mutuelles étend la phrase en une période, qui reste rapide, parce ((lie toutes ses parties sont claires et importantes.
1. César, Guerre des Gaules, H, 20,baUiille contre les Nervi ens. — 2. César, Guerre des Gaules, II, 20. « Successus hostium,
^ telum adjici,* » etc.
Louons donc cette suite, celte correction,, cette
célérité, cette science des affaires ; reconnaissons
que ces mémoires sont les plus accomplis que puisse rédiger un politique. Mais avouons avec César que ce sont des mémoires ; et laissons-le, puisqu’il s’est défendu d’écrire l’histoire, au rang
où il s’est mis lui-même, au-dessous de notre historien.
que, égoïste et artiste de génie, moins occupé à instruire le- lecteur qu’t\ bien dire et à se faire
IV. Salluste écrit pour montrer son talent plutôt que pour faire connaître les faits. Il exploite l’histoire à son profit, comme sa province d’Àfri-
qu a, men aire et a se faire
louer par lui. Aussi, dans les vastes documents
qu’Attéius lui a rassemblés, il ne recueille 1 que les faits éclatants, capables d’être ornés par le récit et d’exciter l’admiration, la guerre de Juguftha, la conspiration de Catilina 2 . Il ne manque pas de coudre au commencement de ses ouvrages quelque brillant lambeau de philosophie, qui pourra lui donner la réputation de penseur profond et de moraliste sévère : c’est la censure des voluptueux, c’est l’éloge de la vertu, de la
1. Salluste, Catilina , ch. 4 : « Statui res gestas populi Romani, ut quæque memoria digna videbantur, carptim perscribere. » — 2. Sa grande histoire n’allait que de la mort
de Sylla à la conjuration de Catilina.
pensée, do l’âme, de la gloire, et, en dernier lieu, de l’histoire. On a besoin, pour s’expliquer ces maximes austères et ee ton solennel, de se souvenir qu’il fut chassé du sénat à cause de ses mœurs. Est-il toujours impartial? On en doute, quand on voit avec quelle habileté il dissimule la gloire de Cicéron, son ennemi. Lorsqu’il fait un portrait, son but n’est pas d’imprimer en nous l’image nette et précise de l’homme qu’il. dépcint 1 . Il se complaît à, découvrir des antithèses heureuses, des phrases symétriques, des ressemblances délicates ; il s’arrête au moment où les conjurés vont être mis à mort, pour comparer Caton à César, opposant les qqalités une à une, et les périodes membre à membre, avec une justesse et une véracité étonnantes, écrivain admirable, s’il cherchait moins à se faire admirer. Ses portraits sont des morceaux d’apparat comme ses préfaces. Pour la narration, elle est d’une vivacité extrême; toute composée de petites phrases, elle va aussi vite que les événements; ses idées courent devant les yeux, détachées les unes des autres, non plus en solides * #
hataillons, comme dans Tite Liveou César, mais une à une. A chaque instant le spectacle est nouveau ; l’esprit est lancé comme sur une pente,
1« Salluste, Catilina, ch. 54, portraits de Caton et de César.
sans pouvoir se retenir ni réfléchir, tout entier à. Faction et au mouvement qui lui est communiqué. Mais on sent que Salluste n’écrit ainsi que par système: car sa tactique est toujours la môme; dès qu’il rencontre un siège, une bataille, une expédition, une action quelconque, il décoche une grêle de petites phrases concises, toutes construites de la môme manière. On finit par se lasser de ces éternels infinitifs de narration ; on prévoit, dès qu’on arrive à un fait nouveau, qu’on va voir rouler dans l’ordre habituel toutes les parties d’une énumération, verbe sur verbe, adjectif sur adjectif. On regrette devoir un grand écrivain asservir à une règle uniforme les mouvements inégaux de faits si divers, s’étudier pour frapper notre esprit, perdre à dessein le naturel qui est la perfection. Il semble aussi que, dans ce désir de briller, il ait parfois négligé l’ordre et la proportion. Ses préfaces sont mal composées, et trop longues ; on y suit difficilement la liaison des idées; arrivé à la fin, on cherche en vain dans son esprit une conclusion distincte. Cela est plus visible encore lorsqu’on compare ses discours à ceux de Tite Live, si réguliers, dont toutes les raisons sont si bien distribuées, qui laissent après eux une conviction si pleine de clarté ; Salluste saisit une idée, et l’exprime en plusieurs manières, toujours par des mots bril-
lànts, énergiques ; mais il cherche moins à conduire sa pensée à une conclusion par des preuves qu’à se montrer grand orateur. Si, une page plus loin, il retrouve la même idée^ 1 , il la déve-
loppe une seconde fois, ou empiète sur une autre qu’il dira plus tard. Parfois môme il est embarrassé de finir, et se tire d’atTàire par une .sentence 2 . Pour le style, il est incomparable ; il marche avec une certaine négligence fière, d’artiste et de grand seigneur. Il est aussi serré que
celui de Tacite et moins pénible, aussi riche que
celui de Tite Live et plus sobre. En arrivant au bout d’une phrase, on est parfois frappé commed’un coup subit: ce sont deux. mots simples qui, par un rapprochement nouyeau ? ont pris un sens accablant. Des métaphores audacieuses, cachées
dans un verbe, illuminent toute une idée. Ce sont
de ces coups de génie, comme il en éclate dans*
les Pensées de Pascal, un discours entier; une
longue et furieuse passion enfermée dans l’enceinte d’un mot ; un mélange de familiarité, de poésie, d’éloquence ; par-dessus tout le don de
créer, et ces brusques et puissants élans d’inven-
tion originale qui plaisent plus que la perfection • unie. Mais le style n’est pas tout l’homme. Un historien qui dissimule le vrai pour servir ses
v l. Salluste, Jugurtha, ch. 21, discours du tribun Memmius.
— 2 . lb. . • •
ressentiments, qui ordonne imparfaitement ses discours, qui fatigue par la monotonie de ses narrations, qui éblouit par les antithèses de ses portraits, et qui pour œuvre laisse deux ou trois brillants morceaux, si grand écrivain qu’il soit,
ne surpasse pas celui qui compose l’immense
histoire de Rome, et dont la raison, le cœur et l’éloquence sont dignes de son pays.
' Y. Yoici enfin une grande histoire égale à celle de Tite Rive, dont l’auteur a les défauts dç son
temps* mais aussi le don divin 'qui manque à *- * * * *
Tite Livéï*Tacile est poète. Ce genre d’imagination est une sorte" de génie philosophique, qui éclaire par illumination subite, et pénètre dans
la vérité aussi profondément que la raison mé-
me. Car l’esprit poétique ne consiste pas seulement dans la folie charmante bu dans l’exaltation rêveuse qui Ote l’homme du monde réel,
pour l’égarer dans le pays de la fantaisie ; c’est la puissance de créer ou de reproduire des êtres aussi vrais, aussi vivants que ceux que nous pouvons voir et toucher. Des personnages de nos,
classiques, par exemple l’Agrippine de Racine,
ressemblent à ceux de Tite Live. Qu’on compare donc l’Agrippine de Racine à celle de Tacite ; on
sentira combien un historien diffère d’un orateur.
Il y a dans Tacite des couleurs crues, des traits
saisissants, une violence de vérité, qui font comprendre non plus une âme humaine en général, mais cette chose multiple, tortueuse, profonde, compliquée, infinie, qui est une âme particulière. Tout ce qu’une lente* décomposition fait incomplètement et péniblement entrevoir au savant, le poète le résume par un mot, par un geste, parce que l’imagination, touchée en un certain point, produit subitement la figure précise et entière, comme dans une fleur, dès qu’un grain de pous-
sière est tombé sur l’organe préparé, la vie éclate et un nouvel être est formé. Il faut bien encore que Tacite soit coloriste, puisqu’il est poète. Aifssi avec lui enfin nous touchons le monde réel; nous vivons parmi des corps; nous voyons des âmes, mais à travers des faits sensibles ; et nous les voyons plus nettement : car nôtre imagination est ainsi faite,' que, pour bien saisir les passions spirituelles, nous devons nous figurer les apparences physiques, semblables à la nature dont les forces impalpables n’agissent qué par des mouvements corporels. Si le but de l’histoire est de ressusciter le passé, nul historien n’égale Tacite. Maintenant avouons que, selon la mode ’ du temps, il ne se contente pas d’être grand écri- . vain, mais qu’il veut l’être, qu’il pousse la concision à l’excès, que partout il est tendu et fait effort; qu’il charge sa phrase de tant d’idées,
qu’accablée de richesses elle manque d’aisance et de mouvement, qu’à force de ramasser ses pensées dans un petit espace, if les étouffe ou les obscurcit. Il est vrai encore qu’il affecte la profondeur, et approche parfois du mauvais goût,
qu’il poursuit l’originalité même à travers la fausseté, la prétention et la subtilité, en un mot, qu’en fuyant la médiocrité, il s’éloigne du naturel et de la raison. 11 faut enfin confesser que souvent ses discours sont des déclamations, bien plus choquantes que celles de Tite Live, qu’il y cherche non-seulement l’occasion d’être éloquent mais celle de bien dire ; que l’élégance excessive, les antithèses recherchées, les finesses de langage les plus surprenantes, ornent les harangues de ses barbares; bref, qu’il fut l’ami de Pline le • jeune. Mais on est obligé de réfléchMjbonr trouver ses fautes; et on les oublie en écoutant son
accent douloureux et contenu. Sous Domitien,
ayant vu, pendant quinze ans, ce qu’il y a d’extrême dans la servitude, contraint au silence, il était descendu aux dernières profondeurs de la
tristesse et de la réflexion. S’il est énergique et
concis, ce n’est pas seulement parce qu’il veut bien écrire, mais parce qu’il a médité son indignation. Cet éclat d’un style que la poésie, la haine, l’étude, ont enflammé et assombri, ne s’est rencontré qu’une fois dans l’histoire, et il a fallu
CONCLUSION. ' cette àme, cette civilisation et cette décadence
pour Tinventer.
Au-dessus de Tacite peut-être est Thucydide,
le plus étonnant des historiens. Aucun livre ne laisse une impression si accablante et si étrange ;
on croit voir se dresser devant soi une statue .
d'airain. Son don particulier est l'amour absolu
de la vérité pure. Parmi ce peuple de conteurs et de poètes, il a inventé la critique et la science;
il fonde, comme il le dit lui-même, quelque chose d'éternel (x^a tU ast). Entre tous cés faits vérifiés, il choisit les événements qui sont la substance de l'histoire; il les présente nus, sans les expliquer comme César, sans plaider sur eux
comme Tite Live, sans les colorer comme Tacite.
Us apparaissent seuls, tellement qu’on croirait l'historien absent. Rien de terrible comme ce sang-froid qui est naturel; il marche à travers . les meurtres, les séditions, les pestes, comme un homme affranchi de l’humanité, qui, les yeux
fixés sur le vrai, ne peut s’abaisser jusqu’à 'la colère ou à la pitié. La mort, la vie, les belles et
lès laides actions, tout est égal pour la science ;
le bien et le mal, les crimes et les vertus ne sont
à ses yeux que des événements et. des causes. Thucydide n’est pas même emporté par le mou- • vèment des faits; son récit n’entraîne pas; aucune passioïi ne peut l'atteindre; s'il a une muse ;
conclusion:. . ....... --351
eHe ressemble à la froide Diane de la Tauride, v
qui, le front calme, égorgeait les hommes et , trempait ses bras de vierge dans le sang. Habitués à nous troubler, à pousser des cris à cha- -que événement, nous ne concevons pas comment cet homme, témoin des massacres de cette guerre, qui a combattu et plaidé sur cette place publique, a pu garder cette immobilité sublime. Le génie grec, quand il touche un genre de perfec^ tion, le pousse jusqu’au bout, avec une audace de raison qui accable. Thucydide, ayant conçu la nature du vrai, méprise le reste. C’est parce qu’il est d’accord avec lui-môme qu’il ne s’amollit pas un seul instant, il est philosophe et orateur de
la môme façon que narrateur et critique. Sa philosophie est dans ses discours, comme celle de •tous les anciens. Mais elle ne ressemble ni à celle de Tile Live ni à celle des autres. Un moderne
n’aurait qu’à transcrire le portrait des Athéniens et des Lacédémoniens, le tableau que fait Périclès de la politique et des mœurs d’Athènes, les harangues qui exposent les forces des deux partis. Les idées n’y sont point embellies ni voilées par le vêlement oratoire, mais pures et nues comme les faits eux-mêmes, et les discours ne sont que^des précis de raisons. Thucydide connaît les causes comme Tacite connaît les hommes ; la philosophie de l’un est aussi précise que
les peintures de l'autre, et il me semble que, par des chemins opposés, l’imagination et la raison, ils ont atteint tous deux la parfaite vérité. De cet excès de pensées naît le seul défaut de Thu cydide : ses narrations sont aussi belles et aussi claires que celles de Xénophon ; mais le style de ses harangues est pénible. Elles sont chargées d’idées abstraites que leur concision rend obscures, et d’antithèses qui font vainement effort pour y porter la clarté. Les phrases, tournées et
retournées cent fois par une méditation intense,
sont comme des étrangères à qui les voit pour la première fois. Les mots pressés par - cette main * puissante, presque déformés, sont parfois détournés de l’usage ordinaire. Les constructions souffrent de la domination de la pensée; et le style tout entier est comme opprimé, et violenté y par sa propre énergie. Cet homme extraordinaire ne tombe que par l’excès de sa force ; une seule de ses armes d’historien se brise, et c’est dans l'embrassement trop violent dont il étreint la vérité.
Tite Live, ce semble, est ici en illustre compagnie, et, comme Dante dans les champs Élysées, • parmi des hommes qu’il est glorieux de vaincre * et à qui sans honte on peut céder. Au-dessus d’Hérodote, de Xénophon, de Salluste, de César, il reste au-dessous de Tacite et de Thucydide. Songeons pourtant, avant de lui donner des mai-
très, que Thucydide et Tacite, annalistes comme lui, n’ont pas su mieux que lui ordonner les faits selon les idées générales, que leur tâche fut plus aisée puisqu’ils écrivaient l’histoire contemporaine, que l’on a perdu les plus beaux livres de Tite Live, puisqu’on voit par ceux qui restent, qu’en approchant de son temps, son récit devenait plus complet et plus vrai. Les voilà maintenant tous trois assez près l’un de l’autre, et l’on aime mieux les admirer tous ensemble que leur
chercher des rangs.
§ 3. Tite Live devant les historiens modernes. — Progrès de la critique, de l’érudition et de la philosophie. — L’histoire moins animée et plus décousue. — L’histoire moins certaine et trop anecdotique. — La véritable histoire est celle des passions, et son expression naturelle est l’éloquence. — Ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu. Ce que nous
avons oublié et ce que nous pouvons apprendre.
Les modernes ont renouvelé l’histoire comme le reste ; mais chacun a les défauts de ses qualités ; et puisque Tite Live reçoit des leçons de nos
historiens, il leur en donne. Nous pourrions beaucoup lui apprendre; il peut beaucoup nous enseigner.
Nous avons de la science une idée plus exacte que lui. D’abord nous la voulons plus solide;, instruits par les méthodes des sciences physiques, nous contrôlons mieux les faits. La critique, qui par hasard s’est rencontrée autrefois dans Polÿbe
et dans Thucydide, est devenue un corps de règles et d’exemples universellement suivis, patrimoine de tout historien. Nous voulons aussi que la science soit plus complète. L’histoire embrasse maintenant plusieurs ordres de faits que jusqu’alors elle avait laissés hors de soi : les arts mécaniques, l’indüstrife, le commerce, méprisés par les anciens comme serviles, aujourd’hui réhabilités parce qu’ils sont exercés par des hommes libres ; les mœurs domestiques, oubliées autrefois pour les événements politiques, àiijoiifiî’hüi étudiées parce que la famille intéresse l’homme autant que l’État; les religions, les sciences, les lettres, les arts qui alors semblaient l’œuvre de quelques hommes, et qui aujourd’hui* semblent l’œuvre de toute la nation. L’histoire agrandie a
reçu enfin dans son enceinte la nature humaine tout entière. On voulut alors qu’elle devînt plus philosophique, et trouvant par le progrès des sciences physiques que les changements des Corps arrivent selon des lois fixes, on soupçonna que ' des lois fixes gouvernent les changements dé î’èsprit. Deux mille ans ajoutés au souvenir, étendant la perspective, permirent d’entrevoir Cet ordre ; et tant d’espèces d’histoire, ajoutées à l’histoire politique, firent saisir les dépendances mutuelles des divers ordres de faits qui composent là vie Immàine* Ati lieu dé süités (Têtfene-
ments, oh vit des classes de faits ; on rangea ces
classes en un système, on résuma le tout en des formules, et l’on jugea que l’histoire universelle doit expliquer etenchaîner sous une seule loi toutes les actions et toutes les pensées du genre humain.
« 4. i ‘il
Cette conception est fort belle; mais ne réduisons pas l’histoire à n’ètre qu’une science. Plusieurs de nos historiens auraient dû apprendre de Tite Live qu’il ne faut pas mêler les dissertations au récit, ni entourer un fait du cortège de discussions, de conjectures, de raisonnements qui l’établissent. C’est laisser sur l’édifice les échafaudages qui ont servi à le construire. Le récit languit dès que la suite des événements est interrompue par la comparaison des textes et la critique des témoignages. Pour que l’œuvre soit vivante comme la nature, il faut que, comme la nature, elle ne comprenne que des événements et
des actions. Le livre de Niebuhr n’est que la ma-
tière d’une histoire; et combien d’autres moins choquantes, où tel chapitre entier est une dissertation ! À grand ’peine trouveriez-vous une véritable histoire des faits anciens qu’on atteint paf conjecture, ou des faits récents qti’on interprète avec passion; le récit disparaît soiis la controversé, et la critique ôte la vie. D’autre part, l’érudition ôte l’unité. ÜÙ placer les différentes espèces d’hiàtbiltè <pii céiriiposent celle d’une iiatiôil ?
Comment les ordonner de manière à reproduire dans le récit le mouvement unique et continu dont elles sont les parties? Comment recomposer le drame indivisible avec ces scènes éparses? Ce qu’on appelle au dix-huitièmç siècle l’histoire philosophique est 1 histoire démembrée. Dans l’Histoire d’Angleterre de Hume, dans le Siècle de Louis XIV de Voltaire, on rencontre ici la politique, là-bas la religion, plus loin les arts, les lettres ou le commerce, chaque ordre de faits dans un lieu séparé, comme les divers organes du corps dans un cabinet d’anatomie. Sans trouver encore le plan véritable, Tite Live imite mieux la distribution naturelle des faits. Il présente ensemble ceux qui sont arrivés ensemble y il veut qu’ils marchent de front dans 1 histoire, puisqu’ils marchent de front dans le temps. Il ne revient pas trois ou quatre fois sur ses pas pour ramasser des séries d’événements laissés sur la route et faire une armée de ces corps dispersés; son récit est mieux ordonné, parce qu’il est moins érudit. Enfin on apprend de lui qu’il faut fondre la philosophie dans le récit ; elle ne peut en être séparée, puisqu’elle en est l’âme; et on ne doit Py apercevoir que par l'ordre qu’elle y met; celui qui à chaque instant s’arrête pour raisonner sur les effets et les causes n’est plus un artiste, mais un savant. N’oublions pas que l’histoire est sur-
tout une narration, que Tite Live a mieux indiqué la corruption insensible de Rome en énumérant chaque année les crimes des généraux, qu’en donnant à part une sèche formule, et qu’en changeant les théories en discours, il. les a changées en faits. Dans l’historien, il y a le critique qui vérifie les faits, l’érudit qui les recueille, le philosophe qui les explique ; mais tous les personnages restent cachés derrière le poète qui raconte. Ils lui soufflent toutes ses paroles et ne parlent pas. L’histoire ne garde les traces ni des controverses de la critique, ni des compilations de l’érudition,, ni deè abstractions de la philosophie. Abstractions, compilations, controverses, doivent se fondre en une œuvre d’art au souffle de l’imagination, comme dans le moule de ce sculpteur d’Italie, l’argent, le plomb, le cuivre, les vases prédeux, se fondirent pour former la statue d’un dieu .
On a de nos jours ouvert des voies nouvelles dans l’art comme dans la science, et changé la manière d’écrire l’histoire, comme la manière de la composer. Depuis cinquante ans, les poètes et les artistes ont compris que nul homme n’est une idée ou une passion en général, que chaque caractère est une empreinte personnelle et originale, et que, pour représenter un peuple ou un personnage, il faut dessiner ses traits distinctifs et personnels. Cette maxime pratiquée a repeu-
plé aussitôt tout )e champ du passé. Des figures nettes se -sont levées en pleine lumière, en foule,
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avec une diversité infinie, là où de vagues ombres, toutes semblables entre elles, assoupissaient l’attention et confondaient les souvenirs.* Le Grec, le Romain, l’Espagnol, l’Égyptien, le Numide, sont entrés dans l’histoire avec leur physionomie propre; et l’art, comme la science, s’est rapproché de la vérité.
Cette recherche des traits particuliers finit par changer l’histoire en une suite d’anecdotes. Tel ’ écrivain, au lieu de peindre des hommes à grands traits, comme Tite Live, explique au long ses occupations d’enfance, le caractère de ses parents, l’aspect de sa chambre, la couleur de ses habits; à force de poursuivre les détails distinctifs, on tombe dans des biographies interminables, et le
récit d’une révolution est un roman de mœurs.
Tel autre, pour expliquer la ruine d’un trône, va
chercher une histoire de prison ou un paragraphe de théologie ; un geste, une parole, un simple accident nous semble l’abrégé d’un caractère, d’un siècle, d’un peuple. Une divination aventureuse
et poétique invente des vérités qu’elle laisse sans
preuves et entoure d’erreurs. Comprenons, par
l’exemple de Tite Live, que sous le Romain, le Grec, le Barbare, il y a toujours l’homme, que
les lieux communs sont les vérités universelles,
que les vastes révolutions ont pour cause les
passions générales, et que la misère et l’oppres-
sion les ont faites à Rome comme chez nous. La
faim, la douleur, les différences de religion et
de race, le besoin de jouir et d'agir, sont par-
tout les ressorts de l'histoire, comme la pesan-
teur et la chaleur sont partout les moteurs de la nature. Pour embrasser tout le vrai, il faut imiter Tite Live aussi bien que les modernes ; et si l'on fait agir un personnage ou un peuple, on doit montrer les inclinations générales sous les penchants personnels.
Les modernes donnent trop à la science et aux détails particuliers ; Tite Live, à l'art et aux traits généraux. Mais, dans ce commerce d'enseignements, Tite Live, par son éloquence, fournit le principal. Car le propre de l'éloquence est de reproduire les passions humaines dans un style
parfait. Or, les passions, étant les causes des évé-
nements, sont la substance même de l'histoire. Nous l'oublions trop aujourd’hui : les questions de finances, de tactique, de politique, d’administration, les détails du dogme, de la philosophie,
des arts, de la science, tous les traits doivent , * ■ entrer dans le tableau de la vie humaine, mais
pour servir à la peinture des passions humaines, et le véritable objet de l’histoire est l'àme. Maintenant une peinture de passions, sans l’expres-
sioft parfaite, est fausse ou froide. Pour être historien, il faut donc être grand écrivain. Aujourd’hui sans doute l’on pense et l’on sent avec force, et nos histoires ont plus de science et de vie que les anciennes. Mais l’art d’écrire s’est corrompu. Nous respirons la contagion dans l’air en dépit de nous-mêmes; toute langue se gâte à l’usage; la nôtre s’est chargée de métaphores, de termes abstraits, d’expressions toutes faites, que la réflexion, la philosophie, la poésie, le travail des littérateurs et des penseurs ont apportés. La plupart de nos auteurs écrivent comme au quatrième siècle, avec autant d’incorrection et de recherche que saint Augustin. Nous n’entendons plus ce que nous disons, et nous voulons dire plus que nous ne pensons. Nous songeons à nous grandir, et nous ne songeons point à nous comprendre. Saint Augustin étudiait, pour se corriger, le style exact et naturel des anciens maîtres. Nous souffrons du même mal que lui, et nous devons employer le même remède. Nul plus que Tite Live n’est digne de nous l’offrir. De nos jours, l’histoire, accrue par la critique, l’érudition et la philosophie, a coulé plus large, plus réglée et plus profonde; mais, conduite par lui, elle était plus pure, et son cours plus rapide et plus droit.
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