‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 3 sur 105 · liOn.EVARD SAlNT-OKliMAIX. 7'J · texte numérisé non relu

liOn.EVARD SAlNT-OKliMAIX. 7'J

Droits de projiii.^lé el de Iradurlion ré&erié»

L'Académio française avait proposé, pour sujet d'un prix à décerner en 1855, la question suivante :

« Étude critique et oratoire sur le ^énie de Tite Live; faire connaître, par quelques traits essentiels de la société romaine au siècle d'Auguste, dans quelles conditions de lumières et de liberté écrivit Tite Live, et rechercher ce qu'on peut savoir des circonstances de sa vie.

« Résumer les présomptions d'erreur et de vérité qu'on peut attacher à ses récits, d'après les sources qu'il a consultées et d'après sa méthode de composition historique, et, sous ce rapport, apprécier surtout I les jugements qu'ont portés de son ouvrage Machiavel, Montesquieu, de Beaufort et Niebuhr.

« Faire ressortir par des analyses, des exemples 'hien choisis et des fragments étendus de traduction, !les principaux mérites et le grand caractère de sa inarration, ses vues morales et politiques, ei son géinie d'expression, en marquant aussi quel rang il occupe entre les grands modèles de l'antiquité, et quelle étude féconde il peut encore offrir à l'art historique de notre siècle. »

Séance publique du 30 aoiU 1855.

RaPPOKT de m. YlLLEMAlN.

« .... Cette fois l'Académie avait désigné, pour sujet d'un tel travail, un des plus grands maîtres do la narration antique, ou plutôt du génie historique, dans tous les temps ; car les diversités de mœurs et de costume, les accidents de climats et d'institutions laissent trop de place à l'homme lui-même, à l'inépuisalile fonds des passions humaines, pour que l'art de les pénétrer et de les peindie aujourd'hui ne soit pas encore, dans sa multiple richesse, ce qu'il était il y a deux mille ans. De même que la statuaire hellénique avait su enfermer et faire saillir, sous la perfection majestueuse de la forme, toutes les émotions de l'âme, ainsi les grands historiens de la Grèce et de Rome, sous cette beauté d'éloquence que parfois on leur reproche, et qui est une portion de leur vérité même, ont ineffaçableraent gravé les traits toujours renaissants de la grandeur virile ou de l'abaissement moral, aux prises avec l'ambition, la gloire, la liberté, l'esclavage. Se pénétrer de leurs récits, c'est apprendre la vie publique; c'est plus encore, c'est étudier, avec le génie des époques différentes, la nature de l'homme, les lois auxquelles il n'échapp.j jamais, et qui sont comme les conséquences de cette nature même, et les volontés de Dieu sur elle.

« Une telle étude est vaste; et Tcxamen qu'avait demandé l'Académie sur Tite Live n'était rien moins ([u'un livre de critique savante, de philosophie ap})li- (jui'-e au droit public et à la morale, d'art oratoire et de goùl. Gcs coaditioas élevées et diverses ont été près-

que remplies par un homme de talent, qui s'y ^^i repris à deux fois : et l'Académie, sur trois laborieux ouvrages qu'elle avait reçus dans un Concours pro rogé, a la satisfaction de couronner un travail solide et neuf, où le sentiment de l'antiquité et la méthode moderne s'unissent à propos, et qui met habilement sous nos yeux toutes les questions de certitude historique, de vérité locale, d'enseignement vrai, de passion dramatique et de goût, que font naître les annales de Tite Live, ce monument mutilé, mais si grand encore, érigé à la mémoire du peuple dont la trace est demeurée partout sur notre Europe.

« Depuis les érudits du seizième siècle et les penseurs leurs contemporains, depuis Glareanus et Machiavel jusqu'au sceptique inventeur Niebuhr, que de témoins à consulter, que de jugements à revoir, pour les corriger l'un par l'autre et en tirer l'évidence ! mais ce que l'auteur a surtout heureusement interrogé, c'est Tite Live lui-même confronté avec son temps, avec la législation, les mœurs, la littérature générale de son pays. Pour cela il fallait un loUré autant qu'un philosophe, un homme de goût Hutant qu'un érudit; car Tite Live, c'est l'image même de l'urbanité romaine, dans sa splendeur élégante, après les maux de la guerre civile, mais avant les abjections de l'empire, et lorsqu'il restait encore de la liberté disparue comme un reflet de noblesse nationale et de gloire.

« Pour atteindre là, le jeune et habile érudit, vainqueur dans ce Concours, a dû faire un morceau d'histoire autant qu'une œuvre de critique. Il n'a pas séparé le peintre du modèle, et le poète historien de tons les grands souvenirs et des traditions

magnanimeiC qui ont fait sa poésie. C'est l'intéièt puissant du travail étendu que récompense aujourd'hui l'Académie : non que l'autour ait nulle part pris le ton du panégyrique, ni qu'il ait naturellement l'esprit trop admirateur. Sa réflexion fine et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur, ot à relever des excès daos la louange, autant que dos torts dans la gloire. Son style net el juste, parfois énergique et nouveau, lorsqu'il exprime ses propres idées, ne se prête pas toujours à rendre avec assez d'émotion et d'éclat l'éloquence de son modèle. Il n'a pas, devant Tite Live, l'éblouissomont de ces étrangers qui, venus des confins les plus reculés de la Gaule et de l'Ibérie, pour voir le grand historien, repartirent, après cette entrevue, sans regarder au delà, et donnant cet exemple inouï, nous dit saint Jérôme', d'avoir cherché dans Rome autre chose que Rome elle-même. Notre sévère et ingénieux critique ne partage pas cette préoccupation littéraire. En jugeant Tite Live, il porte sur beaucoup d'autres sujets une attention curieuse et libre. L'épigraphe même qu'il a choisie. In historia orator, et plusieurs pages de son livre destinées à la justifier, pourraient faire croire que, par ce titre d'orateur, dont il salue Tile Live, il n'est pas, dans la louange même, assez juste envers le grand historien. Les dis cours, en effet, mêlés par Tite Live à ses récits et

1. Ad Tilum livium lacteo eloquentiee fonte mananteu de ullimis Hispaniae Galliarumque finibus quosdam nobiles venisse legimus; et quos ad conleniplationem sui Iloma non traxerat, unius honiinis fama perduxit. Habuit illa aîlas inauditum omnibus sœculis celebrandumque miiaculum, ut tanlam urbem ingressi aliud extra urbem quœrercnt. (In Epist. ad Paull. D. Hieron.)

parfois inférieurs à quelques paroles originales qui nous sont parvenues d'ailleurs* dans leur primitive rudesse, ces discours peuvent être chez lui souvent une heureuse parure de la narration : ils n'en sont pas la substance et l'âme ; ils laissent dans toute sa supériorité originale un autre et plus constant mérite de l'historien, le naturel éclatant du récit, la vérité des caractères et des peintures, cette passion dans la parole, enfin, qui est la vie nouvelle des temps «nciens ressuscites pour l'avenir ; c'est en cela, c'est par là que le récit de Tite Live, sans être trop oratoire, est admirablement éloquent, est l'éloquence même, aussi grande que ce qu'elle raconte, aussi grande que Rome. Félicitons cependant l'auteur, M. Taine, de ce noble et savant début dans les lettres classiques ; et souhaitons de tels candidats à nos concours et de tels maîtres à la jeunesse de nos écoles.

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