‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 89 sur 105 · Tite Live, I · texte numérisé non relu

Tite Live, I

licureux Grec la déshonore. Il faiil, pour quelle soit chaste, qu'elle n'ait pu prononcer un mot, qu'elle ait l'épée sur la gorge et la main de Scxtus sur la poitrine. Il faut la montrer, comme Tile Live, « éveillée en sursaut, etrrayée, ne voyant d'aide nulle part, et la mort sur sa tète, pendant que Tarcjuin avoue son amour, la supplie, mêle les menaces aux prières, la tente de toutes les manières dont on attaque le cœur d'une femme. » J'aamire ce même discours dans Denys ! Connue Lucrèce doit être tranquille en écoulant la tranquille dissertation de Sextus! « Si tu consens à me satisfaire, dit-il, je ferai de toi ma femme, tu régneras avec moi sur la ville que mon père m'a donnée, et, après sa mort, sur les Romains, sur les Sabins, sur les Étrusques, et tous les autres peuples auxquels il commande. Car je sais que j'hériterai du royaume de mon père, comme il est juste, étant l'aîné de ses tils. Quant aux autres biens dont jouissent ceux qui régnent, et dont tu seras maîtresse avec moi, qu'est-il besoin de te les dire, puisque tu les connais bien? » — Il y a de l'amour et de la fureur dans ces menaces de Tile Live : « Dès qu'il la voit inflexible, inébranlable même à la crainte de la mort, il ajoute à la terreur le déshonneur; il déclare qu'il la tuera, et mettra près d'elle an esclave égorgé, alin qu'on la dise poi-

gnardée dans un ignoble adultère. Par celte menace, sa brutalité triompha d'une chasteté inllcxible. Quand Tarquin lut parti, lier d'avoir vaincu l'honneur d'une tennne, Lucrèce, accablée d'un si grand malheur, envoya un messager à Rome et à Ardéc pour a^erlir son père et son mari de venir chacun a\e(' un ami lirlèlo : une chose horrible est arrivée. » Denys ne comprend pas que ce corps et ce cœur sont brisés, qu'elle a honte de paraître au jour, qu'elle voudrait se cacher à la lumière, aux yeux des autres, à sa propre pensée. « Elle monte sur un char, dit-il, et se rend au plus vite à Rome. » Mais laissons Denys (jui gâte et glace ce qu'il touche. Le récit de Titc Livc est trop beau maintenant pour qu'on l'interrompe : « Ils trou\ent Lucrèce dans sa chambre, assise, le visage sombre. A l'arrivée des siens, ses larmes coulent, et son mari lui demandant: « Tout va-t-il bien? « — Non, dit-elle; car quel bien reste à une « femme qui a perdu l'honneur? Les traces d'un » autre homme, Collatin, sont dans ton lit. » Pourtant le corps seul a été souillé, l'âme est « innocente : ma mort en sera le témoin. Mais « donnez-moi vos mains i)0ur gage et votre pro- « messe que l'adultère ne sera pas impuni. C'est « Sextus Tarquin (jui , ennemi sous le nom « d'hùte, la nuit dernière, armé, a remporté

LES NARRATIONS DANS TITE LIVE. 277 « d'ici un plaisir mortel pour moi, et pour lui, a si vous êtes des hommes. » Tous lui donnent tour ù lour leur parole; ils consolent son àmc malade, l'excusent puisc|u'elle a été contrainte, rejcllent le crime sur l'auteur de l'attentat : l'àme pêche et non le corps; cjuand l'intention a manqué, il n'y a pas de faute. « C'est à vous de « voir, dit-elle, ce cjui est dû à l'autre. Pour « moi, si je m'absous du crime, je ne m'exempte « pas de la peine. Nulle femme désormais n'aura ce l'exemple de Lucrèce pour être flétrie et vivre.» Elle enfonce dans son cœur un couteau qu'elle avait sous son vêtement, et tombe sur sa blessure, mourante; son père et son mari s'écrient.» Ceci ne ressemble guère à tant de tragédies où l'on meurt facilement, pour finir la pièce, et comme en cérémonie. Lucrèce est calme et sombre avant l'arrivée de son père, car sa résolution est' fixe. La nature fiéchit un instant quand elle les voit ; elle pleure. Mais quand elle commence ce discours si court, si ferme, si libre *, sa volonté est de nouveau tendue; elle a sa justification toute prête. Les mots qui la trahiraient sont obscurs et certainement prononcés à voix basse, et le dernier, qui est clair, rejeté au bout de la phrase, arrive avec le coup de poignard.

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