Eusè'be, Chrnniqur. n
peu de chose. La réflexion solitaire, si forte qu'on la suppose, est faible contre cette multitude d'idées qui de tous côtes, à toute heure, par les lectures, les conversations, viennent l'assiéger, renouvelées encore et fortifiées par les institutions, les habitudes, la vue des lieux, par tout ce qui peut séduire ou maîtriser une âme. Et comment les repousserait-elle, formée elle-même à l'image des contemporains, ayant reçu des mêmes circonstances la même éducation et les mêmes penchants? Tels que des flots dans un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu de bruit dans le large courant qui nous emporte; mais nous allons avec les autres et nous n'avançons que poussés par eux. Érudition , critique , philosophie, art d'écrire, tout ce que nous trouverons dans Tite Live, nous le verrons en partie et d'avance dans la sciencf^- et la littérature de son temps.
I. Ce grand ouvrage d'esprit n'était à ce moment rien d'étrange. Depuis que l'empire était en paix, et les atTaires publiques dans la main d'un homme, tout le monde écrivait à Rome.
Scribimus indocli doctique poemata passim.
Agrippa, Auguste, Pollion avaient fondé des-
bibliollicqucs'. Les philologi aflluaient de Tarse et (lAlexandrie. Pendant une lamine, ils furent nourris aux frais do l'Élal, « et les plus grands personnages assistaient à leurs leçons. » Les récitations s'établissaient; Auguste lui-même \ venait écouler non-seulement des poèmes et des nisloires, mais des dialogues et des discours*. Il se plaignait à Horace de n'élre point nommé dans ses vers, et lui demandait s'il avait honlc de l'avouer pour ami; du reste, lettré lui-même jusqu'à faire des tragédies, qu'il avait le bon goût d'eiïacer. Mais la plupart des recherches se tournaient vers l'ancienne histoire. Rabirius, C. Sévérus, Pédo Albinovanus, écrivaient des poèmes sur les dernières guerres, et Virgile, dans son Iliade romaine, remontait au temps où Rome n'était qu'un mont solitaire, mais où un dieu, on ne sait quel dieu, habitait déjà les collines prédestinées. Ovide écrivait des vers sur les fastes, Properce sur les légendes héroïques de Rome. Deux écoles nouvelles, celles de Lahéon et de Capiton, ordonnaient en un corps de doctrines les réponses des vieux jurisconsultes, les édits des préteurs et les anciennes lois de leur pays. Slrabon voyageait par tout l'empire pour donner à l'histoire sa vaste géographie.
1. EKger, Examen des historiens du siècle d'Auguste. — 2. Suéloue, Vie d'Auguste.
De tous côtés naissaient des mémoires. Augusle, parmi les soucis des affaires, écrivait les siens. Trogue Pompée, Diodore, Dcnys d'Halicarnass»', Juba, Pollion, Timagcne, Labiénus, com[)osaicnl leurs histoires. Les esprits se reportaient avec affeclion et complaisance vers celte antiquité dont les conseils avaient été si sages, les mœurs si pures, les actions si fortes. Auguste restaurait les anciens temples, rétablissait les coutumes oubliées, faisait lire dans le sénat, pour a})puycr SCS lois, les discours de liutilius et du censeur Métellus. Oisiveté, orgueil de citoyen, amour des lettres, développement des sciences, faveur du prince, accumulation des documents, tout engageait un Romain à faire l'iiistoire de Rome. Écrite plus tôt, elle restait sans dénoùment; écrite plus tard, elle comprenait le commencement d'un nouveau drame. Écrite alors, elle formait une action uni(pie et complète. Tive Livc raconte comment le monde devint la propriété de Rome, Rome et le monde la propriété de l'empereur.
On avait encore le droit d'être sincère, quoiqu'il fallût se hâter d'en user. Auguste tolérai' la satire. En citoyen cl en honmie d'esprit, .1 souffrit longtemps qu'on se moquât de lui. Longtemps Timagène, son détracteur, fut reçu avec bienveillance dans la petite maison du Palatin;
le prime admit dans les bibliolhcqucs les poésies injurieuses de Catulle et de Bibaculus; il respecta à 3Iilan une statue de Brutus', combla de charges et d'iionncurs 3Iessala, qui, à la première journée de Philippcs, l'avait chassé de son camp, et nomma le iils de Cicéron augure et consuP. ïite Live pouvait louer Brutus et Cassius, et garder l'amitié d'Auguste. Mais une liberté tolérée est précaire, et quelle garantie que la modération d'un maître ! La servitude est une lèpre qui naturellement s'étend aux parties saines. Après la mort d'Horace, les lettres furent gouvernées comme le reste, Timagène chassé du palais, Ovido relégué à Tomes, la loi de majesté étendue aux écrits diffamatoires'. L'histoire de Labiénus fut brûlée, et Auguste s'emporta dans le sénat contre les écrits secrets qui couraient à Rome. C. Sévérus fut exilé; Albutius Silon, (|ui avait regretté tout haut et trop vivement la républitiue, craignant le sui)plice, se tua. On a pensé que ce changement força Tite Livo, sur la lin de son histoire, à dissimuler, et l'arrêta à la
1. D.uuy, 77<('.se, p. 254 — 2. Ou sait l'anecdote rapporlc": par l'iiitarque. Auguste trouva un jour un de ses petils-filf ([ui lisait un ouvrage de Cicéron; l'enfant effrayé cacha son livre Auguste prit le volume et dit au bout d'un instant : a C'était un liuinme éloquent, mon fils, un homme éloquent et qui aimait sa patrie. » — 3. Egger, Examen des hiatorietui du sicde d'AiiQUile.
iiiorl do Driisus. D'aulrcs plus dociles mentirent hiciilùt aillant (ju'il plut au prince. On eut le livre de Vellcius Paterculus qui exaltait le triumvirat d'Octave, et, racontant sa mort, disait qu'il avait rendu au ciel son àme céleste. Puis Tibère imposa l'adulation outrée, et pendant cinquante ans on vit des libelles ou des panégyriques, mais point d'histoire'. Tite Live eut pour écrire le moment court et précieux où la liberté de parler servit à la liberté d'agir.
Mais avec la volonté et la permission de faire l'histoire, avait-on l'érudition critique, l'esprit philosophique et le genre d'imagination sans lesquels l'histoire n'est pas? On en peut douter.
II. L'histoire à Rome ne fut d'abord qu'un registre d'administration tenu par le grand pontife, une suite de mémoires rédigés par orgueil de race, plus tard un recueil de beaux exemples et une matière offerte à l'éloquence. Opus hoc imum maxime oratorium , dit Gicéron ^. Gaton écrivait ses Origines en gros caractères, afin que son fils pût y lire des modèles de vertu. Sallusle faisait rassembler par le grammairien Atteins des locutions anciennes, et traitait l'histoire en exercice de style^ A ce titre, elle délassait les hommes faits et entrait dans l'éducation des
1. Tacite, Annales, I. — 2. Cicéron, des Lois, I, 2. — 3. Suùlonc, cité par M. Miciiclet.
jeunes gens; Claiule s'y était apjiliqué par le
conseil de Tite Live lui-môme. Tout occupée de
l'utile, sans autre art que l'éloquence, Rome n'a
ni l'imagination nc.\il)lc, ni la sagatité paticnlo.
ni la philosopliic désintéressée qui font l'iiislo-
ricn.
On n'avait alors nulle idée de la grossièreté antique. Cicéron, le plus grand esprit de Rome, croyait que du temps de Romulus les lettres étaient anciennes et florissantes, et ne soulfrait pas qu'on appelAt Romulus un barbare'. A la vérité, il doutait des entretiens de Psiima cl d'Égérie, du rasoir de l'augure, des fables trop poétiques, et, en dépit do son patriotisme, devenait, par bon sens, sccptiiiuc et critique. Mais il louait longuement la prudence des premiers rois, et développait les profonds calculs de leur politique. On croirait, à l'entendre, que les législateurs de Rome furent des pliilosophes grecs, politiques de cabinet, occupés à combiner des institutions comme les pièces d'une machine. Au siècle dernier, nous jugions de même la constitution de Lycurgue, oubliant que, s'il y eut un Lycurgue, il ne fit que transformer en lois les nui'urs des Doricns. Quoi do plus faux et de plus aimable que le personnage de Caton dans