‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 96 sur 105 · Dans les Catilinaiics, par exemple. — 2. Tite Live, V · texte numérisé non relu

Dans les Catilinaiics, par exemple. — 2. Tite Live, V

298 r.IIAPITRE Ili.

donc de vous voir enfin tirés d'une si longue erreur, el, comme celte erreur est dissipée dans un moment où vos alîaires sont particulièrement prospères, je vous en félicite vous, et, à cause de vous, la république. Y a-t-il quelqu'un qui ne voie que jamais injustice, si l'on a pu en com-' mettre contre vous, n'a blessé et irrité les tribuns comme le bon vouloir que les Pères ont montré pour le peuple en instituant la solde des soldais? Que croyez-vous qu'ils aient redouté alors, ou qu'ils désirent troubler aujourd'hui, sinon la concorde des ordres, pensant qu'elle aura i)0ur principal effet de dissoudre la puissance tribuniliennc? On les prendrait, par Hercule, pour de méchants ouvriers qui cherchent de l'ouvrage. Ils veulent qu'il y ait toujours quelque chose de malade dans la république, afin que vous les aj)pelicz pour la guérir. Mais défendez-vous, ou attaquez-vous le peuple? Êtes-vous les adversaires des soldats, ou plaidez-vous leur cause? A moins peut-être que vous ne disiez : « Tout ce « que font les Pères nous déplaît, que ce soit « pour le peuple ou contre le peuple; » et, comme les maîtres défendent à leurs esclaves d'avoir affaire avec les étrangers, jugeant convenable qu'ils n'en reçoivent ni bien ni mal, de même vous défendez tout commerce entre les Pères et le peuple, de peur (pie nous n'attirions à nous le

peuple par notre douceur et notre libcralilé, el que le peuple ne s'avise d'écouter nos conseils et d'y obéir. Combien plutôt devriez-vous, s'il y avait en vous, je ne dis pas une àme de citoyen, mais ({uelquc chose d'humain, favoriser et, autant que vous le pourriez, entretenir la bienveillance des Pères et la déférence du peuple! Car, si cette concorde est perpétuelle, qui hésiterait à promettre que cet empire sera bientôt le plus f;rand entre tous ses voisins?

« J'expliquerai tout à l'heure combien mes collègues, en refusant de ramener l'armée de Véies avant la fin du siège, ont pris une résolution, non-seulement utile, mais nécessaire. Je veux j)arler d'abord de la condition des soldats. Làdessus, je crois, mon discours paraîtrait juste, non-seulement à vous, mais dans le camp même, si je le faisais avec l'armée pour juge. Aussi bien, s'il ne me venait à l'esprit aucune raison, j'aurais assez du discours de mes adversaires. Dernièrement, ils ne voulaient pas qu'on donnât une solde aux soldats, parce qu'on ne leur en avait jamais donné. Comment donc peuvent-ils maintenant s'indigner que, les soldats ayant reçu un nouvel avantage, on leur impose en proportion un travail nouveau? Il n'y a jamais de travail sans payement; mais d'ordinaire aussi, sans travail dépensé, il n'y a pas de payement. La peine et leplai-

sir, si dissemblables de nature, sont joints entre eux par une sorte d'alliance nalurellc. Auparavant, le soldat trouvait [)énible de servir la rci)ublique à ses frais; mais il était content d'avoir une partie de l'année pour cultiver son champ et récolter de quoi se nourrir lui et les siens, en paix et en guerre. Il se réjouit maintenant de trouver prolit à servir l'État, et reçoit sa solde avec plaisir. Qu'il se résigne donc à rester un peu plus longtemps éloigné de sa maison et de son bien, qui n'ont plus de charge pesante; si la république l'appelait à compter, n'aurait-elle pas le droit de lui dire : « Tu es payé pour un an; tu me dois « un an de travail. Trouves-tu juste, pour un « service de six mois, de recevoir la solde ence liére? »

« Je m'arrête malgré moi, Romains, sur celle partie de mon discours. On ne doit agir ainsi (ju'avec un soldat mercenaire. Nous, nous voulons agir avec vous comme avec des concitoyens, et nous trouvons juste qu'on agisse avec nous comme avec la pairie. Ou bien il fallait ne pas entreprendre la guerre, ou bien il faut la faire selon la dignité du peuple romain et l'achever au plus tôt. Or, nous l'achèverons, si nous pressons le siège, si nous ne nous retirons pas avant d'avoir, par la prise de Véies, touché le but de notre espérance. Et, par Hercule, quand nous

n'aurions pas d'aulrc motif, lu honte devrait nous imposer la persévérance. Jadis, pendant dix an>, à cause d'une seule femme, une ville fut as- ;iv''gce par la Grèce entière; à (pielle distance! par combien de terres et de mers séparée de leur pays! Nous, à vingt milles d'ici, presque en vue de notre ville, nous ne pouvons supporter un siège d'un an! Sans doute, parce que la cause de la guerre est légère, et que nous n'avons pas assez de justes ressentiments qui nous piquent à persévérer? Ils se sont révoltés sept fois; jamais ils n'ont gardé la paix fidèlement; ils ont mille fois ravagé nos champs; ils ont forcé les Fidénates à nous trahir; à Fidcncs, ils ont tué nos colons; ils ont conseillé, conlrairement au droit des gens, le meurtre imi)ie de nos dé[)utés; ils ont voulu soulcverconircnous toute l'Étrurie, cl ils y travaillent aujourd'hui. Quand nos députés sont allés leur demander réparation, ils ont \iolé, peu s'en faut, leurs personnes. Est-ce à de tels hommes qu'il faut faire une guerre molle et interrompue?

« Si une juste hauie ne vous touche pas, ceci, je vous prie, vous touchera-t-il? La ville est enfermée par de grands ouvrages qui resserrent l'ennemi entre ses murs. Il n'a pas cultivé ses champs, et ce qu'il a cultivé a été ravagé par la oucrrc. Si nous ramenons l'armée, (pii no voil

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que, iion-seulcnicnt par le û«iv de se venger, mais par la nécessite de i)iller les récolles des autres, puisqu'ils ont perdu les leurs, ils viendront envahir nos campagnes? Ainsi, par ce conseil, nous ne différons pas la guerre, nous l'amenons sur notre territoire. — Mais quoi! l'intérôt propre des soldats à qui ces excellents tribuns veulent du bien tout d'un coup, après avoir tenté de leur arracbei- leur solde, quel est-il? Ils ont conduit, par tout ce vaste circuit, un relranclu-ment et un fossé, deux ouvrages d'un grand travail. Ils ont fait des redoutes d'abord jieu nombreuses, puis, quand l'armée s'est accrue, trèsrapprochées. Ils ont élevé des fortifications nonseulement du côté de la ville, mais encore du côté de rÉtrurie, contre les secours qui pourraient venir de là. Parlerai-je des tours, des mantelets, des tortues, de tout l'appareil dont on a besoin pour le siège des villes? Maintenant que tant de lra\aux sont achevés, et qu'on est enfin par\enu au terme de l'ouvrage, pensez-vous qu'il faille abandonner tout cela pour venir recommencer l'été prochain et s'épuiser dans un nouveau labeur? Coml)ien il est moins pénible de défendre les ouvrages faits, de poursuivre, de persévérer, d'en linir avec ce souci? La chose sera courte, si nous l'achevons d'une haleine et si, par ces interruptions et ces relâches, nous ne

ralentissons pas nous-mêmes l'accomplisscmenl de nos espérances.

« Je vous parle de l'ouvrage et de la perte de temps. Mais quoi! le péril où nous nous jetons en dilTérant la guerre, pouvons-nous l'oublier, après les conseils si fréquents tenus en Étrurie pour envoyer du secours à Yéies! A présent, ils sont irrités, pleins de resscnliment; ils diseni (piils n'enverront rien; autant qu'il dépend d'eux, ils vous [)ermetlent de prendre Yéies. Qui peut promettre que, si nous dillerons la guerre, ils resteront dans les mêmes sentiments? Car, si vous donnez à Véies quelque relâche, des députations plus nombreuses et plus fréquentes iront en Étrurie; ce qui cho(pie aujourd'hui les Étrusques, cette royauté instituée à Véies, pourra cesser au bout d'un temps, soit par une décision de la cité qui voudra regagner les Étruscjues, soit par l'abdication du roi lui-même qui ne voudra pas que sa royauté soit un obstacle au salut de ses concitoyens. Voyez que d'embarras, quels inconvénients suivent ce parti : la perte d'ouvrages faits avec tant de labeur, le ravage imminent de nos champs, et, au lieu de la guerre contre Véies, la guerre contre lÉtrurie. Tels sont vos conseils, tribuns, semblables, par Hercule, é'i ceux d'un homme dont le malade pourrait se rétablir à l'instant, s'il souffrait un traitement

énergique, et (jui, en lui ofTrant un alinienl, un breuvage, un plaisir d'un instant, rendrait la maladie longue et peut-être incurable.

« Si ce n'est l'intérêt de cette guerre, par le dieu Fidius, c'est grandement l'intérêt de la discipline (|ue nos soldats s'habiluont, non-seulement à jouir d'une victoire gagnée, mais encore, si l'airaire traîne en longueur, à soulTrir l'ennui, à attendre l'issue, même tardive, de leur espérance, et, si l'été ne suflît pour achever la guerre, à la continuer l'hiver, à ne pas faire comme les oiseaux d'été, qui, dès l'aulomne, regardent autour d'eux pour trouver un toit ou un abri. Voyez, je vous prie : le plaisir et le goût de la chasse entraînent les hommes, parmi les neiges et les frimas, dans les montagnes et dans les forêts. N'appliquerons-nous pas aux nécessités de la guerre celte patience que fait déployer un amusement, un plaisir? Croyons-nous les corps de nos soldats si efféminés, leurs dmcs si molles, qu'ils ne puissent endurer un hiver, au camp, hors de leurs maisons? Faudra-t-il que, comme dans les guerres navales, ils consultent le temps et choisissent la saison? Ne pourront-ils, supi)ortcr le cliaud ni le froid? Ils rougiraient, j'en suis sur, si on leur opposait ces raisons. Ils soutiendraient (piil y a dans leurs corps et dans leurs âmes une patience virile, qu'ils peuvent

faire la guerre l'hiver comme l'été, qu'ils n'ont pas confié aux tribuns le patronage de la làchelé et de la mollesse, qu'ils se souviennent que cette même puissance tribunitienne n'a pas été fondée par leurs ancêtres à l'ombre et sous les toits. 11 est digne du courage de vos soldats, il est digne du nom romain de considérer non^seulement la guerre présente, mais de chercher une renommée» pour l'avenir, pour les autres guerres, devant les autres peuples. Pensez-vous que la différence dans l'opinion sera médiocre, si les peuples voisins croient qu'une ville n'a plus rien à craindre du peuple romain quand elle a soutenu quelques jours son premier choc, ou s'ils conçoivent une toile terreur de notre nom qu'ils estiment que ni l'ennui d'un siège éloigné, ni la rigueur de l'hiver ne peuvent arracher d'une place investie une armée romaine, qu'elle ne connaît de fin à une guerre que la victoire, qu'elle fait la guerre avec autant de persévérance que de hardiesse? 'Nécessaire dans toute entreprise militaire, la (l)ersévérance l'est plus encore dans le siège des jvilles, puisque la plupart d'entre elles sont inex- Ipugnables par la force de leur position et de leurs |remparts, et que le temps seul, par la famine et Hii soif, les réduit et les emporte. De môme, il réduira Véies, à moins que les tribuns du peuple ne viennent en aide à l'ennemi, et que les Véiens

lie Irouvonl à Rome les défenseurs qu'ils cher- , client vainenient en Élrurie. Peut-il arriver aux Véiens une chose plus désirable que de voir la ville romaine, puis, par sa contagion, le camp, se remplir de séditions? Au contraire, par Hercule, chez l'ennemi, la modération est si grande, que ni la fatigue du siège ni l'ennui de la royauté n'ont fait chez eux aucune innovation. Le refus de secours fait par les Étrusques n'a point irrité les esprits. Quiconque excite chez eux une sédition est puni de mort à l'instant. Personne n'a le droit de dire ce qu'on dit impunément devant vous. Nous châtions du bâton celui qui abandonne son drapeau ou qui quitte son poste; et ceux qui conseillent d'abandonner les drapeaux et de déserter le camp, non pas à un ou deux soldats, mais à des armées entières, sont écoutés publiquement en pleine assemblée! Tant vous êtes accoutumés à entendre avec faveur toute parole d'un tribun, quand même ils vous engagent à trahir la patrieet à dissoudre la république; séduits par la douceur de cette puissance, vous souffrez que sous elle se cachent tous les crimes. Il ne leur reste plus qu'à déclamer dans le camp et devant les soldats comme ici, à corrompre les armées, à leur défendre d'obéir, puisque enfin, à Rome, la liberté consiste à ne respecter ni le sénat, ni les magis-

hais, ni les lois, ni les coutumes de nos ancêtres, ni les institutions de nos pères, ni la discipline militaire. »

D'un discours sur les campements d'hiver le patricien a fait un réquisitoire contre les tribuns; il parle pour son parti en parlant pour la république; je crois que la passion n'a jamais fait un plus habile usage de la raison.

Mais les hommes, n'étant pas de purs esprits, ont besoin d'être touchés autant que convaincus; l'éloquence se nourrit de sentiments comme de raisonnements, et l'on doit souvent donner des tableaux pour preuves. Car il n'y a que les faits sensibles qui émeuvent, et, pour que la démonstration ait son effet, il faut que l'auditeur croie voir les faits eux-mêmes, qu'assiégé et accablé par une multitude d'images saisissantes, il soit emporté, bon gré mal gré, par son émotion. A chaque instant, dans Tite Live, le raisonnement devient une peinture : « Sommes-nous ici, dit Minucius, pour jouir comme d'un spectable du massacre et de l'incendie de nos alliés? Tout h l'heure, indignés qu'on assiégeât Sagonte, nous invoquions non-seulement les hommes, mais les traités et les dieux : et nous regardons tranquillement Annibal qui escalade les murs d'une colonie romaine. La fumée de l'incendie des maisons et des champs vient dans notre visage et

dans nos yeux; nos oreilles retentissent des cris de nos alliés qui se lamentent, implorant notre aide encore plus souvent que celle des dieux; et nous conduisons nos légions, comme des troupeaux, par des pâturages d'été et des gorges écartées, cachés dans les bois et les nuages ' ! » C'est l'imagination qui enfante les passions; plus elle est vive, plus elles sont violentes; plus un homme voit nettement un spectacle douloureux ou indigne, plus il est porté à s'indigner ou à s'attendrir. Pourquoi la péroraison du discours pour Milon est-elle si louchante? Parce que Cicéron met en scène son client, fait assistei les juges à un entretien, donne des larmes et des plaintes en spectacle. De même les députés de Capoue : « Un signe de tète, Pères conscrits, accordez aux Campaniens votre divine et invincible protection; dites-leur d'espérer le salut de Capoue. De quelle foule de citoyens de toute classe pensez-vous que nous ayons été suivis à notre départ? Comme tout ékiit rempli de vœux et de larmes? Dans quelle anxiété pensez-vous que soient maintenant le sénat et le peuple campaniens? Toute Ja multitude est aux portes, j'en suis sûr, Pères conscrits, debout, regardant au loin sur la route qui mène ici, l'àme pleine d'an-

l. T.te Live, XXII, U.

<,^oisse, suspendue dans rallenle de ce que vous nous ordonnerez de leur rai)porler'. » — Le propre (le la passion est d'exagérer les images, parce (|;rclle nail ellc-nuMiic d'une image : « Quels cliangcmenls, combien de changements entreprend Canuléius? La confusion des familles, le trouble des auspices publics et prives, en sorte qu'il n'y ait plus rien de pur ni d'intact et que, toute distinction étant ôtéo, personne ne reconnaisse ni soi, ni les siens. Car pourquoi ces mariages mixtes, sinon pour que les plébéiens et les patriciens s'accouplent au hasard comme des brutes-? » Les traits de ce genre abondent dans Tito Live. Si on les rassemblait, on aurait le recueil complet des passions humaines.

Carriendesiflc\iblequesonéloqucncc;elles'acconmiode à toutes les causes : Tite Live plaide pour lous les partis, plébéiens, patriciens, Romains, Samnites, Grecs, Carthaginois, non parréllcxion et avec elTort, mais nalurcllcment et sans peine, tant ses idées et ses émotions se changent d'ellesmêmes en discours! Chacun des siens est le développement d'une passion dont les mouvements variés font un mouvement unique, comme les ondulations dans un courant. Au bout d'un instant, on cesse de juger des idées, on écoute la voi\ d'un honune. Cha([ue i»hrase a son accent.

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