LES HOMMES DE
LEDRU-ROLLIN
Il faut admettre que le suffrage universel est mieux quun mot, mais non pas que Ledru-Rollin soit plus qu'un nom. Or si l'un est un grand mot, l'autre est forcément un grand nom. Et cela le dispense d'être un grand homme .
Je n'ai pas le présomptueux dessein de ruiner une gloire qu'établissent une révolution suffisamment dramatique et une existence mélodramatique amplement. Je n'y prétends non plus rienrestaurer. D'ailleurs les gloires durent ce qu'elles méritent de durer, et meurent d'elles-mêmes. Les considérations philosophiques, historiques, littéraires, n'ont contre elles aucune efficacité. En outre, si Ledru-Rollin a beaucoup vieilli depuis sa mort, écrire à son sujet peut tout aussi bien le rajeunir qu'accélérer sa décrépitude, à moins que cela^ne produise nul eff"et, ce qui, tout bien considéré, me semble très probable.
Et c'est précisément le plus sérieux motif pour écrire sur lui ; car Ledru-RoUin ne nous intéressant plus, il est très convenable de se demander si c'est parce qu'on ne le connaît pas assez ou parce qu'on îe connaît trop. L'avantage n'est pas négligeable de bien pénétrer les raisons de notre indifférence.
Il y a lieu de dire que Ledru-Rollin est un apôtre pour dire qu'il est vraiment quelque chose. Et encore ce n'est que peu de chose, car, le suffrages universel eut beaucoup d'apôtres ; il eut même quelques bons apôtres. Ledru-Rollin fut une des unités insaisissables de cette foule immense et l'avantageuse sonorité de son nom garde jusqu'aujourd'hui sa mémoire de périr.
On nest pas apôtre sans répandre quelques idées, ou, de préférence, quelques sentiments. Ledru- Rollin borna son effort à la diffusion d'un tout petit nombre des unes et des autres. Mais il fit en leur faveur une infatigable propagande. Fut-il un révolutionnaire? A peine. En tout cas, il consuma sa vie dans l'agitation. Et il importe de constater qu'il dépensa toutes ses aptitudes à remuer le peuple.
Ledru-Rollin pouvait être avocat. La malice des hommes et des événements le fît orateur politique. Vers cette époque vulgaire de Louis-Philippe, les complots des mécontentements et des amertumes aboutissaient de façon accoutumée à la police correctionnelle, ou bien, sort plus noble, à la cour d'assises. Ledru-Rollin consacra sa connaissance des lois à les invoquer, afin de défendre ceux qui
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s'occupaient très activement de les violer pour le plus grand bien du peuple dont ils avaient entrepris le salut. A mesure qu'il défendait avec bruit les accusés incessants que la monarchie traînait, à sa confusion, devant les tribunaux flexibles, Ledru- Rollin était plus incapable de résister à la sourde puissance d'une vocation suscitée en l'innocence de son âme vaniteuse : il allait être lui-même agitateur. Quand on est agitateur, on ne saurait l'être à demi. Ledru-Rollin le fut entièrement, d'autant plus qu'il devint pour cela député. Il fit des professions de foi, des discours pleins de bons sentiments, débordants de beau langage. Il acquit progressivement une importance autre que celle qu'il sentait en lui. Et il allait^ soucieux de réformer quelque chose, mais quoi donc? La société, tout simplement. L'ampleur du but convient aux grands cœurs, est favorable aux paroles grandiloquentes. Ledru-Rollin. avocat, orateur, agitateur, ne pouvait travailler qu'à des réformes majestueuses. Et il répandait, parmi les auditoires, son goût pour la réforme universelle... « Préparons-la, disait-il, par la propagande incessante delà pensée. » Il disait encore : « Pétitionnez, pétitionnez. Parlez vous-mêmes de Aous-mêmes. la pétition c'est la presse des masses... c'est la voix de l'ensemble. » Et, à force de la recommander, s'accomplitla réforme. La chute inglorieuse de la royauté inaugura la souveraineté populaire. Ledru-Rollin subitement fut contraint de devenir homme d'État : rude affaire, accident funeste.
Membre du Gouvernement provisoire, ministre de l'Intérieur, Ledru-Rollin écrivit d'illustres circulaires. Elles furent mal comprises, car elles furent
très discutées. Le suffrage universel, cependant, s'organisa comme il put. Ledru-Rollin, dans cette incohérence, cessa d'être populaire et fut très étonné. Mais les jeunes assemblées oscillèrent entre les opinions extrêmes et, sur ces entrefaites, le suflrage universel donna une preuve singulière de sa réflexion en élisant Louis-Napoléon. Ledru-Rollin était déconcerté. Il exprima violemment sa surprise et, usé par ses efforts infructueux de gouvernement, se répandit en véhémences contre le président bientôt empereur. Il affirma que le suffrage universel avait été trompé, car c'est ce qu'on dit lorsqu'il se trompe. Il pensa le prouver et redevint agitateur. Il fallut fuir. Voici l'exil : Bruxelles et Londres. Il fonda des journaux qu'on lut peu, mais qui avaient des titres grandioses. Il écrivit des lettres à lunivers qui ne lui fit pas réponse et fraternisa avec tous les peuples, d'ailleurs distraits. Or tout passe, et lEmpire tomba. Ledru-Rollin ne pouvait se flatter d'avoir hâté sa chute, mais il y applaudit bruyamment : cela produisit le même eflet. Il revint en France. Qu allait-il faire? Diriger le peuple meurtri par la guerre, mais libre, travailler peut-être à sa restauration? Mais Ledru-Rollin était vieilli, amer et fatigué par l'inaction; il acheta une maison de campagne. Et bientôt il mourut inutile et glorieux»
Toutefois des réflexions naissent d'elles-mêmes, parce que Ledru-Rollin, en l'insignifiance de sa personne, est tout à fait caractéristique de l'époque où il parla et dumilieuoù il se développa. Ledru-Rollin
LEDRU-ROLLIN O
€st donc très intéressant dans la mesure où il est impersonnel.
Et d'abord n'admirez-vous pas à quel point Ledru- Rollin sait être et demeurer superficiel? Toutes les manifestations de sa carrière ont un je ne sais quoi d'extérieur et de bruyant. En outre, c'est en vain que sa parole exprime à profusion, et avec une grande force de répétition, de sincères véhémences sentimentales ; il ne paraît pas que Ledru-Rollin ait jamais réfléchi profondément ses actes. L'occasion était sa souveraine inspiratrice.
Le hasard vient en aide à son désir de paraître. Et voici qu'il est avocat de tous les accusés politiques notoires du gouvernement de Juillet : époque où l'opinion étriquée se plaisait aux médiocres parades devant les tribunaux. Ledru-Rollin, épris de gloriole, s'appliqua à mépriser Louis-Philippe en éclatantes sonorités. Cette l^esogne qui n'exigeait id large calcul d'intelligence, ni profondeur de méditation, lui conquit une périlleuse renommée: et il fut amené, pour l'accroître, à s'entourer plus encore du vain bruit des paroles. 11 parla. Et la maladresse insigne du gouvernement couronna ses efforts vers la gloire : il eut la chance d'être mis en accusation pour sa profession de foi où il accumulait, en périodes boursouflées, de gros sentimentalismes négligeables qui laissaient voir un bon cœur et un petit esprit. La fureur de sa conviction s'accommodait mal du silence si elle recherchait avec suite le tumulte des foules assemblées. Et lorsque, vers 1847, des hommes politiques, particulièrement avides d accomplir le bonheur du peuple, organisèrent des banquets pour cela, Ledru-Rollin, qui croyait en
Dieu, connut que Dieu le désignait et il présida des banquets en grand nombre et il y parla énormément.
Sa personne même s'agita en d'incohérentes aventures. Candidat à la présidence de la République, il fut solennellement battu. Sa haine contre celui qui avait usurpé la faveur populaire déborda, et ce furent, contre Napoléon, des agressions verbales, — et des déclamations sans bornes contre les tyrans. C'est Theure des invectives passionnées. Complots, émeutes, transportations, déportations : Ledru-Rollin s'entoure ainsi d'un fracas bien fait pour améliorer la condition des masses. C'est alors qu'il noue publiquement des amitiés internationales, et qu'il échange des correspondances redondantes avec tous les Kossuth et autres Mazzini. L'Europe est tenue au courant de ses plus secrètes pensées, et son influence est nulle. Du moins il donne, à qui lai en demande et au reste de l'humanité, des consultations juridiques sur l'illégitimité de la tyrannie ; et de lui partent incessamment des protestations, des proclamations. Cela lui vaut, en 1869, d'être sottement excepté d'une mesure universelle d'amnistie. Heureux homme dont revit un instant, par la faute du pouvoir, l'importance morte ! La République le ramène au rivage français : il disparaît bientôt, non sans avoir écrit plusieurs lettres qui ne furent que retentissantes.
Encore une fois, voilà l'homme. C'est ce qu'il y a de mieux comme révolutionnaire. Il parle ou il écrit durant toute sa vie : et de ses témoignages, uniformes et monotones, d'une sincérité et d'une simplicité démocratiques toujours promptes à s exprimer avec éclat, que sort-il le plus souvent? Du vent
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Or, non moins que i)ar ces incidents où tout est sacrifié à l'apparence, Ledru-RoUin symbolise son époque par l'étonnante facilité de sa carrière d'agitateur.
A peine monte-t-il sur <( les tréteaux de la révolution » que les premiers rôles lui sont donnés. Il ne fait ni stage ni apprentissage : il est subitement un chef.
Telle sa vie : toute de propagande et d'agitation; un peu inconsistante tout de même et vide, où se déployèrent généreusement une activité vaine et une médiocre individualité. C'est la seule constatation qui s'impose. Et qui donc aurait pour cet agitateur verbeux et consciencieux une ardeur persistante d'admiration ; et qui donc pourrait entretenir contre lui une ferveur durable de haine ? 11 appelle l'indifférence, et chacun dit : Paix à cet homme de bonne volonté.
C'était le bon temps, la carrière démocratique n'était pas encombrée. Il suffisait d'un cœur loyal, d'une àme naïve et d'une voix sonore pour dominer le peuple et en être aimé.
Observons à quel point tout était facile. Ledru- RoUin, ignorant des misères de la vie matérielle, fait de longues et bonnes études de droit. Il achète et dirige des journaux juridiques : avantageux placement de capitaux. Mais il sent au cœur un amour exubérant du peuple, amour qui ne se peut celer. Il faut qu'il l'exprime. Aussitôt un siège de député lui est offert et Ledru-Rollin s'insurge contre le cens
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après ravoir payé. Sa sincérité, d'ailleurs, n'en est que plus admirable. Puis quelques discours suffisent, que dis-je? un seul discours, le même, toujours le même, suffit pour que Ledru-Rollin s'élève au plus haut rang de TÉtat. Il préside presque la République. Très enclin à confondre les progrès de la démocratie avec ses succès personnels, il peut croire un instant que la rénovation du monde est pour jamais accomplie.
Mais qui ne verrait, en outre^ les conditions d'extrême confortable parmi lesquelles se développe sa carrière d'agitateur? Siège à la Chambre, banquets et voyages, honneurs et gloire, fortune solide : tout appartient au révolutionnaire. L'ami du peuple ne fait point disparaître le bourgeois riche.
Alors, la mission d'agiter le peuple est le privilège de la bourgeoisie. Le mécontentement généreux et bavard des jeunes bourgeois est comme une éruption naturelle du plus faiblement constitué des gouvernements. Et ils tirent de lui un sang appauvri ; et chacune de ces manifestations 1" achemine à sa mort. Et les agitations surtout oratoires de .ces jeunes avocats bien rentes ne sont que la contrefaçon de l'héroïsme.
Mais aujourdhui, parmi les révolutionnaires la concurrence est rude. La carrière d'agitateur a perdu plusieurs de ses avantages. Autres temps, autres mœurs.
Les idées elles-mêmes se sont compliquées depuis lors. Celles de Ledra-Rollin sont étrangement
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simples. Il est presque surprenant qu'elles aient pu lui suffire : ses bons sentiments les suppléaient.
Oh! que ses idées sont simples! Mais en a-t-il vraiment plusieurs? Il est permis d'en douter. Je crois qu'il n'en a qu'une. Mais elle est immense, infinie, embrasse tous les domaines de la vie politique et de la vie sociale, embrouille toutes choses sans effort de complication.
Cette idée, la voici : il importe d'établir le suffrage universel pour que le peuple accomplisse luimême son bonheur. Et Ledru-RoUin entourait cette idée de beaucoup d'éloquence. Il disait : « Pour nous, Messieurs, le peuple, c'est tout. Soulager ses misères, ses douleurs : voilà notre but. Passer par la question politique pour arriver à l'amélioration sociale : telle est, je le répète, la marche qui nous caractérise en face des autres partis. » Il disait ensuite : « Nous ne demandons qu'une seule chose : qu'on pousse jusqu'aux dernières limites le principe de liberté, d'égalité et de fraternité. » Et il s'exaltait sur ces trois mots, et il criait à la fin : « Salut! ô grand et immortel symbole! salut, ton avènement est proche ! » Pour hâter favènement du symbole comme il disait, il affirmait justement : <( La réforme électorale est le premier pas à faire... Cette réforme, il la faut radicale. » Et il précisait dangereusement sa pensée en disant : « Quel est donc le législateur assez insensé pour poser un principe politique auquel il ne donne pas une assise profonde dans les institutions sociales? » Et véritablement, si cette idée n'est pas tout à fait exacte, elle est extrêmement fausse. Nous sommes accoutumés à croire que le progrès politique est le pro-
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Sfrès initial qui doit déterminer le progrès social. Ne pourrait-on pas dire que c'est le progrès social qui doit se traduire subsidiairement et accessoirement en progrès politiques? En tout cas, si la conception de Ledru-Rollin est, par hasard, une erreur, cette erreur fondamentale est bien de lui, et il prit une part très importante à son développement. Mais comment ne Faurait-il pas commise? Il professait une opinion d'un optimisme si charmant sur les aptitudes des masses populaires à se régir. Avec quelle intensité de conviction il affirmait : « Non seulement, Messieurs, le peuple est digne de se représenter lui-même. Mais, si l'on veut être juste, lui seul peut utilement se représenter. Qai donc en effet, dans une Chambre législative, connaît assez aujourd'hui ses intérêts, ses besoins, pour oser les défendre? » C'est ainsi que Ledru-Rollin condamne avec une candeur touchante sa propre immixtion de bourgeois dans les aff'aires du peuple. 11 concluait, en la loyauté audacieuse de son âme innocente, qu'il était urgent d'abandonner au peuple tout le pouvoir politique. Le suff'rage universel pour les réformes sociales : voilà l'idée essentielle, l'idée exclusive de Ledru-Rollin.
Constatons comme il sied, la merveilleuse simplicité du programme de Ledru-Rollin. Programme simple, mais vaste, illimité et très jDourvu d'aml)itieuse générosité. Le pis est qu'il l'exécuta tout entier. Il communiquait, en eff*et, à cette idée rudimentaire une force énorme de continuelle propension, car il l'entourait d'une grande abondance de sentiments. L'amour du peuple emplissait son cœur et ses discours. Et il exprimait cet amour sous toutes
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les formes, dont la principale est une agression perpétuelle contre les pouvoirs établis. Et lidée centrale se fortifiait de cette cuirasse sentimentale. Et les cœurs se disposaient pour la révolution. En elle, la simplicité triompha et son triomphe fut éphémère.
Cette révolution presque enfantine et délicieusement aimable, créatrice du suffrage universel, accrut les bons sentimentalismes exubérants de Ledru- Rollin et jeta dans ses idées quelque complication confuse.
En eflet, tout aussitôt après 1848, on vit soudain, le plus nettement du monde, que le suffrage universel, pour être un excellent principe de souveraineté, n'était pas, à lui seul, une règle de gouvernement.
En lui tous les sentimentalismes ne se traduisaient qu'insuffisamment. Et le socialisme parut, qui pensa envahir toute la politique. Le sociahsme était, lui aussi, une émanation de sentimentalismes : c'était le dernier cri de l'amour du peuple. Ledi-u-RoUin fut-il socialiste? Sans doute, en comparant, en critiquant les textes et les attitudes, nous pouvons nous composer sur ce point une notion plus précise que Ledru-Rollin lui-même. Toutefois on ne distingue rien de décisif et le doute persiste. Doute heureux.
Certes, si le socialisme signifiait seulement amour extrêmement fervent du peuple, Ledru-Rollin était socialiste plus que personne, car il aimait rudement le peuple et, aussi bien, il n'avait pas peur des mots.
Mais à mesure que le terme socialisme se révélait d'une signification plus catégorique, Ledru-Rollin
hésitait davantage. Tantôt il était socialiste, et tantôt il ne l'était pas.
Tout de même, étant propriétaire et aimant le peuple, il tolérait la propriété :
Dépouillée de son caractère de personnalité égoïste, garantie et limitée par le droit de tous, la propriété de" vient le fruit exclusif du travail. Qui oserait, dès lors, contester son inviolabilité?
Cela est fort bien dit, et Ledru-RoUin repousse le socialisme.
D'ailleurs, en ces matières, il discute d'une façon qui n'est pas commune. Et pour débattre du socialisme, il se réfugie dans l'histoire. Il s'écrie :
Le socialisme! Mais quand pour rendre à l'homme le noble exercice de ses facultés (la Révolution) eut la pensée d'abolir les vœux monastiques, était-ce du socialisme ou de la politique? Quand, mettant la loi d'accord avec la nature, elle a uniformisé la situation de tous les enfants en faisant passer le niveau de la loi sur l'inégalité des successions, était-ce du socialisme ou de la politique? C'était de la République.
Ah ! vous m'en direz tant ! Néanmoins le droit au travail passe pour une revendication doctrinalement socialiste. Mais Ledru-Rollin, qui est partisan du droit au travail,. n'a point souci en l'espèce des doctrines, et il emploie d'ingénieuses formules d'un comique discret : « On a dit : le droit au travail, c'est le socialisme. Je réponds : non, le droit au travail c'est la république appliquée. »
Quand on raisonne suivant ces manières, l'audace des sentiments ne connaît plus d'obstacles.
Mais renonçons à déterminer exactement si Le-
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dru-RoUin fut socialiste ou s'il ne le fut pas : il n'en savait rien lui-même et il aimait bien le peuple I
En dépit des complications imprévues que les incidents, également imprévus, de la Révolution de 1848 apportèrent dans les idées de Ledru-RoUin, ce brave homme est l'homme d'une idée. Il voulait établir le suffrage universel pour réaliser le bonheur du peuple. Faute de méthode peut-être, mais qui se suffît à elle-même et qui peut occuper justement toute la vie d'un homme.
Puis, de si beaux sentiments s'agitaient autour et de si belles phrases !
Cependant il fallut agir. Ledru-Rollin agit et il fut un homme d'action médiocre, et cela compléta sa physionomie. En cela encore, toute une époque paraît.
Du jour au lendemain la monarchie croula, et s'opéra la révolution. Alors Ledru-Rollin prouva quelque modération, incertaine et timide, en l'application maladroite et comme décontenancée des principes révolutionnaires.
Certes^, la tâche était difficile : hàtons-nous de dire qu'il y fut très inégal. Le peuple, un peu ahuri de sa souveraineté soudaine, n'en était pas moins misérable; il s'agitait dans sa misère et la révolte fermentait en lui. Les « réactionnaires )>, d'autre part, cherchaient parmi les troubles quelques avantages et tout était nouveau et « on entrait dans l'inconnu ». Il fallait, pour élire l'Assemblée nationale, organiser le premier fonctionnement du suilrage
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universel. De cette charge on accal)la Ledru Rollin-
Ledru-Rollin ne pouvait agir qu'en parlant. Il parla beaucoup; il écrivit plus encore. D'abord il envoya dans les départements des commissaires extraordinaires, très extraordinaires, à qui il adressa bientôt des circulaires, des bulletins ensuite. On jugea les premiers déplorables, lamentables les seconds et les autres exécrable-s. On exagérait. En vérité. Ledru-Rollin faisait ce quil pouvait et c'était peu de chose. Pour dominer le peuple et la situation un grand homme d'Etat eût été nécessaire. Ledru- Rollin n'était pas préparé à ceVôle pour lequel, d'ailleurs, nulle aptitude naturelle ne le désignait. Tout au moins fut-il digne et brave et même audacieux, car il se montra modéré. Il tâcha à concilier les éléments extrêmes, à rassurer les bons, à faire trembler les méchants. Mais les bons n'étaient pas rassurés et les méchants, qui ne tremblaient pas, organisaient des émeutes (iGmars, i6 avril). Ledru-Rollin qui s'appliquait à la sagesse, mécontenta tout le monde. Et le x)euple vota. Ledru-Rollin fut battu dans plusieurs départements, élu quelque part ailleurs : et ce succès mit en relief ses échecs. Le suffrage universel sait reconnaître les siens, et il ne les ménage pas.
On n'aime pas le peuple impunément.
Et Ledru-Rollin, pour reconstruire sa popularité fut contraint de redevenir émeutier (Juin). Mais il s'embarqua bientôt pour l'Angleterre. C'était la fin.
Ainsi, dans l'action, il échoua avec éclat. Du moins, il ne voulut pas s'y soustraire, car il avait l'àme d'un brave homme et ne fuyait pas les responsabilités. Mais en lui les pohticiens de 1848 se per-
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sonniûent presque tous. C'étaient de bonnes gens au fond et sincères et point charlatans. Ils parlaient, ils parlaient. Et les événements naquirent de leurs paroles et les débordèrent. Et ces hommes ne furent pas tous très habiles à rien diriger.
En somme, la Révolution de 1848 ne fut quun demi-succès.
Toutefois, si elle ne tint que momentanément Tafficlie, elle était théâtrale autant que le peut être une révolution. Mais, tandis qu'on n\ agissait qu'insuffisamment, on y parlait excessivement : quelles paroles! On y était éloquent avec surabondance, et de quelle éloquence!
Ledru-RoUin, qui ne dépassait son époque en rien mais qui l'atteignait en tout, a tout à fait l'éloquence de son temps. Si l'on disait qu'aujourd'hui il ne mérite de nous intéresser que par son éloquence, on serait peut-être injuste ; mais on doit avouer qu'il ne reste drôle que comme orateur.
Exquise innocence de cette éloquence sentimentale! N'y cherchez pas l'idée, je vous prie, toute sa vertu réside dans les mots! La phrase se tend, s'étend, se détend, se répand. La phrase envahit tout.
Et cet orateur est très expert en rhétorique. Images et figures, périodes, hyperboles, métaphores, paraboles: l'orateur en use avec prodigalité.
Et il est pompeux et il est poncif. Et il sait n'être jamais simple.
Sachons reconnaître, nous, que, pour si naturels
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que soient les défauts de cette éloquence, ils sont toujours accrus par le travail. Dans toutes les redondances iiabituelles de Ledru-Rollin, l'effort paraît, qui est d'ailleurs extrêmement consciencieux. Sans doute, l'éloquence a perdu son éclat, car il y faut l'attitude, le regard, la voix, le geste : mais ce qui demeure est très amusant.
Ainsi, Ledru-Rollin se propose d'expliquer les effets du suffrage universel. Voici :
On me découvre avec indignation des plaies honteuses : où est le feu puissant qui va les cicatriser ? Parfois aussi les flaques d'eaudu Xil desséché, les détritus, en dissolution sur ses rives, apportent la corruption et lépidémie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours impétueux, balayera puissamment toutes ces impuretés et, sur ses bords, resteront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle. Tel serait le suffrage universel.
La conclusion, fort inattendue, n'est pas sans hardiesse. Mais, en la phrase entière, ne voyez-vous pas tout ce pour quoi il est permis de s'enthousiasmer ou bien de sourire ? Plaies et flaques, détritus et germes, bords et rives, balai puissant..., il ne manque aucune superfluité d'images bizarres et d'étranges comparaisons. Etje ne donne point cette phrase pour ce qu'elle serait exceptionnelle, mais parce qu'au contraire on en trouve cent autres en Ledru-Rollin qui sont exactement pareilles. C'est la note, c'est le ton.
Et lorsque Ledru-Rollin, négligeant la métaphore, appelle Ihistoire à son aide, le résultat est singulier :
Et à ses cris de désespoir on entend quelques voix
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parties de la tribune répondre : Peuple, que veux-tu, que deniandes-tu ? N'es-tu point souverain, peuple, n'es-tu point roi ? Insidtante dérision ! misérable ironie ! Le peuple roi! Ils l'appelaient roi aussi les Pharisiens dune autre époque, ce révélateur d'ime religion nouvelle qui venait prêcher aux hommes Tégalité et la fraternité. Ils l'appelaient roi, mais en le flagellant, en le couronnant d'épines, en lui jetant à la face l'injure et leblasplième. Le peuple. Messieurs, c'est YEcce homo des temps modernes. Mais soyez convaincus que sa résurrection est proche. Il descendra aussi de sa croix pour demander compte de leurs œuvres à ceux qui l'auront trop longtemps méconnu.
Tout commentaire serait vain. Et voilà Téloquence de ce bon tribun !
L'emphase y règne en tyran. Et l'orateur, d'ailleurs clair et précis, est toujours important, solennel, majestueux et enclin à l'idée générale et, pour nous résumer, prudliommesque. Mais sans nul mérite : il cédait à son temps et à sa nature.
Grandiloquence du cœur, grandiloquence des mots : c'est Ledru-Rollin.
Mais qu'est-ce donc, en vérité, que cet homme ?
Il se détermina une œuvre magnifique. Purement et simplement il voulut réaliser le suffrage universel pour accomplir les améliorations sociales. 11 eut le tort, sans doute, d'y réussir trop hâtivement. Et le travail n'était pas médiocre; mais Ledru-Rollin dédaigna de le préciser, car s'il aimait avec pompe la démocratie, il l'aimait plutôt dans l'ensemble que dans les détails. Il s'appliqua donc, non sans quelque
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inconscience alimentée par une violente ardeur de justice, à remuer la société tout entière, ainsi qu'il convenait. Et ce fut en lui une permanente exaltation.
On doit dire, pour le juger, qu'il fut aveugle autant qu'il fut sincère. Il ne prévit nulle conséquence de la révolution qu'il préparait et les événements le surprirent toujours. — De même ses contemporains politiques. Entraînés par le torrent de leurs éloquences intempérantes ils ne discernaient rien dans la réalité de la vie. Ils s'agitaient à la surface et s'en contentaient.
Sans doute, la parole animée de Ledru-RoUin fut bienfaisante en ce qu'elle signala les misères sociales : ce qui assurément ne les adoucit pas, mais les fit connaître mieux. Puis, Ledru-Rollin fit très utilement voir au peuple qu'il était une victime et lui montra justement quels étaient ses bourreaux. Enfin il était riche et ne créa pas des œuvres vulgaires d'assistance et de protection sociales, mais des journaux, ainsi que le commandait à coup sûr l'intérêt du peuple très bien compris. Cet homme avait le sens de la vie politique.
Aussi bien, les répercussions imprévues de l'élan révolutionnaire qu'il avait multiplié dans la masse, condamnèrent Ledru-Rollin à une inaction heureuse et favorable. Éloigné de France, son prestige, par la distance, fut empêché de disparaître. Ses convictions semblèrent plus belles et plus fortes : d'autant plus que leurs témoignages, se répandant à plaisir en excès de paroles, étaient parfaitement inutiles. Ht, lorsque Ledru-Rollin mourut, il s'était composé l'exacte physionomie physique et morale d'un pon-