DE LA
Lorsque ia société romaine se laissa aller à cette prodigieuse débauche que défrayait le monde vaincu, Juvénal ne la fit point rougir en lui montrant le tableau de ses débordements, et ne l'arrêta pas sur la pente rapide qui la poussait au néant à travers la honte. Ce fut un spectacle à soulever le cœur que cette corruption se glorifiant dans ses excès, se parant de ses ulcères, et dédaignant de se voiler d'hypocrisie pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu. Rome reniant son passé et renonçant à l'avenir, Rome avec ses esclaves, ses rhéteurs, ses courtisanes, ses captateurs de testament, sa jeunesse impie et railleuse et déjà blasée, ses vieillards arrachant à des corps épuisés quelques faux semblants de plaisirs, son peuple recevant en aumône, sous le nom de sportule, le prix de sa liberté et des plus basses complaisances, ses patriciens, plus vils que leurs clients, dévorant dans
la peur et l'ignominie les dépouilles des provinces ; et au sommet de cette pyramide fangeuse, un despote stupide se délassant de ses crimes par des folies, se défiant à pis faire, et parfois attendant plus d'une année son coup de poignard ; Rome ainsi faite montra ce qu'est un peuple quand il essaie à se passer de dieu, et comment l'humanité s'abrutit quand elle se divinise.
Dans cette débâcle des mœurs, celui qui se raidit contre le torrent, et d'un bras généreux voudrait en suspendre le cours, celui-là ne trouve dans son cœur que des pensées amères, dans sa poitrine que des cris d'indignation, et jette à ceux qu'emporte le courant des mots de haine et de mépris. Certes la Rome de Domitien ne méritait pas moins que le fouet de Juvénal ; une colère de poëte ne pouvait pas éclater en moindres invectives au spectacle de ses désordres. Mais nous, sommes-nous donc si bas tombés, si désespérés, qu'il faille à nos vices un vengeur non moins impitoyable? Quelqu'un a-t-il le droit de s'écrier aujourd'hui :
La lerre ! Ce n'est plus qu'un triste et mauvais lieu , Un tripot dégoûtant où l'or a tué Dieu , Où mourant d'une faim qui n'est pas assouvie L'homme a jauni sa face et décharné sa vie , Où , vidant là son cœur , liberté , ciel, amour , L'infâme a tout joué, tout perdu sans retour... Uu ignoble clapier de débauche et de crime , Que la mort à mon gré trop lentement décime, Un cloaque bourbeux , un sol gras et glissant Où lorsque le pied coule on tombe dans du sang ;
DE LA SATIRE POLITIQUE. 59i
Les débris d'un banquet, où , la face rougie, Roule la brute humaine, — - une effroyable orgie ! '
Si ce tableau était tracé d'après nature, il ne resterait plus qu'à suivre le conseil du poëte ; à savoir :
Prendre une pierre aride , La poser sous sa tête et sans penser à rien Se tourner sur le flanc et crever comme un chien.
Mais sondons nos plaies ; et si elles ne sont ni si nombreuses ni si graves, ne poussons pas le malade au désespoir ; car le découragement démoralise et tue. Il est bien vrai qu'au premier coup d'œil il y a une ressemblance à faire peur entre la Rome de Domitien et le temps oij nous vivons. L'absence de foi religieuse, la poursuite effrénée des richesses sans regard aux moyens de les atteindre, le dégoût de la vie, le scepticisme moral se résolvant trop souvent dans la pratique en un matérialisme sans pudeur, ce sont là des symptômes graves : toutefois il y a un revers à cette triste médaille. Les observateurs pessimistes arrêtent leur vue sur les misères et s'y complaisent, parce qu'il leur convient sans doute de sécréter des larmes, de la bile ou du fiel : c'est affaire de tempérament. Mais s'ils consentaient à s'élever un peu haut par la pensée, ils verraient dans la marche de l'humanité un mouvement soutenu, sinon rapide, vers le bien, et dans la diffusion des lumières combinée avec le progrès réel des idées morales un gage de sécurité.
' ïambes, par Aug. Barbier.
392 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRB.
Ainsi rassurés sur l'avenir. par une vue plus nette du présent, ils ne répéteraient plus, d'après Tacite : Corrumpere et corrumpi seciilum vocatur. Les analogies historiques sont trompeuses : si l'humanité, tournant sur elle-même, décrivait incessamment des cercles similaires, le passé serait la leçon infaillible et la prophétie de l'avenir ; mais elle marche en ligne droite ou monte en spirale vers un but qu'elle entrevoit. Dans son laborieux pèlerinage , elle se transforme quand les temps sont venus, et n'a garde de périr : seulement il y a dans sa vie des crises, douloureuses comme tous les enfantements.
Les réflexions qui précèdent nous sont inspirées par Ja lecture des iambes de M. Auguste Barbier. Ce jeune poëte n'admire rien de son siècle, il en brise toutes les idoles. La Curée, qui révéla son nom et son rare talent, semblait annoncer une vue moins exclusive, et partant moins fausse de la réalité. Après avoir glorifié Paris,
Paris , cette cité de lauriers toute ceinte
Dont le monde entier est jaloux , Que les peuples émus appellent tous la sainte
Et qu'ils ne nomment qu'à genoux ;
on ne devait pas s'attendre à voir la cité sainte transioriïîée, quelques mois après, dans l'imagination du poëte, en une cuve infernale,
Un précipice ouvert à la corruption
Où la fange descend de toute nation ;
El qui de temps en temps , plein d'une vase immonde ,
Soulevant ses bouillons déborde sur le monde.
Que s'est-il donc passé pour que l'or pur se changeai ainsi eu un vil plomb? N'est-ce donc plus rien d'avoir préparé les voies à Tavenir en balayant les débris du passé, et n'est-il pas permis de reprendre baleine après un si terrible exploit? Le peuple qui s'est armé au bruit d'un parjure, et qui, dans ses coups si bien frappés, si bien dirigés, s'est montré visiblement le fléau de Dieu, n'a-t-il donc plus de mission, a-t-il déclaré que sa tâche était finie, a-t-il signé quelque pacte avec ceux qu'il a vaincus? Si Paris a été la ville sainte pendant trois jours, si sa colère a été comme une intervention de Dieu dans les affaires de l'humanité, il y a désormais de l'impiété dans le désespoir. Homme de peu de foi, ne savez-vous pas que si les débris du passé reprenaient figure, un déguisement ne les masquerait pas longtemps, et que la force qui les a dispersés saurait bien de nouveau en joncher le sol ? Pour flétrir ainsi le centre de la civilisation, il faut n'avoir envisagé qu'un aspect des choses ; c'est arrêter ses regards sur la chrysalide qui tombe en poussière, et ne pas voir l'insecte dont les ailes vont s'épanouir aux feux du soleil.
Le tort de la Révolution de juillet est d'avoir été belle comme une œuvre d'artiste. A ce titre, elle a sollicité les imaginations poétiques et enivré les cœurs généreux. On a cru qu'elle ne donnait pas seulement un spectacle au monde, mais un signal. Sous le charme des émotions qu'elle fit naître, ou a pensé voir l'Europe, dont la violence et la victoire ont arbitraire-
ment dessiné les contours , se disloquer et s'abîmer au néant pour laisser paraître celle qui vit sous cette apparence mensongère, celle dont les sympathies des peuples , de concert avec la nature , ont marqué la forme, celle enfin où la France appuie sa tête au revers des Alpes et baigne ses pieds dans les eaux du Rhin. Dans la secousse qui a si fort ébranlé le sol, cette Europe a donné signe de vie , elle existe , et chaque jour ses membres se fortifient. Le don de prophétie, qui est aujourd'hui une sorte d'instinct populaire, ne va pas à préciser le terme de cet enfantement ; mais comme tous les esprits étaient dans l'attente, et que les douleurs de juillet avaient paru le dernier cri de la mère, les croyants, dans leur impatience, ont imputé les retards au mauvais vouloir des médecins. De là, selon la diversité des esprits, ces cris de haine^ ces imprécations contre les coupables, ou ce mépris envers l'humanité qui semble manquer à sa destinée , ou ce désespoir qui prend l'homme quand toute lumière s'est éteinte devant lui. Aussi, pour un dithyrambe éclos dans les premiers jours de ferveur et d'admiration, combien de satires, de sarcasmes et de lamentables prophéties. C'est ainsi que Némésis s'est armée de son fouet de serpents, et que l'iambe, né jadis d'un ressentiment de poète, est venu servir de nouvelles colères.
Deux jeunes poètes ont été déçus l'an dernier '^ ,
' Ce morceau, écrit en 1831 , porte sa date dans les idées qu'il exprime.
l'un en morale, l'autre en politique. L'un avait cru l'égoïsme tué sans retour parce qu'il y avait eu deux jours et demi de désintéressement; l'autre voyait la sainte-alliance au tombeau parce que les mailles du filet tendu sur la France avaient été rompues. Le désenchantement les a pris tous les deux, celui-ci à la vue d'une nuée d'hommes de proie s'abattant sur un cadavre, celui-là en présence de quelques sycophantes s' efforçant à rattacher les fils du réseau rompu ; et tous deux se sont indignés, mais chacun selon son caractère propre et la vocation particulière de son talent. M. Barbier possède par-dessus tout la faculté de mépriser et de s'indigner; M. Barthélémy celle de haïr et d'admirer : l'auteur des iambes est plus soucieux de la moralité du genre humain , Némésis s'inquiète plus de sa dignité. M. Barthélémy exprime les sympathies héroïques du peuple, et sa haine instinctive et brutale contre la dynastie déchue ; il lui faut, comme au peuple, ses bords du Rhin, et d'avance il est l'ennemi personnel de tout gouvernement qui les lui refusera ; M. Barbier consent à laisser l'Europe en paix, il n'a pas un mot de colère contre les Bourbons, pas un hymne à V homme-gloire, qu'au contraire il maudit; ce qu'il demande, c'est au peuple des mœurs, aux hommes du pouvoir du désintéressement, à tous de la religion, même du catholicisme ; moraliste avant tout , il flétrit toutes les prostitutions morales. M. Barbier ne sait pas haïr : ses passions sont générales et pour ainsi dire imper-
sonnelles; la Némésis se distingue par un tout autre caractère , M. Barthélémy garde rancune à l'ordre social , le ressentiment du prolétaire se trahit dans ces élans d'une âme ulcérée et peut-être envieuse ; M. Barbier est un privilégié qui lève, bon an, mal an, deux ou trois milliers de pistoles, sans bras décroiser. C'est du sein de cette grasse sinécure qu'il foudroie l'immoralité du siècle. Dans ses mépris, il ne descend pas des vices aux vicieux, même il semble qu'il ne sache pas un nom propre ; chez M. Barthélémy, au contraire, il n'y a pas un vice, pas une bassesse, pas un ridicule qui n'ait un nom d'homme , ou plusieurs, au besoin ; de sorte qu'on ne voit pas toujours clairement s'il poursuit le vice dans l'homme, ou l'homme dans le vice. Au reste, cette recherche serait une vaine curiosité psychologique : que le poète en veuille plus ou moins aux personnes ou aux choses, toujours est-il que, choses et personnes, il ne ménage rien, et qu'il met à remplir son office une impitoyable persévérance '.
Revenons à M. Barbier. On n'a pas oublié la sensation que produisit l'apparition de la Curée dans la Revue de Paris. Ce fut un événement littéraire et politique. L'âpreté de l'invective et la nouveauté du style remuèrent vivement les esprits. A dater de cette pu-
' Cette persévérance ne devait pas durer longtemps. L'auteur de la jyémésis a déconcerté par une brusque manœuvre ses adversaires et ses partisans. Mes remarques sur le rôle de la satire n'en subsistent pas moins , il faut seulement en détourner l'application.
blication, M. Barbier a pris dans la littérature une place élevée et solitaire. On put penser alors que ce sublime élan de colère serait le seul cri de son auteur, et qu'il se reposerait après cette bonne fortune poétique, ou, comme dit Platon, pour un certain Tynnichus de Cbalcis, auteur d'un hymne unique, le chef-d'œuvre du genre, cette trouvaille des Muses. M. Barbier n'en est pas resté là, mais, malgré le mérite de ce qu'il publie , il est et sera toujours l'auteur de la Curée, comme M. Lemercier est demeuré l'auteur d'Agamemnon. C'est que du premier bond il avait touché le but. Style et pensée avaient fait leur va-tout dans cet audacieux coup de dé. Toutefois le droit de cité donné ainsi à la populace des mots n'est pas un progrès de la langue, c'est une dernière ressource, c'est le suffrage universel introduit dans la grammaire. Le beau langage se mourait d'impuissance, la noblesse était usée : déjà pendant le règne ou plutôt l'interrègne du romantisme, bon nombre de parvenus avaient fait irruption; cependant il y avait lutte ou du moins anarchie ; M. Barbier nous pousse en pleine démocratie. Son style est le dernier terme de la réaction du mot cru contre la périphrase et les fausses synonymies, vains oripeaux du style noble; c'est le triomphe définitif du carrefour sur l'académie, le complément littéraire des barricades. tes satires, sorte de parodies dramatiques des anciens, s'écrivaient, à ce qu'il paraît, de ce style ochlocratique ; mais il ne faut pas oublier qu^Horace, si
toutefois son autorité est de quelque poids, réclamait contre cette licence:
Non ego inornata et domînantia nomina solum J^erbaque, Pisones, satyrarum scriptor amabo.
Au reste, nous ne redoutons de M. Barbier que son école. Pour lui, il est sous la sauve-garde du succès ; si les matériaux qu'il a mis en œuvre sont vulgaires, son œuvre ne l'est pas ; tout ce qu'il a pétri s'est ennobli, car le ciment de cette matière brute est une pensée généreuse et pure. Le cynisme apparent de l'auteur n'est pas de l'effronterie, c'est une vertueuse indignation ; il s'arme de certains mots, comme le bourreau du fer rouge, pour flétrir le vice, mais sa main reste pure après avoir déposé le stigmate brûlant '.
' M. Barbier ne relève directement d'aucun autre poëte , mais quelques traits empruntés se sont fondus dans roriglnalité de sa physionomie. Ainsi La Fontaine, André Chénier, Juvénal et le jeune A. de Musset ont exercé une influence marquée sur la manière et les idées de l'auteur des Ïambes. On voit qu'il s'est nourri de leur substance, et se l'est assimilée, selon le droit des gens en littérature. Je pourrais citer plusieurs passages où cette parenté intellectuelle , cet air de famille se laissent apercevoir ; j'aime mieux transcrire un passage qui me semble à peu prés la plus haute expression du talent de l'auteur. C'est l'allégorie de la France , représentée sous l'image d'une jeune cavale que Napoléon pousse à travers l'Europe , sans pitié , sans relâche , sur mille champs de bataille , jusqu'à ce qu'elle le désarçonne en tombant. L'esprit emporté dans cette période impétueuse , brisée, haletante, à la suite de l'impitoyable cavalier, admire, tremble, maudit, demande grâce , et ne respire qu'après la chute du coursier :
0 Corse à cheveux plais, que la France était belle AU grand soleil de messidor !
La fonction de satirique est une mission trop importante pour qu'on en laisse l'exercice au premier
C'était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d'acier ni rênes d'or; Une jument sauvage à la croupe rustique.
Fumante encor du sang des rois, Mais fière et d'un pied libre heurtant le sol antique
Libre pour la première fois ; Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir et l'outrager, Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle
Et le harnais de l'étranger; Tout son poil était vierge , et , belle vagabonde.
L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure.
Tu montas botté sur son dos.
Alors comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre et les tambours battants.
Pour champ de course alors tu lui donnas la terre.
Et des combats pour passe-temps ; Alors plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,
Toujours l'air, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,
Toujours du sang jusqu'au poitrail ; Quinze ans, son dur sabot dans sa course rapide
Broya les générations ; Quinze ans, elle passa fumante, à toute bride.
Sur le ventre des nations.
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.
D'aller sans user son chemin.
De pétrir l'univers et comme une poussière
De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletante et sans force.
Prêle à fléchir à chaque pas.
Elle demanda grâce à son cavalier corse.
Mais, bourreau, tu n'écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse.
Pour étouffer ses cris ardents.
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents :
venu sous prétexte de vocation poétique ; la société
ne doit avouer pour exécuteurs de ses arrêts, pour
échos de ses imprécations , pour vengeurs de ses
droits, que des voix pures et des consciences sans
reproche.
Le sacerdoce satirique s'introduit aux époques de transition pendant lesquelles la société sans garantie religieuse doit cependant se défendre contre les assauts que lui livre incessamment Tégoïsme effréné de ses membres. La venue du poëte satirique indique la déconvenue du prêtre ; c'est la dernière ressource de la morale outragée ; quand les avertissements pacifiques sont accueillis par la risée , la mansuétude des cœurs honnêtes n'est plus de saison. Il faut un stigmate aux fronts où la rougeur ne monte plus. La fibre morale ayant cessé de vibrer, en désespoir de cause on essaie de la douleur physique. Le fouet de la satire nous blesse matériellement en nous signalant , corps et âme , à la haine , au mépris public , car le vers du poëte que la vue du coupable réveille dans toutes les mémoires, est comme un écriteau qui se promène avec lui. Mais la satire punit sans corriger, elle blesse , elle irrite ceux qu'elle poursuit sans les amener à résipiscence. Souvent même , et en cela elle nuit à la cause qu'elle prétend servir, elle pousbe
Elle se releva : mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille, Et du coup te cassa les reins,
à rimpudeur les visages qu'elle flétrit. La satire est le châtiment et uon le remède de la corruption. Aristophane peut , aux applaudissements du peuple assemblé , qualifier ses orateurs , ses poètes et ses magistrats d'un nom qui n'a pas même d'équivalent dans le vocabulaire énergique des marins ; mais Athènes n'en aura pas moins ses Cléons et ses Démades. Juvénal ne se lasse pas de poursuivre Crispinus ; mais Crispinus et ses pareils , aussi infatigables dans leurs vices que Juvénal dans ses poursuites , bravent insolemment les traits du poète et les mépris du peuple. Dans ces jours de corruption sans vergogne , la satire donne de la prudence au menu des pervers qui , par une double faiblesse, cèdent au respect humain comme au vice ; mais les forts ajoutent le cynisme aux débordements et donnent un masque de courage à l'immoralité. Dans cette lutte, le satirique, au lieu de lâcher prise, s'irrite de l'impuissance de ses traits, il en aiguise le fer pour les rendre plus pénétrants, dans l'espoir d'atteindre la chair vive et d'arracher enfin au coupable un cri de douleur vengeresse. C'est là tout ce que l'homme peut contre la corruption ; il déchire, il peut cautériser, mais le baume qui adoucit, mais la vie qui régénère est ailleurs. Voilà pourquoi on éprouve je ne sais quelle tristesse profonde sur la destinée de l'exécuteur et de ses victimes.
Je ne sais pas s'il se rencontre de nos jours beaucoup de ces hommes au cœur chaud, aux nobles senlinionts, aux passions désintéressées, tels que d'Au-
bigné, au seizième siècle, et qui seuls auraient le droit de prendre en main la cause de la morale ; mais il s'élève trop souvent de faux satiriques , comme autrefois les faux prophètes, qui font servir à des ressentiments misérables une arme dont Temploi n'est légitime qu'à la condition d'être social. Combien d'esprits légers ou pervers frappent au hasard ou à dessein, par simple caprice ou par une odieuse préméditation, des travers réels ou supposés , dont la révélation désigne à la haine ou au ridicule , plus mortel que la haine , des plastrons , les uns inoffensifs , les autres honorables , sans profit pour la cause commune , et souvent au scandale des gens de bien que blessent tous les outrages faits à la vérité ainsi qu'aux lois de l'étiquette morale et du savoir-vivre. Ces marrons de la satire ne sont pas le moindre fléau d'une société corrompue, car leur lâche industrie déconsidère le sarcasme et brise le dernier ressort moral en provoquant à l'indifférence en matière d'honneur.
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La poésie est Texpression la plus haute et la plus noble de la pensée humaine : elle s'élève si fort audessus de ses manifestations habituelles que les anciens n'ont pu l'expliquer que par l'intervention directe de la Divinité. De là ces fables antiques d'Apollon, des Muses et de Pégase, qui expriment la possession de l'âme humaine par l'esprit divin. En effet, dans les transports poétiques, l'esprit de l'homme paraît ne plus s'appartenir ; il est comme emporté par l'impulsion d'une force supérieure et étrangère. Les poètes ont été les premières dupes de cette illusion que le vulgaire a facilement partagée. Le mouvement irrésistible de la pensée, les alternatives de transport et d'épuisement, les caprices de l'inspiration^ rebelle à
' Le satirique Régnier a décrit en vers admirables ces insolences de l'inspiration :
Encor si le transport dont mon âme est saisie Avait quelque respect durant ma frénésie ; Qu'il se réglât suivant les lieux moins importants, Ou qu'il fit choix des jours, des hommes ou des temps. Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zéphyre en ses rets surprend Flore la belle ;
la volonté qui l'appelle ou qui la repousse, les saisissements soudains et les abattements imprévus, toutes ces vicissitudes du travail poétique ont contribué à faire assigner à la poésie une céleste origine. Dès lors, la poésie n'a plus été que la voix du ciel entendue sur la terre, et les poètes les instruments involontaires de ce commerce mystérieux. Le génie mystique de Platon a essayé de donnera ce mythe, créé par l'imagination et la crédulité populaire, la rigueur d'une théorie philosophique. « Semblables aux corybantes, qui ne dansent que lorsqu'ils sont hors d'eux-mêmes, ce n'est pas de sang-froid que les poètes trouvent leurs beaux vers; il faut que l'harmonie et la mesure entrent dans leur âme, la transportent et la mettent hors d'elle-même. Les bacchantes ne puisent dans les fleurs le lait et le miel qu'après avoir perdu la raison; leur puissance cesse avec leur délire : ainsi l'âme des poètes fait réellement ce qu'ils se vantent de faire. Us nous disent que c'est à des fontaines de miel, dans les jardins et les vergers des Muses, que, semblables aux abeilles, et volant çà et là comme elles, ils cueil-
Que dans l'air les oiseaux, les poissons dans la mer. Se plaignent doucement du mal qui vient d'aimer; Ou bien lorsque Cérès de froment se couronne. Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone ; Ou lorsque le safran , la dernière des fleurs. Dore le scorpion de ses belles couleurs : C'est alors que la verve insolemment m'outrage, Que la raison forcée obéit à la rage.
Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, 11 faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu- CSAT. XV).
lent les vers qu'ils nous apportent, et ils disent vrai. En effet, le poëte est chose légère, ailée et sacrée; il est incapable de chanter avant la venue de l'enthousiasme : jusque là, point de vers ni d'oracles. Or, comme ce n'est point l'art, mais une inspiration divine qui dicte au poëte ses vers, chacun d'eux ne peut réussir que dans le genre vers lequel la muse le pousse. L'un excelle dans le dithyrambe, l'autre dans l'élégie ; celui-ci dans les chansons à danser, celui-là dans le vers épique; un autre dans l'iambe ; tandis qu'ils sont médiocres partout ailleurs, car ils doivent tout à l'inspiration et rien à l'art. Autrement, ce qu'ils pourraient dans un genre, ils le pourraient également dans tous les autres. En leur ôtant la raison, en les prenant pour ministres, ainsi que les prophètes et les devins inspirés, le dieu veut par là nous apprendre que ce n'est pas d'eux-mêmes qu'ils disent des choses si merveilleuses, puisqu'ils sont hors de leur bon sens, mais qu'ils sont les organes du dieu qui nous parle par leur bouche ^ «
Cette théorie de l'aliénation mentale, cette assimilation de la folie et de la poésie, ne supporte pas l'examen Cependant, elle a été prise au sérieux par un grand nombre d'écrivains, même chez les modernes, et mise en pratique, notamment par Georges de Scudéry et Desmarets de Saint-Sorlin , qui déclare sérieusement que Dieu a mis la main aux
' Ion., trad. de Vict. Cousin, t. iv, p. 260.
neuf derniers chants de son poëme de Clovis, Nous nous garderons bien d'admettre ces doctrines, qui rendraient les poëtes irresponsables, et qui mettraient tant d'extravagances à la charge de Tesprit de Dieu. Il n'y a de divin dans la poésie que la vocation, c'està-dire cette influence secrète dont parle Boileau. Les poëtes, comme les autres hommes, sont soumis à la loi universelle du travail. Ce qu'ils appellent inspiration n'est que la plénitude de la pensée et l'exaltation des forces de l'intelligence. Lorsqu'un vase est rempli, il déborde ; lorsque les développements intérieurs de la pensée ont donné des ailes à l'âme, elle prend son essor et s'envole. Le phénomène de l'inspiration n'est pas autre chose ; c'est une conséquence des lois qui président à la génération intellectuelle. L'inspiration varie suivant la nature des intelligences; elle est plus rare ou plus fréquente, selon qu'elles sont plus ou moins fécondes, plus ou moins actives : elle est plus ou moins élevée en raison de leur élévation naturelle. Il y a des cerveaux dont le bouillonnement n'a pas d'intermittences, et qui vivent sous le charme d'une inspiration continue. Ce tempérament poétique est une véritable maladie voisine de la frénésie. Le propre du génie est la puissance de méditation, le don de se contenir jusqu'à ce qu'il ait recueilli et mesuré ses forces pour la course qu'il prépare , comme le généreux étalon dont Virgile a dit:
Collectumque premens volvit sub naribus ignem.
Ces réserves faites, lâchons de reconnaître quelle est l'essence de la poésie, son objet, ses moyens d'expression, son but et ses développements.
Dans Tâme humaine, la poésie est le sentiment vif du beau, du sublime et du ridicule. La théorie de ces trois sentiments est l'objet d'une science que les Allemands ont abordée avec succès, et à laquelle ils ont donné le nom d'esthétique. Si, à ces principes de la poésie, on ajoute la faculté qui choisit et qui combine les images, ou l'idéalisation, et le mouvement de l'ame qui la porte à exprimer ses émotions et ses idées sous une forme sensible, on aura réuni toutes les conditions internes ou psychologiques de la poésie, c'est-à-dire le goût et le génie ; le goût qui se compose des trois sentiments que nous avons nommés, et le génie, qui est la plus haute puissance de l'abslraclioi), de l'imagination, de la raison et de l'enthousiasme.
L'objet de la poésie est multiple : l'esprit poétique est en contact avec trois mondes divers : l'humanité, la nature et Dieu; c'est à ces trois sources qu'il s'abreuve et s'enivre. La poésie se rencontre dans les événements de l'histoire, dans les passions de l'bumanité et dans ses travers, dans le spectacle de la nature et dans la contemplation de la puissance infinie du Créateur. Par la combinaison et le choix de ces éléments divers, le poëte peut faire vibrer toutes les cordes de l'âme, exciter l'admiration, l'effroi, la sympathie, arracher des larmes ou provoquer le rire, et produire chez les autres les émotions qu'il éprouve.
408 ESSAIS b'histoire littéraire.
Pour arriver à ces différents effets, la poésie ne dispose que de deux instruments, le son et la matière ; elle n'a pas d'autres moyens d'expression ; elle est ou phonétique ou plastique. Le son est le plus puissant de ses organes; par ses diverses modifications, il se prête à l'expression de tous les sentiments, de toutes les idées, et même à la peinture de toutes les formes physiques. Le langage met en dehors l'âme humaine tout entière avec une admirable précision ; la musique ne convient guère qu'à l'expression des sentiments, mais elle leur prêle une merveilleuse puissance. La poésie plastique, c'est-à-dire la peinture, la sculpture et l'architecture, produit des effets analogues, mais dans une sphère moins étendue. Ces deux formes de la poésie se trouvent réunies et combinées, en proportions diverses, dans les représentations théâtrales et dans les pompes de la liturgie.
Le but de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle revêt, quel que soit le langage qu'elle emploie, n'est pas l'exacte imitation de la réalité ; si elle se plaçait bur ce terrain, elle serait vaincue d'avance dans sa lutte contre le réel, qui aurait toujours, sur les productions de sa rivale, l'avantage de la vie el du mouvement. La poésie ne peut prétendre à Tempire et même à l'existence, qu'à la condition de créer ; elle ne saurait, comme la Divinité, créer les éléments de ses œuvres. Sa création consiste dans le choix el l'assemblage des éléments qui lui sont donnés, et la conception d'un idéal dont elle poursuit la réalisation.
Lorsqu'elle emprunte ses matériaux à l'histoire, il faut qu'elle ajoute à la réalité par renchainement plus rigoureux des événements, et qu'elle donne une vie nouvelle aux personnages qu'elle met en scène par le relief des caractères et la concentration des sentiments. Si elle se borne à l'expression des émotions de l'âme, il faut qu'elle les relève par l'isolement et l'exaltation, et qu'elle les grave par le choix de mots colorés et pleins d'images. Lorsqu'elle veut rivaliser avec les beautés de la nature physique, elle doit choisir entre les formes déjà marquées du caractère de la grâce, de la beauté et du sublime, et les épurer encore. C'est par-là seulement qu'elle se fait un domaine, où elle règne souverainement. La poésie n'est pas l'esclave, mais l'émule de la réalité ; elle est destinée à créer et à suivre dans ses créations les procédés de l'intelligence divine. Dieu est le poëte par excellence ; il a marqué ses œuvres du triple caractère de l'intelligence, de la force et de l'amour infinis. Les fragments de son œuvre immense qui tombent sous nos sens élèvent la pensée humaine à des conceptions supérieures aux images qu'elle saisit : elle conçoit audelà de ce qu'elle voit, et elle tend à réaliser ce qu'elle a conçu. C'est par-là qu'elle a créé cette grande famille idéale, dont les figures sont plus vraies que la réalité, puisqu'elles se rapprochent davantage du type divin, dont la société humaine n'est qu'une image altérée ; c'est par-là qu'elle a surpassé, à Taidc du marbre, de l'airain et des couleurs, la beauté phy-
siqiie éparse dans les ouvrages de la nature ; c'est en vertu de la même puissance qu'elle a trouvé ces harmonies ineffables qui semblent un écho des concerts célestes, et qu'elle a dressé ces hardis monuments dont les vastes proportions et l'indestructible solidité sont comme un symbole de l'immensité de l'espace et de l'éternelle durée.
Puisque telle est la puissance de la poésie, il n'est pas difficile de reconnaitre quelle est sa mission. C'est d'épurer les âmes par le spectacle de la beauté, de les élever par le sentiment de l'admiration, de les aguerrir et de les fortifier par la peinture des passions, des misères et des grandeurs de l'humanité ; en un mot, de les ennoblir et de les tremper plus vigoureusement. C'est aussi, par la conception de l'idéal, de remuer sans cesse le possible, et de pousser indéfiniment le genre humain vers des destinées meilleures. Lorsqu'elle ne s'écarte pas de ce noble rôle, elle est le plus puissant auxiliaire de la morale et le meilleur instrument de civilisation. Sans la poésie, l'humanité, sans cesse courbée vers la terre, resserrée dans le cercle étroit des besoins physiques et des intérêts matériels, ne serait que le complément du règne animal, et non plus l'intermédiaire entre Dieu et la nature. Combien donc sont aveugles ou coupables ceux qui la méconnaissent ou qui la dénaturent! Que dire de ces hommes qui détournent la poésie au service des mauvaises passions, qui en font un instrument de blasphème ou de corruption, et qui s'en servent pour
énerver et dépraver les âmesl Corruptio honipessima. Aussi, en présence des écarts de la poésie, est-on tenté de s'écrier avec un de nos poètes :
Ils ne savent donc pas, ces vulgaires rimeurs, Quelle force ont les arts pour démolir les mœurs ! Ils ne savent donc pas que leurs plumes grossières Referment les sillons creusés par les lumières ! Combien il est affreux d'empoisonner le bien , Et de porter le nom de mauvais citoyen !
Honte à eux! car, trop loin de l'atteinte des lois, L'honnête homme peut seul les flétrir de sa voix ! Honte à eux! car leur main jamais ne s'est lassée De couvrir de laideur l'immortelle pensée ' !
Voyons maintenant quelles sont les différentes phases de la poésie, comment elle se transforme suivant les époques et la disposition des esprits, en partant de ce fait, qu'elle a pour ressort la foi et l'amour.
Aux époques où les questions religieuses et sociales sont résolues, lorsque le besoin de croire est satisfait, et que la sécurité s'est établie dans les âmes avec la foi, la sève intérieure se répand au-dehors ; l'esprit s'attache aux objets de son culte. Le premier élan de la poésie la porte vers l'auteur des choses. Elle embrasse l'univers, et s'y confond dans son enthousiasme et dans sa reconnaissance : c'est l'époque des hymnes sacrés, des théogonies et des cosmogonies poétiques. Plus tard, elle s'abaisse vers l'humanité ; elle s'éprend de ses hauts faits, elle les célèbre en poèmes inspirés:
' Aug. Barbier, ïambes, xii.
c'est l'époque des épopées et des cycles héroïques ; ensuite, elle s'intéresse aux passions et aux douleurs de ces familles héroïques dont les noms sont mêlés aux traditions de l'épopée ; elle entre dans un cercle plus étroit, et il ne lui faut plus qu'un pas en arrière pour retomber sur elle-même : aussi longtemps qu'elle s'intéresse à Dieu et à l'humanité, qu'elle sort d'ellemême pour se porter au-dehors , c'est que les croyances qui sont le ressort de l'âme la poussent au-dehors d'elle-même; mais ces croyances, ces principes d'affections extérieures, s'affaiblissent peu à peu par une loi fatale ; dès lors, les liens qui la rattachent au monde extérieur se détendent et se brisent, et elle retombe sur elle-même avec les ruines qu'elle a faites et qui l'oppressent. Ainsi, la poésie, dans ses circonvolutions, décrit une spirale, dont le point de départ est l'infini, et le terme, l'âme de l'homme isolée et réduite à elle-même. Quatre mots résument ce mouvement de la pensée : l'ode, l'épopée, le drame, l'élégie. Plus la croyance a été neuve, énergique et profonde, plus le ressort de l'âme a été vigoureux, plus son impulsion au-dehors a été puissante. Son premier essor atteint Dieu ; après avoir plané quelque temps dans ces hautes régions, elle se joue longtemps dans le cercle immense de l'histoire héroïque, et dans le cercle plus étroit des passions sociales, et finit par retomber sur elle-même après avoir perdu les ailes qui la soutenaient dans son vol.
C'est alors que, privée des aliments qui faisaient sa
force et son énergie, elle se prend à elle-même, et vit de sa propre substance. C'est là son supplice : aussi pousse-t-elle de douloureux gémissements ; en vain se débat-elle pour remonter, pour s'abreuver aux sources de vie qui Tavaient rendue heureuse, puissante et féconde ; elle n'a de prise que sur son trouble et ses douleurs ; elle gémit ou blasphème ; regrets ou imprécations, voilà toute sa vie.
Ces considérations nous font toucher au doigt la vérité d'une maxime de Vauvenargues : « 11 faut avoir de l'âme pour avoir du goût. » Or l'âme, ce sont les principes et les affections. J'entends par principes les croyances qui vont au fond des intelligences, et qui s'y incorporent pour les diriger et les échauffer. Lorsque tous les principes d'affections extérieures manquent à un siècle, on peut dire que l'âme lui manque, comme on le dit d'un homme qui n'aime que lui-même.
J'ai bien peur que cet égoïsme, ce défaut d'âme, ne soit le caractère de notre époque et la cause principale des aberrations du goût. Lorsqu'on jette un coup d'œil sincère sur l'état de la poésie à notre époque, l'esprit est partagé entre deux prévisions, qu'appuient également les enseignements de l'histoire.
Si Ton considère d'un côté la chute des croyances, la décadence de l'admiration, qui est un des plus graves symptômes de l'affaiblissement moral d'un peuple (car, il ne faut pas s'y méprendre, nous savons encore nous engouer, mais nous avons perdu le don d'admirer, et notre engouement, cette parodie de
l'admiration, s'échauffe sous l'influence de passions mesquines, et pour donner quelque exercice à ce qui reste d'activité à nos âmes épuisées), les intérêts matériels marchant tête levée et prenant insolemment le pas sur les intérêts moraux ; les écarts de la pensée et les monstrueux avortements de l'imagination, les convulsions du langage, qui se met à l'unisson de la pensée ; l'esprit, frappé de ces symptômes d'abaissement, croit entendre les derniers cris d'une société mourante, et l'on attend, comme sous les empereurs, une parole puissante qui rende la vie aux âmes, et des Barbares pour régénérer les corps. D'une autre part, lorsque l'on considère le mouvement irrégulier, il est vrai, mais rapide, imprimé aux esprits par la venue des littératures du Nord et de l'Orient; lorsqu'on assiste à cette réaction violente et outrageuse de nos hommes de talent contre les gloires du passé, on croit assister à un second seizième siècle ; il semble encore que Du Bellay s'écrie : « Sus donc! marchez, Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves dépouilles d'elle, comme vous avez fait plus d'une fois, ornez vos temples et vos autels I » La croisade d'aujourd'hui n'est plus vers la cité romaine, mais vers la Germanie et vers l'Orient : on veut raviver les sources de la pensée par le mélangede nouvelles eaux. L'italieella Grèce apportaient leur tribut : c'est aujourd'hui l'Orient et l'Allemagne. Le même Du Bellay traitait d'épiceries les naïvetés gauloises des poètes qui, de Villon 6 Marot, avaient
conservé les traditions de l'esprit français. Je crois que de nos jours les gloires du siècle de Louis XIV et de Louis XV n^ont pas été beaucoup mieux traitées : je ne parle pas des épiceries de la république et de Tempire : quelques-unes sont cependant d'assez haut goût pour qu'on y revienne avec plaisir. Ce dédain amer du passé, cette idolâtrie des littératures lointaines, rimitation indigeste de chefs-d'œuvre encore mal connus, et surtout l'élan des âmes vers un avenir obscur, paraissent les préludes d'une renaissance qui promet une nouvelle carrière à la pensée. Cette lutte laborieuse ne se poursuit pas vainement; ce chaos douloureux s'agite pour un nouvel enfantement.
C'est là ma ferme espérance. Je suis loin de me livrer au découragement qu'inspirent, à quelques esprits distingués, les rapports que j'ai signalés entre notre époque et celle qui suivit le siècle d'Auguste, et qui a fait dire qu'elle lui ressemblait à faire peur. Le rôle de la France, son importance dans le drame des destinées de l'humanité, la nécessité de ses grandeurs, qui sont l'espoir du monde civilisé, tout cela découvre à l'esprit attentif que noire pays remplit une mission qui n'est pas encore accomplie ; et puisqu'elle ne peut la conduire à bien que par la puissance des idées, j'ose affirmer que les idées philosophiques qui promettent l'empire du monde intellectuel au génie français pénétreront bientôt les âmes ; qu'elles y deviendront d'énergiques croyances, qu'elles rendront aux esprits le ressort qui leur manque, qu'elles vivi-
4^Q ESSAIS d'histoire littéraire.
fieront rimagination épuisée, et feront enfin justice des systèmes dégradants qui ont divinisé le plaisir aux dépens du bonheur et de la dignité de Thomme. Oui, la morale se replacera sur sa véritable base, le dévouement, et non l'intérêt, et le goût, qui n'est qu'une portion de la morale, prendra le beau et l'idéal, et non plus le réel et l'agréable, pour but de ses efforts.
SLJLJLAJlXAJLiLJ! SiJi.JlXJULSLjjLjiJiJI^JLSiSiJI-SU!,SLSL.JlJiSL»..SLAJUi.XJiS^. A S- SU».
Quatre frères du nom de Flaxman combattaient, si Ton en croit une tradition de famille, à Nasehy, dans les rangs des parlementaires. Jacques eut les deux bras cassés à la poursuite du roi; François mourut sur le champ de bataille. Le troisième, dont le nom n'a pas été conservé, arriva en Irlande avec Tarmée victorieuse. Jean, le plus jeune des quatre, renonça au métier des armes, et s'établit comme fermier, d'autres disent comme voiturier, dans leBuckinghamshire ; ce fut le bisaïeul du grand sculpteur dont nous voulons faire connaître la vie et les ouvrages. Le père de cet illustre artiste, qui portait comme lui et comme son bisaïeul le nom de Jean, était un pauvre mouleur de ligures, qui, manquant de ressources à Londres, avait coutume de courir le pays, avec sa femme, pour y trouver le débit de sa marchandise. Ce fut pendant le cours d'un de ces pèlerinages que Jean Flaxman naquit à York, le 6 juillet ^775. Il vint an
' Ce morceau sur John Flaxman est emprunté pour le fond à un ouvrage anglais. Si je le conserve dans un recueil littéraire , c'est que Flaxman peut être considéré comme le modèle de ces artistes dont le crayon s'associe à la pensée des écrivains par ce genre de traductions qu'on appelle illustrations.
monde si chétif et si faible qu'on désespéra de sa vie. A six mois, son père l'amena à Londres avec un frère aîné du nom de William, qui devait se distinguer comme graveur sur bois. Le vieux Flaxman, indépendamment du travail qu'il faisait pour les sculpteurs, avait établi dans New-Street, pour la vente des figures de plâtre, une petite boutique, qu'il transporta plus tard dans le Strand. C'est dans cette échoppe que se développa le goût du jeune Flaxman pour les beaux-arts.
Dès son enfance Flaxman annonça un tempérament calme et une âme enthousiaste. Comme la faiblesse de son corps l'empêchait de se livrer aux jeux animés de Tenfance, il sut se créer des amusements solitaires. Assis dans un petit fauteuil assez élevé pour qu'il pût jouir de la vue du dehors; en face d'une petite table couverte de livres, de papiers et de pinceaux, il passait sa journée entre la lecture et l'esquisse de quelques dessins de fantaisie. On voyait souvent, dans la boutique, le père et la mère de ce frêle enfant occupés de sa santé et de son éducation. La gravité et pourtant la grâce de son maintien, la passion qu'il manifestait pour l'étude et son goût pour le dessin, attirèrent bientôt l'attention des chalands; et comme les amateurs qui fréquentent les magasins de bosses ne manquent en général ni d'instruction ni de goût, ils s'aperçurent que le pauvre petit invalide n'était pas un enfant vulgaire. Ils prenaient plaisir à examiner les produits de sa jeune imagination, à l'entendre rendre compte de ses lectures, et surtout à
voir de quel air il écoulait leurs récits lorsqu'ils venaient à lui parler de poètes, de sculpteurs et de héros célèbres. On a remarqué dans ces premiers essais de l'artiste enfant quelques scènes tirées d'Homère, qui furent comme un prélude à Tun de ses chefsd'œuvre. Il parait cependant que ces esquisses ne décelaient pas encore un génie supérieur, s'il est vrai, comme on le répète dans les ateliers, que le sculpteur Roubillac, qui lui donna, dit-on, les premières leçons de son art, déclara tout net qu'il ne voyait en lui aucun des symptômes du talent. Au reste, cette anecdocte est fort suspecte, puisque Flaxman avait à peine sept ans lorsque Roubillac mourut, et que la faiblesse de sa constitution le confinait dans la boutique de son père. Ce ne serait d'ailleurs qu'une de ces prophéties malheureuses, assez familières aux vieux artistes comme aux vieux poètes, qui semblent vouloir fermer la carrière à ceux qui doivent s'y pousser plus avant. Parmi ces connaisseurs bienveillants qui devinèrent le génie du jeune Flaxman, il faut citer en première ligne le ministre Mathew, homme de goût, doué au plus haut degré du sentiment des arts. Un jour qu'il se trouvait dans la boutique du vieux Flaxman, auquel il venait apporter un buste à restaurer, il remarqua un jeune enfant assis sur une petite chaise, et lisant avec beaucoup d'attention un livre placé devant lui sur une chaise plus élevée qui lui servait de table. Frappé de l'heureuse physionomie de cet enfant, il lui demanda quel livre il lisait. Le jeune Flaxman
se levant alors sur ses crosses, le salua en rougissant avec modestie, et lui répondit que c'était un livre latin qu'il s'étudiait à comprendre. « C'est à merveille, reprit Matbew ; vous êtes un aimable enfant, mais ce livre ne vous convient pas ; demain, je vous en apporterai un autre. » Matbew tint parole, et le jeune élève se soumit avec empressement à la nouvelle direction donnée à ses études. Cette rencontre fortuite fut le principe d'une inaltérable amitié. Dans cette entrevue, Flaxman montrait déjà le caractère qui la distingué pendant sa longue carrière ; car Tenfance contient en germe toutes les qualités qui se développent dans la virilité. L'extrême courtoisie et la déférence de ce grand artiste aux avis des hommes de goût n'étaient pas des qualités d'emprunt, mais l'expression naïve d'un cœur bienveillant et d'un esprit docile dans sa supériorité. Aussi, quoique guidé par l'instinct de son génie, il obéit, dans presque tous ses travaux, à l'impulsion que lui donnaient les amateurs qui lui servaient de conseils ou de patrons.
A dix ans une heureuse révolution s'opéra dans la santé du jeune Flaxman. Jusqu'à cette époque, son tempérament faible et maladif l'avait souvent forcé d'interrompre ses études, et la nécessité de soutenir sur des crosses son corps languissant, ne lui avait point permis de prendre part aux divertissements de son âge. Mais bientôt la force lui vint avec la santé ; il rejeta pour ne plus les reprendre ses tristes béquilles : un esprit nouveau s'empara de son être; el cet
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enfant, qui naguère ne sortait de son fauteuil que pour passer dans un lit, où le retenaient souvent de longues douleurs, ne songeait à rien moins qu'à marcher sur les traces des héros de roman, et cherchait partout un théâtre pour y déployer sa générosité, son courage et ses forces. La lecture du Don Quichotte avait jeté son imagination dans la carrière des aventures ; pénétré des devoirs de la chevalerie errante, il se mit en mesure d'entrer en campagne et d'aller, sur les traces du chevalier de la Manche, redresser les torts à travers champs. En conséquence, il partit un jour de grand matin, sans faire part à personne de son héroïque entreprise, seul et sans écuyer, ayant pour toute armure une petite épée française, qui devait faire merveille en ses mains contre la félonie, et assurer le triomphe de l'innocence opprimée. Ainsi équipé, il erra tout le jour dans les environs de Hyde- Park, mais son héroïsme ne trouva pas à s'exercer ; désespéré de n'avoir trouvé ni enchanteur à combattre, ni demoiselle à délivrer, pressé d'ailleurs par la faim, il rentra chez lui un peu confus de sa mésaventure. C'est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre, la tête exaltée par la lecture de la Vie des Saints, échappa un matin à la surveillance de ses parents, et chercha dans les environs du Havre un ermitage où il put se mortifier à son aise et devenir le rival des saints anachorètes dont il était l'admirateur; mais la faim mit ordre à sa sainteté comme à l'héroïsme de Flaxman. Cependant le chevalier de Hyde-Park conserva tou-
jours pour le modèle de son enfance une vive admiration. C'est qu'en réalité les vrais artistes sont tous de la famille de Don Quichotte, amants désintéressés du vrai et du beau, et partant quelque peu déplacés dans une société prosaïque où les principes de Sancho comptent en leur faveur une imposante majorité. Cette légende de famille donne quelque vraisemblance à une autre anecdote qu'on raconte ici sans la garantir. Flaxman, dit-on, décrivait un jour une statue remarquable par la vérité des proportions, et surtout par un caractère de beauté héroïque, qu'il avait vue quelque part en Italie; comme la parole ne suffisait pas pour rendre clairement sa pensée, il prit la pose du chef-d'œuvre qu'il décrivait, leva la main et tendit le bras droit en disant à ses auditeurs : « regardezmoi. » Dans son exaltation d'artiste, le bon Flaxman oubliait l'eiiguité de sa stature et les inégalités de sa taille, comme autrefois il s'était fait illusion sur la vigueur de son bras et l'intrépidité de son cœur. C'est, comme dit Montaigne, une grande piperesse que l'imagination, mais elle est la mère des beaux-arts.
Flaxman, rendu à la santé, poursuivit ses études avec une nouvelle activité. La boutique de son père était son atelier et son académie. Les modèles antiques qu'il avait sous les yeux répondaient, par leur noblesse et leur sérénité, à l'élévation et à la pureté de son imagination ; il ne se lassait pas de les contempler et de les reproduire, tantôt avec le crayon, tantôt avec la cire, qui prenait toutes les formes sous ses
doigts intelligents. S'il est vrai que Roubillac ne reconnut aucune trace de génie dans les essais de sa prenmière enfance, il ne fut pas mieux traité alors par un autre artiste auquel il présentait l'esquisse d'un œil humain: «N'est-ce pas une huître,» demanda Mortimer. Cette méchante plaisanterie fît sur l'âme sensible de Flaxman une profonde impression, mais elle ne le découragea point; seulement il résolut de ne pas livrer à l'avenir ses essais aux railleries des pédants qui pensent faire preuve d'habileté en humiliant l'enfance. La conscience de son talent était à l'épreuve de quelques mots piquants ; elle le soutenait dans ses travaux, et l'ironie indiscrète d'un mauvais plaisant n'ébranla pas l'espoir d'immortalité qu'il avait conçu lorsque, jeune enfant, il passait son temps à la lecture des poètes, en présence des héros dont il admirait les exploits et les nobles images.
La maison de M. Mathew était ouverte au jeune Flaxman, et la femme de ce respectable ministre se plaisait elle-même à s'entretenir d'objets propres à éveiller l'imagination du jeune artiste. On raconte que, pendant que mistress Mathew lisait Homère, en commentant les beautés pittoresques du père de la poésie, Flaxman se tenait près d'elle, réalisant par des traits rapides les scènes qui le frappaient le plus vivement. Ces essais de sa jeunesse ont été conservés; ils sont empreints de ce charme tranquille et de cette énergie calme qui caractérisent les lignes célèbres qu'il tira plus tard du même poëte. Le goût qu'il dé-
ploya dans ces premiers travaux engfigea M. Crutchely de Sunning-Hill-Park à lui demander une suite de dessins au crayon noir, d'une hauteur de vingt-quatre pouces, sur des sujets empruntés à l'antiquité. C'est un OEdipe aveugle conduit par sa fille Antigone au temple des Furies ; Diomède et Ulysse surprenant l'espion Dolon ; les Troyennes gémissant sur le corps d'Hector ; Alexandre prenant la coupe des mains de son médecin Philippe ; Alceste quittant ses enfants et sacrifiant sa vie pour sauver celle de son époux; enfin, Ilencule ramenant Alceste des enfers. Les éloges accordés à ces essais encore imparfaits encouragèrent leur auteur ^ des amis plus bienveillants et plus sages dans leurs critiques que le railleur Mortimer annonçaient dèslors sa grandeur future; mais ils eurent soin de lui faire comprendre que la renommée est au prix d'études sérieuses, et qu'il lui fallait diriger ses études dans la voie que lui traçait son génie, méditer longtemps les modèles d'héroïsme et de grâce, pour imprimer à ses œuvres ce caractère de beauté absolue qui frappe tous les peuples et tous les siècles,
A quinze ans, Flaxman entra comme élève à l'Académie Royale. Ce fut en >I770 qu'il exposa une figure de Neptune en cire, et, en 4827, il exposa la statue de John Kemhle en marbre, son premier et son dernier ouvrages. Entre les deux, il s'écoula une période de cinquante-sept années consacrées entièrement à l'étude de la sculpture. A vingt ans, il n'avait encore envoyé que dix ouvrages à l'Académie ; mais, à celte
époque, le dessin faisait sa principale étude. On n'accorde pas de grands éloges à ses premiers travaux de sculpteur, cependant ils sont loin d'être sans valeur; car son propre buste, demi-nature, qu'il exécuta à vingt-trois ans, est un chef-d'œuvre de force et de naturel. Une de ces figures représentait la Comédie grecque, une autre une Vestale, le reste se composait de bustes d'amis.
Il se fit bientôt remarquer à l'Académie par son ardeur enthousiaste et son assiduité. Sa petite taille élancée, ses regards graves et pensifs, son invariable application, la rapidité de ses progrès, lui gagnèrent le cœur de ses maîtres, et l'on commença à parler de lui comme de quelqu'un de qui on pouvait attendre beaucoup. Ses principaux camarades furent Blacke et Stothard. Dans les compositions sauvages du premier, il vit plus d'élévation poétique ; et, dans celles du second, celte grâce féminine et cette simplicité qui lui donnent une place si élevée parmi les maîtres de l'art. Avec Blacke, surtout, il aimait à penser et à méditer ; et ils se plaisaient ensemble à donner la forme et quelquefois la couleur aux rapides créations de leur fantaisie. J'ai parlé de couleur, car pendant cette période de ses études, il fit quelques essais de peinture à 1 huile si heureux, qu'un de ses tableaux, OEdipeei Antigone, fiït échangé contre un lièlisaire du Dominiquin. On sait que beaucoup de peintres ont l'habitude de modeler leurs figures avant de les peindre, et il n'est pas étonnant que Flaxman ait voulu
peindre ses esquisses avant de les modeler, selon la tradition des artistes grecs. « Il me semble, ditWilkie dans une lettre écrite durant son dernier voyage à Rome, que les artistes de l'antiquité apprenaient d'abord à peindre et ensuite à sculpter. L'art paraît en effet si libre dans le travail du marbre, que l'aspect de ces sculptures me rappelle ce que nous appelons surface en peinture, et l'on y retrouve une si grande entente de la lumière et des ombres, qu'il semble que le pinceau du Corrége lui-même ne les aurait pas distribuées avec plus d'habileté. De nos jours la sculpture et la peinture sont moins étroitement liées qu'elles ne l'étaient chez les Grecs, alors que les statues et les bas-reliefs étaient peints ou exécutés en marbre de plusieurs couleurs, et que les peintures privées de perspective n'étaient guère que des bas-reliefs colorés.» Personne ne comprenait mieux que Flaxman la vérité de cette théorie, mais il ne porta jamais son admiration pour l'antique au point d'exécuter ses statues en marbre de plusieurs couleurs, ou de les peindre et de les dorer à l'imitation des Grecs et des artistes du moyen âge. Il voulait que le marbre s'expliquât lui-même, et il riait des artifices de Canova, qui donnait une teinte jaune à ses statues pour imiter les effets du temps, et colorait de rose les joues de son Hébé.
Flaxman qui, à quinze ans, avait obtenu à TAcadémie la médaille d'argent, concourut pour la médaille d'or, lorsqu'il eut atteint l'âge fixé pour ce
nouveau concours. Flaxman avait pour concurrent Engleheart, artiste laborieux mais sans originalité, ce qui n'est jamais un titre de défaveur auprès des académies. Lorsque TAcadémie se réunit pour proclamer le vainqueur, tous les élèves que l'œuvre de Flaxman avait frappés d'admiration lui décernaient d'avance le prix par des acclamations bruyantes ; son nom retentissait dans toute la salle, lorsque Josué Reynolds proclama celui de son rival. Cet échec affligea vivement Flaxman, mais l'arrêt des académiciens était cassé d'avance par le suffrage unanime des élèves. Engleheart devait son succès aux préjugés si naturels aux vieux artistes qui n'ont d'admiration que pour leurs imitateurs. Cette malheureuse disposition de l'esprit humain détourne les corps savants du but de leur institution, puisque fondés pour assurer le progrès des arts et des sciences, ils en retardent au moins la marche, quand ils ne Tarrétent pas. On impute souvent ces décisions qui scandalisent les gens de goût, à la faveur ou à l'envie ; mais ces sentiments y sont presque toujours étrangers, leur principe est dans l'esprit de routine qui naît naturellement de la paresse et de l'amour-propre. Il est si commode d'avoir dans l'esprit un type invariable, un critérium de beauté, qui sert de base à tous les jugements, et si doux de le trouver dans ses propres œuvres 1
La mortification que Flaxman avait éprouvée, loin d'abattre son courage, fut un nouvel aiguillon pour son génie ; mais les ressources de son père étant trop
modiques pour le soutenir pendant le long noviciat qui ouvre la carrière des arts, il fut obligé, pour vivre, de se livrer à des travaux d'un ordre inférieur. Les hommes de génie qui ne meurent pas à la peine pendant ces épreuves auxquelles la misère les condamne, sont heureux de les avoir subies. Leur âme en sort merveilleusement trempée. Ben Johnson fut ouvrier en briques, Burns conduisit la charrue, Gifford fit des souliers; et pas un d'eux n'y perdit son génie. Au reste ces métiers grossiers étaient bien autrement étrangers à la poésie que ne Tétaient à la sculpture les modèles que Flaxman composa pour la fabrique des Wedgwoods. Les travaux qu'il exécuta pour cette fabrique de poterie, le laissaient dans la voie de ses premières études. C'était pour la plupart des petits groupes en relief de peu de saillie sur des sujets empruntés à l'histoire et à la poésie. Flaxman, qui respectait son génie, même dans des travaux mercenaires, imprima à ses compositions un caractère de beauté et de simplicité qui les plaça très haut dans l'estime des connaisseurs. Après sa mort ces modèles de poterie furent très recherchés et payés fort cher.
C'est ainsi que Flaxman passa une dixaine d'années, pendant lesquelles il exposa néanmoins un certain nombre d'ouvrages à l'Académie royale. On cite parmi ses œuvres le modèle d'un monument à l'infortuné Chatterton, cette victime du génie et de la protection dédaigneuse d'un Mécène ignorant. La plupart de ces travaux étaient exécutés en terre cuite ou en
plâtre de Paris, et dans de petites dimensions, ce qui prouve que les débuts de notre artiste furent peu encouragés; car s'il eût trouvé de riches protecteurs, il aurait sculpté en marbre quelques-uns de ces modèles. Au reste, les dilficultés de sa position ne Tarrétèrent point dans sa carrière ; il sut, à force de travail et de tempérance, se rendre indépendant. En 1782, il quitta la demeure de son père pour prendre, dans Wardour-Slreet, une petite maison et un atelier. A la même époque, il épousa Anne Denman, qu'il aimait depuis longtemps, et qui semblait créée pour s'unir à lui. Outre les qualités du cœur, elle avait du goût et de Tinstruclion; elle parlait l'italien et le français, et, comme son mari, elle n'était pus étrangère à la langue d'Homère. Ce qui valait mieux encore, c'est qu'elle était remplie d'enlliousiasme pour le génie de Flaxman, dont elle raffermissait le cœur dans ses heures de découragement, et qu'elle soulageait de tous ces soins domestiques que les artistes ne savent pas prendre, et qu'ils ne négligent pas impunément. Ces deux époux étaient bien la même chair et le même sang, suivant une expression plus biblique que parlementaire. Flaxman goûtait avec délices ce bonheur domestique, sans y sacrifier sos espérances de gloire, quand il rencontra par hasard sir Josué Reynolds. « J'entends dire que vous êtes marié, lui dit brusquement le président de l'Académie ; si cela est vrai, vous êtes coulé comme artiste. » Flaxman, de retour chez lui, s'asseyaut auprès de sa femme et lui prenant la
main : « Je suis coulé comme artiste, lui dit-il avec un sourire mêlé de tristesse et d^enjouement. — Comment cela s'est-il fait, et quelle en est la cause? — Cela s'est fait à l'église, par l'entremise d'Anne Denman ; je le tiens de sir Josué Reynolds, qui vient de me l'apprendre. »
Cet arrêt brutal troubla un peu Flaxman, et lui donna à penser sur son avenir d'artiste. Pour donner plus sûrement un démenti à la sinistre prédiction de Reynolds, il se décida dès lors à faire un voyage en Italie; mais afin de réaliser ce projet, qu'il voulut exécuter sans recourir aux largesses de l'Académie, il thésaurisa secrètement pendant cinq longues années. Cet intervalle ne fut pas perdu pour sa gloire. Ce fut à cette époque qu'il composa, pour la cathédrale de Chichester, le monument de Collins, qu'il représente assis en lisant la Bible, le seul livre que ce poëte eût ouvert pendant sa vie. Sa lyre et ses œuvres poétiques gisent à terre, confusément éparses, en signe de mépris. Un autre monument, d'un style plus élevé, est celui de mistress Morley, dans la cathédrale de Glocester. Cette malheureuse mère, qui avait péri avec sa fille dans un naufrage, est représentée s'élevant audessus des vagues, et répondant à l'appel des anges qui lui montrent sa place dans le ciel. Ces deux compositions sont empreintes de cette sérénité simple et majestueuse qui s'accorde avec la sainteté des pensées. On ne sait pas pourquoi Flaxman préférait à ces deux monuments un groupe de Vénus et de Cupidon, qu'il
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composa à la même époque pour son ami M. Kaight de Portland-Place. Lorsque Flaxman se vit en possession du petit trésor qui devait assurer son existence pendant son séjour en Italie, il s'empressa de s'acheminer vers cette terre classique des beaux-arts. Les journaux du temps annoncent ainsi son départ. « Nous apprenons que Flaxman, le sculpteur, va quitter son modeste atelier de Wardour-Street pour se rendre à Rome. »
Dans cette capitale du monde chrétien, Flaxman fut comme ébloui par les restes magnifiques de Tart antique et par la splendeur de l'art moderne. Il reconnut que les grands artistes de Tltalie étaient de véritables poètes qui se servaient du marbre et de la couleur pour exprimer les plus hautes pensées. La critique ne les forçait point à replier les ailes de leur génie ; le goût et la nature étaient leurs seuls maîtres ; et leur inspiration, échauffée par les suffrages d'un peuple qui juge par le sentiment les œuvres de l'imagination, enfantait sans efforts les merveilles de sculpture et de peinture qui décorent les murs et les coupoles de toutes les églises. La condition des artistes, en Angleterre et en France, est mortelle à l'inspiration. L'esprit critique qui tourmente les prétendus connaisseurs, au-delà et en deçà de la Manche, impose aux artistes un long travail de réflexion qui glace l'imagination, et répand sa froideur sur les œuvres savantes des plus beaux génies. Aussi, pendant que l'Italie se couvre de chefs-d'œuvre rapidement con-
çus et plus rapidement exécutés, les artistes français et anglais consument de longues années dans ce double travail. C'est qu'ils savent que leurs œuvres vont tomber aux mains de la critique, monstre sans entrailles, parce qu'il est impuissant. Depuis celte époque, la race de ces jugeurs de profession a pris sur la direction des beaux-arts un empire vraiment désastreux ; et si les artistes ne savent pas se liguer pour secouer un joug qui leur pèse et qui les humilie, l'art ne survivra pas longtemps à l'indépendance du génie. C'est vraiment pitié de voir que de nos jours le renom des artistes soit à la merci de quelques fats, auxquels on ne confierait ni une brosse ni un ciseau ; et cela, parce que, de leur autorité privée, ces nouveaux Winkelman se sont donné des diplômes d'hommes de goût. Le malheur est que ce pédantisme impertinent devienne pour quelques-uns un métier lucratif, dans notre siècle d'industrie et de fausse science.
Flaxman contempla les chefs-d'œuvre qu'il avait sous les yeux en sculpteur et en chrétien, il vit que les artistes de l'Italie avaient mis leur génie au service de l'église; qu'ils en étaient les véritables prêtres, et que leurs travaux popularisaient, plus sûrement que les reliques et les images, les traditions qui entretiennent les erreurs et la superstition du vulgaire. En voyant ainsi l'art servir d'auxiliaire à l'erreur, il conçut la pensée de l'appeler au secours de la vérité, et de rendre sensibles par la sculpture toutes les beautés
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poétiques et morales des Saintes Écritures. Les innombrables dessins qu'il a laissés sur des sujets religieux, et un grand nombre de monuments de sculpture sacrée, ne permettent pas de douter qu'il n'ait donné à ses travaux une direction religieuse. Mais c'était une œuvre surhumaine que de pousser le protestantisme à la poésie.
Ces compositions bibliques n'empêchèrent pas Flaxman de se livrer à d'autres travaux. Ce fut à Rome qu'il exécuta ses Illustrations d'Homère, d'Eschyle et de Dante. Il parait que pour ses premiers dessins homériques, il emprunta aux vases grecs la plupart de ses figures; mais bientôt, moins défiant envers son génie, il osa créer, au lieu de se borner modestement au rôle de copiste. Au reste, il admirait beaucoup les bas-reliefs des vases et des sarcophages antiques, et il pensait que l'artiste moderne ne pouvait pas puiser à meilleure source la science et l'inspiration. « La contemplation de ces modèles, dit-il dans ses Leçons sur la Sculpture, en donnant à l'âme de nobles habitudes de pensée, la porte naturellement à saisir en toutes choses la beauté, l'élégance et la grandeur, et lui inspire le dégoût de tout ce qui est bas et vulgaire. » C'est dans cet esprit de libre imitation qu'il composa son Homère. V Iliade contient trente-neuf dessins, qui offrent tous, à l'exception de deux, des figures de femmes. Il a jeté beaucoup de variété et d'harmonie dans ces compositions, qui se distinguent par un caractère de beauté grave, sévère
et simple. La forme y es't subordonnée et non sacrifiée à Texpression ; la vigueur des héros n'y dégénère pas en brutalité, ni la grâce des femmes en mollesse. VOdyssée, qui ne comprend que trente-quatre illustrations, se fait remarquer par les mêmes qualités, et plus spécialement par une sorte de dignité domestique, en harmonie parfaite avec le caractère de noble simplicité du second chef-d'œuvre d'Homère. Il est fâcheux que dans quelques-uns de ces dessins si purs, Flaxman ait cru devoir introduire certaines figures colossales, telles que Briarée, Olus et Éphialte, Polyphème, le roi et la reine des Lestrigons, hors de proportion avec les personnages qui les entourent. Il n'y a d'ailleurs rien de plus repoussant que le laid développé sur une grande échelle ; la beauté la plus régulière peut à peine supporter cette expansion démesurée. Ces colosses difformes ne peuvent pas être mis en rapport avec l'homme. Poussin, dans un sujet de même nature, a fait preuve d'un sens exquis. Son Polyphème aveugle n'a d'autre mesure que la montagne à laquelle il s'appuie et les vastes plaines qui s'étendent à ses pieds. Son troupeau et tous les petits objets sont dans l'éloignement. Grâce à cet artifice, ce grand peintre n'a pas manqué à l'analogie, qui est la suprême loi des beaux-arts.
Ces dessins furent faits pour mislress Hare Nayler au prix de quinze schellings la pièce. Ce faible salaire suffisait au désintéressement et à la modestie de Flaxman, mais le succès le paya au-delà de ses vœux.
La célébrité lui attira de nouveaux patrons j)lus généreux. A cette époque, il exécuta en marbre, pour Thomas Hope, un groupe de Céphale et l'Aurore, qui est un des plus beaux morceaux de la magnifique collection de ce riche amateur. La comtesse Spencer le chargea d'illustrer Eschyle après Homère, et il entra avec autant de bonheur dans l'esprit de ce grand poëte aussi majestueux et plus énergique que le chantre d'Achille. Un patronage moins heureux pour notre artiste fut celui de l'excentrique Frédéric, quatrième comte de Bristol, évêque de Derry. Il s'en gagea à représenter dans un groupe de quatre figures héroïques, !a Fureur d'Athamas d'après les Métamorphoses d'Ovide, moyennant six cents livres sterling. Un pareil ouvrage en valait au moins deux mille. Flaxman y mit du sien, sans compter le temps que lui coûta ce grand morceau de sculpture, qui orne aujourd'hui le château du Comte-Evêque, à Ickwort, dans le comté de Suffolk.
Flaxman entreprit alors de restaurer le magnifique torse du Vatican, que l'on considère généralement comme le fragment d'un Hercule. Il se livra à ce travail ingrat et difficile avec son ardeur accoutumée. Lorsqu'il ouvrit son atelier, il offrit aux connaisseurs deux figures au lieu d'une seule. Hercule etOmphale. On ne pouvait pas nier que le jeu des muscles et la pose du torse ne se prêtassent à cette combinaison, mais ils convenaient aussi à beaucoup d'autres, et comme chaque spectateur apportait avec lui une
théorie de restauration toute faite , il arriva que Tœuvre de Flaxman, qui ne répondait à aucune de ces préoccupations, rallia peu de suffrages, quoiqu'elle décelât Tâme d'un poëte et le vrai sentiment de l'antiquité. Il faut cependant avouer que, dans ce groupe, les formes plus que viriles d'Hercule formaient un contraste un peu heurté avec la grâce féminine de la reine de Lydie. Quelque temps avant sa mort, Flaxman fît détruire ce plâtre qui lui rappelait une grande témérité et un médiocre succès ; nous ne cacherons pas que les connaisseurs gémissent peu de ce sacrifice.
C'est au patronage de l'auteur à' Âthanase ^ que nous devons la troisième grande série des dessins ou lignes de Flaxman, les Illustrations de Dante. Dans celles d'Homère, l'artiste avait pour guide, outre les vers du poëte, les monuments de l'antiquité. Pour Dante, il n'avait point les mêmes ressources ; le marbre n'avait ni arrêté ni popularisé le type de ses héros, et le modèle antique ne pouvait pas s'appliquer convenablement aux princes, aux poètes et aux guerriers du moyen âge. Malgré ces difficultés, Flaxman a montré dans son Dante une plus grande originalité que dans Homère, et si cette œuvre a moins de célé-
' M. Thomas Hope , amateur passionné et fort riche des productions des arts du dessin. Sa collection d'antiquités est une des plus belles de l'Europe. Athanase est un voyage dans la Grèce moderne et dans les autres parties de l'empire ottoman , fait sur la première donnée du Jeune Anacharsis ; mais dont l'exécution est bien plus vive et bien plus spirituelle.
brité, on doit s'en prendre à l'infériorité relative du poëme, dont les beautés ne sont goûtées que par un petit nombre d'esprits excellents, et non au crayon de l'artiste, car les juges compétents en matière d'antiquité et de moyen âge reconnaissent que, dans cette double lutte du dessin et de la poésie, Flaxman a serré de plus près le poëte de Florence.
Pendant un séjour de sept années à Rome, Flaxman se familiarisa avec tous les procédés de son art, et mit à profit la complaisance des modèles qui ne cachent pas aux artistes la vue des trésors dont la nature a été si prodigue en Italie. La pruderie anglaise met chez nous un obstacle insurmontable à l'étude de la nature vivante, comme les scrupules religieux en opposent à celle de la nature morte. En Italie, les femmes, grâce à la chaleur du soleil, n'ont pas même le seul souci qui occupât la princesse Pauline, lorsqu'elle posait devant Canova '. Cette facilité, qui ne dépose pas contre les mœurs du pays, est singulièrement favorable à l'art. Avant son départ, Flaxman avait été reçu membre des Académies de Florence et de Carrare. L'homme du destin venait de frapper en deçà des Alpes quelques-uns de ces terribles coups qui faisaient trembler les rois sur leurs trônes. Flaxman, quoique tranquille dans son atelier, ne voulut pas attendre à Rome le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Dans
' On connaît la réponse naïve et dégagée de la princesse Pauline , soear de Napoléon , à propos des séances qu'elle donna au célèbre sculpteur.
sa vieillesse, il se plaisait à raconter que, deux ou trois jours avant son départ, dans une soirée diplomatique, Tambassadeur de France montrait avec orgueil une médaille de Bonaparte : « Voilà, disait-il, le héros qui ébranle les trônes de la terre et qui consolide la république. » Alors, jetant les yeux sur la médaille : «Votre citoyen Bonaparte , dit-il , ressemble fort à César- Auguste ^. — A un tyran ! s^écria le Français, n'en croyez rien; je vous dis que c'est un tout autre homme; c'est un jeune héros enthousiaste qui ne songe qu'à la liberté et à l'égalité ! »> Prophète candide!
Ason retour en Angleterre, Flaxman trouva Banks, Bacon et NoUekens, en possession de la faveur publique. Toutefois, pendant son absence, sa réputation avait grandi, et il y mit le sceau par le monument du comte de Mansfield, qui lui avait été commandé à Rome. Dans cette magnifique composition, le sculpteur a représenté le juge assis en costume avec la Sagesse d'un côté et la Justice de l'autre; à ses pieds est étendu le corps d'un jeune homme qui passe dans quelques descriptions pour une image de la mort, mais qui n'est réellement qu'un coupable livré par la Sagesse aux mains de la Justice. Mansfield est calme, simple et sévère-, il est assis, solitaire, sans pompe, sans passion et sans orgueil : son regard ,
' I>a figure de Bonaparte est réellement dans le type romain. On peut voir au cabinet des médailles un Tibère et surtout un Germanicus, qu'on serait tenté de prendre pour un des portraits de Napoléon.
calme et pénétrant, rassure Tinnocence et jette l'effroi dans le cœur du criminel. La figure du condamné est une heureuse conception ; Tespérance Ta quitté, et ses oreilles sont remplies du bruit de la multitude qui se presse pour le voir lancer dans Téternité. Ce monument fut payé 2,500 livres sterling (62,500 fr.). A la vue de ce chef-d'œuvre, le sculpteur Banks s'écria : « Ce petit homme nous dépasse tous de la tête. »
Pendant que Flaxman travaillait à ce grand ouvrage, il s'occupait aussi d'un travail de fantaisie destiné à témoigner à la compagne de sa vie la reconnaissance que lui inspirait son dévoùment et sa tendresse. Il fit faire un album in-quarto dont il remplit les feuilles avec des dessins à la plume et au pinceau. Le frontispice offre, sous une allégorie ingénieuse, l'image de son bonheur domestique ; les dessins qui suivent, au nombre de quarante, représentent, dans \es Aventures d'un Chevalier errant , les Epreuves de la Vertu et les Combats que le Vice livre à l'âme de l'homme, et se terminent par le Triomphe du héros qui s'unit à la Foi, à l'Espérance et à la Charité. Il y a beaucoup de dignité poétique dans l'invention et surtout dans l'exécution de ce petit poëme pittoresque. Ce serait rendre aux arts un service important que de publier cette belle allégorie.
Les succès de Flaxman firent comprendre à l'Académie que le rival malheureux d'Engleheart, déclaré mort poétiquement pour fait de mariage par Reynolds,
pourrait bien, malgré ces antécédents, répandre quelque éclat sur Tillustre compagnie. Il fallut quelques démarches assez actives pour déterminer Flaxman à sMnscrire sur la liste des candidats au titre de membre associé j mais l'empressement avec lequel il fut nommé prouva combien on lui sut gré d'avoir oublié Téchec qu'il avait éprouvé. Ceci se passait en ^1797, dans l'année même où il exposa trois projets de basreliefs, tirés du Nouveau-Testament, en même temps que le monument de William Jones, qui figure maintenant dans la chapelle du collège d'Oxford. C'est un bas-relief dans lequel ce grand orientaliste est représenté avec quelques vénérables brahmines occupé à mettre en ordre le Code hindou. Flaxman était loin d'exceller dans les ouvrages de ce genre ; son ciseau ne savait donner de grâce ni aux costumes ni à la physionomie modernes. Flaxman était âgé de quarante-cinq ans lorsqu'il fut nommé membre titulaire de l'Académie royale. Les lois de ce corps obligent tout récipiendaire à offrir à la collection quelque morceau sorti de ses mains. Cet usage contribue à enrichir la galerie de tableaux et de statues qui appartient à l'Académie. Flaxman fit hommage d'un groupe représentant Apollon et Marpesse, dont la disposition ' est fort heureuse ; quant à l'exécution matérielle , Flaxman n'excella jamais à manier le ciseau.
L'idéal .était la véritable vocation du génie de Flaxman. Lorsqu'il fut question d'élever une colonne navale à l'occasion des victoires de Nelson, Flaxman
mit en avant le projet d^une statue de la Grande- Bretagne, de deux cents pieds de haut, qui devait être placée sur la hauteur de Greenwich. Il publia même, à l'appui de son projet, un mémoire dans lequel il prouvait par des exemples empruntés à Tantiquité et à Thistoire moderne, Timportance nationale d'un pareil monument; il y joignait l'esquisse du colosse qu'il méditait. Mais tous les travaux qui ne présentent pas quelque avantage matériel, quelque profit bien clair, sont accueillis parmi nous comme des rêves de visionnaire. Le comité s'assembla pourdélibérersur la proposition de Fiaxman,fit un dînercopieux selon l'usage des comités, et rejeta le plan de l'artiste, tout en reconnaissant combien l'exécution en serait honorable au sculpteur et au pays. Flaxman essuya à celte occasion beaucoup de plaisanteries qui l'affectèrent peu, d'autant qu'elles roulaient en général sur l'exiguité de sa taille, à laquelle il ne pouvait rien, et que d'ailleurs il ne voyait pas bien clairement pourquoi il serait défendu à un petit homme d'avoir de grandes idées. Au reste, ce projet, dans son exagération de grandeur, est beaucoup moins plaisant que celui de cet utilitaire qui proposait chez nos voisins une toute petite colonne de mille livres sterling environ, pour perpétuer le souvenir d'un des plus grands événements de l'histoire moderne. Cette motion burlesque d'un homme de bien, indique ce que deviendraient les beaux-arts sous l'empire de l'intérêt bien entendu.
Lorsque la paix d'Amiens ouvrit la France à tous les voyageurs, Flaxman visita Paris et parcourut avec la foule de ses concitoyens l'immense galerie du Louvre, qui renfermait alors les plus riches trésors de la sculpture et de la peinture. Flaxman, qui voyait dans le consul Bonaparte l'irréconciliable ennemi de TAngleterre, tout en répondant avec courtoisie aux avances qui lui furent faites, refusa d'être présenté au futur empereur. Les politesses du peintre David l'embarrassèrent davantage. Régicide et athée, à ce double titre l'artiste jacobin devait inspirer une vive antipathie au sculpteur. Flaxman, religieux jusqu'au mysticisme, sensible jusqu'à la mollesse, voyait avec une sorte d'effroi le peintre pour qui la mort de Marat^ fut l'occasion d'un chef-d'œuvre. La vue de Paris, à cette époque de gloire, d'incrédulité et de mauvaises mœurs, blessa notre voyageur dans ses sentiments de patriotisme, de religion et de pureté morale. 11 emporta à Londres une impression peu favorable, et la conviction qu'il ne s'était pas trompé en comparant Bonaparte au premier despote romain.
Le mysticisme religieux engendre souvent la mélancolie et pousse au mépris de la vie ceux qui s'enivrent de ses visions décevantes. Flaxman, quoique
' Ce tableau , qui est peut-être le plus bel ouvrage du pinceau de David , ne figure point au Louvre où on pourrait l'exposer aujourd'hui sans crainte de paraître rendre hommage à un homme qui inspire un dégoût universel. On dit qu'il est devenu la propriété d'un colonel de notre armée, M. Husson, amateur éclairé des beaux-arts.
porté par la tendresse de son âme à se ranger parmi les partisans de Swedenborg, ne se laissa pas aller à dédaigner la terre par amour du ciel. II était gai et plaisant dans le commerce de sa vie. Ses soirées d'hiver se passaient en famille à composer, pour le plaisir de sa femme, de petites histoires en prose ou en vers, avec des dessins au trait, sérieux ou burlesques. Ces bagatelles donnaient carrière à son imagination, et c'était plaisir de voir avec quelle verve de gaieté et de bouffonnerie il se délassait des travaux sérieux et des hautes pensées de la journée. La plupart de ces plaisanteries ne survivaient pas aux circonstances qui les avaient fait naître, mais l'une d'elles, the Casket, s'est conservée et donne une idée de ces curieuses compositions. C'est une épopée badine composée à l'occasion d'une boîte chinoise que Flaxman avait achetée pour sa femme et sa sœur. Ce petit poëme héroï-comique se compose d'une dixaine de dessins, où sont représentés la généalogie et les aventures de cette boite merveilleuse qui émeut toutes les puissances du ciel et de l'enfer, avant d'arriver en Angleterre où le génie de la Grande- Bretagne l'accueille avec un sourire. Flaxman disait avec Horace :
Dulce est desipere in loco.
A cette époque, Flaxman composa un grand nombre d'ouvrages qui augmentèrent sa réputation et sa fortune. Les sujets qu'il traitait avec le plus de plaisir
étaient empruntés à la Bible, et il ne manquait aucune occasion de travailler pour les églises, qui payaient peu généreusement ses chefs-d'œuvre ; mais l'argent n'était pas son but. Toutefois la fortune lui vint sans qu'il l'eût recherchée. L'Inde, l'Italie, l'Ecosse, l'Irlande et les deux Amériques, lui demandèrent des statues et des bas-reliefs. Le royaume de Tanjore rendit hommage à son génie. Le rajah lui fit faire sa statue et un monument en l'honneur du missionnaire Schw^artz. Ces deux morceaux sont arrivés à leur destination, et l'évêque Héber en parle avec éloge dans ses intéressants Mémoires. Il fit aussi pour la Compagnie des Indes deux monuments en Ihonneur de lord Cornwallis, un buste de Warren Hastings et une statue du marquis Hastings. 11 paraît que ces travaux ne tombèrent pas à la charge de l'artiste comme la Fureur d'Âthamas, car Flaxman aimait à parler des nobles procédés de la Compagnie, et à reconnaître la libéralité et la courtoisie de ces marchands-législateurs et conquérants. On doit rapporter à cette époque les statues de Reynolds, de Sir John Moore et de Pilt.
En ^810, l'Académie royale institua, après y avoir longtemps pensé, et non sans opposition, un cours de sculpture dont elle chargea Flaxman. Elle affecta une somme peu considérable pour six leçons par an : le professeur n'en mit pas moins de zèle à s'acquitter de son devoir. Sa première leçon, qui eut lieu en \S\\, attira en masse les académiciens, les élèves et
les amateurs des beaux-arts. A son entrée, il fut salué par de nombreux applaudissements. Ses ouvrages et sa réputation de savoir et de conscience commandaient une attention respectueuse, pendant que la simplicité de son débit, la gravité de ses manières et la douceur de sa voix, exerçaient une sorte de séduction sur son nombreux auditoire. Il paraît cependant, par une plaisanterie de Fuseli, que ce célèbre artiste comptait peu sur le succès de son collègue. On raconte qu'à un dîner d'amis, il se leva brusquement, après s'être recueilli un instant, et que, d'une voix gravement comique, il s'écria : « Adieu, amis; adieu, bons vins; adieu, saillies spirituelles; je vous quitte pour aller entendre le premier sermon prêché par le révérend John Flaxman. » Ces leçons, au nombre de dix, traitent les sujets suivants : sculpture anglaise; sculpture égyptienne; sculpture grecque; science; beauté; composition; style; draperie; art antique; art moderne. Comme compositions littéraires, ces leçons contiennent un exposé clairet complet de l'histoire et des procédés de l'art chez les anciens et chez les modernes ; elles abondent en idées saines, en remarques judicieuses et en préceptes que la pratique de l'art peut seule faire découvrir. Le style en est un peu lourd, et on ne peut pas dissimuler qu'on y chercherait en vain de l'éloquence et du mouvement; mais elles étaient plutôt destinées à instruire qu'à échauffer ceux qui venaient les entendre. Le poëte Campbell loue fort la sobriété du style de Flaxman,
et le trouve parfaitement approprié aux sujets didactiques. Il ajoute que, pour les ouvrages légués par les grands hommes, l'imagination est déçue comme une héritière avide, parce que le legs est toujours audessous des espérances dont elle s'est bercée. Flaxman a laissé, outre ces leçons, un assez grand nombre d'écrits, la plupart anonymes^ qui portent tous Tempreinte de sou talent simple, facile et consciencieux. On lui doit une appréciation des ouvrages de Romney, insérée dans la Vie de ce peintre, par Hayley ; les articles Armure, Bas-relief, Beauté, Bronze, Buste, Composition, Jet et Cérès, dans V Encyclopédie de Rees. L'étude approfondie de la sculpture gothique lui fut fort utile pour traiter avec supériorité la question de l'armure. D'autres critiques l'ont surpassé par la richesse du langage, la chaleur et l'éclat de l'expression, mais nul n'a porté aussi loin que lui le sentiment de la dignité austère et chaste de l'art.
Si on peut reprocher quelque froideur à la plume de Flaxman, on ne peut pas en dire autant de son pinceau ni de son ciseau. Toutes ses esquisses et ses dessins témoignent d'une richesse et d'une activité d'imagination prodigieuses. L'énumération de ces dessins remplirait plusieurs.pages, et il ne faudrait pas moins d'un volume pour en offrir une description fort succincte. Parmi ses Illustrations du Pilgrims Progress, il y en a quelques-unes qui égalent en simplicité les plus nobles pages de ce roman religieux, et qui les surpassent de beaucoup par la grâce.
On peut dire la même chose des dessins qu'il composa pour la traduction d'Obéron par Sotheby; mais c'est surtout dans son Hésiode qu'il a déployé toutes les ressources de son imagination. Il aimait à vivre par la pensée dans ces jours d'innocence où les philosophes, si philosophes il y avait, marchaient pieds nus, où les rois guidaient la charrue, les princesses lavaient leur linge, et les poètes, comme les ménestrels du Nord, chantaient pour obtenir un morceau de pain. Cet œuvre se compose de trente-six vignettes qui, pour la simplicité, le charme et la grâce, le disputent à tous ses autres dessins. Elles représentent l'Histoire de Pandore et les effets de sa présence sur la terre. L'une d'elles avait une telle valeur aux yeux de l'artiste, qu'il l'a modelée en relief: c'est Mercure conduisant Pandore du ciel sur la terre, et traversant les airs avec son gracieux fardeau.
Flaxman avait alors soixante-six ans, et jouissait d'une réputation plus qu'européenne. Les commandes lui arrivaient de toutes parts, et son activité ne pouvait y suffire. Les plus importantes furent un saint Michel vainqueur de Satan et un Bouclier d'Achille. La première fut faite par lord Egremont, zélé protecteur des beaux-arts, et la seconde par Rundell et Bridge, orfèvres distingués : ce dernier ouvrage passe pour un des chefs-d'œuvre de Flaxman. L'intention du poëte n'était rien moins que de représenter l'univers sur la surface de ce bouclier. Il commence par nous montrer le système général du monde; les cieux qui
s'étendent, les astres suspendus à la voûte des cieux ; la terre immobile au-dessous, et les mers qui l'entourent comme une ceinture. Ensuite il fait voir la terre sous un point de vue spécial ; les villes heureuses dans la paix ou terribles dans la guerre -, les travaux des champs, et le résultat de ces travaux dans la moisson et la vendange ; la vie pastorale avec ses douceurs et ses dangers ; en un mot, tous les travaux qui occupent et toutes les ambitions qui divisent le monde. Pope, dans la distribution de ces différentes scènes et la mesure probable du bouclier, a suivi le plan de Boivin'', qui a classé tous les éléments donnés par le poëte avec une précision mathématique. Mais dans sa passion pour les lignes droites, le savant académicien français a fait du poétique bouclier d'Homère une roue de chariot, dont les rayons encadrent symétriquement douze scènes de grandeur uniforme, coupées en outre par neuf cercles ou même davantage, qui détruisent toute l'harmonie de Touvrage par d^innombrables intersections. Flaxman a sagement réduit de moitié le nombre de ces cercles, et il a remplacé les lignes droites par des courbes onduleuses qui séparent les différents groupes sans offenser la vue.
Sur la lisière du bouclier, Tartiste a représenté l'Océan, dont les flots doucement agités se soulèvent comme les toisons d'un troupeau. Au centre, Apollon
* Voir la Collection des Mémoires de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
OU le soleil , monté sur son char, verse la lumière sur le monde. Ce cercle central n'a guère qu'un pied de diamètre (tout le bouclier en a trois) ; et cependant , dans cet espace étroit , l'artiste a représenté :
La terre et la mer et les cieux , Le soleil qui répand d'infatigables feux , La lune tout entière et la vaste couronne Des astres éclatants dont l'Olympe rayonne, Les Pléiades en chœur, le puissant Orion, El l'Ourse , qui du Char acceptant le surnom , Fidèle au tour prescrit , vers Orion penchée , Seule dans l'Océan ne s'est jamais couchée '.
Dans les douze tableaux qui remplissent Tintervaile qui sépare la bordure du cercle central que nous venons de décrire , Flaxman a montré toute la science d'un érudit et l'inspiration d'un poète. Les figures ont environ six pouces de hauteur, et quelquefois un demi-pouce de relief. Le foyer de la surface convexe n'est pas placé à plus de six pouces au-dessus du plan du bouclier, et cependant plus de cent figures d'hommes se détachent de ce fond si peu étendu. Flaxman s'enorgueillissait à juste titre de ce magnifique ouvrage ; les dessins et le modèle furent payés 620 livres sterling (1 5,000 fr.). La première épreuve en argent doré , au prix de 2,000 guinées (48,000 fr.), fut placée par le roi sur son buffet ; une seconde ,
' Ces vers sont tirés d'une traduction d'Homère par M. Bignan , ouvrage fort estimable qui aurait donné une célébrité méritée à ce poète , auprès d'une génération moins distraite par les graves inlérèls de la politique.
du même métal et du même prix, fut offerte par le roi au duc d'York. Lord Lonsdale et le duc de Northumberland en firent tirer chacun une de la même valeur. Les propriétaires du moule en firent couler deux en bronze pour eux-mêmes , et trois en plâtre pour l'Académie royale, pour Thomas Lawrence et pour Flaxman.
Quelques-uns des plus beaux ouvrages de Flaxman appartiennent à cette dernière époque de sa vie, entre autre sa Psyché, son Apollon Berger, et les statues de Raphaël et de Michel-Ange , ainsi que le groupe de saint Michel et de Satan. La Psyché et ï Apollon Pasteur annoncent bien le génie de Tillustrateur d'Homère. Le Michel-Ange et le Raphaël sont poétiques , et pourtant réels , héroïques et familiers ; leur costume est pittoresque sans cesser d'être historique. Les statues de Burns et de Kemble ne méritent pas les mêmes éloges. L'acteur, qui est représenté dans le rôle de Coriolan , est un peu lourd , et la mise du poëte qui médite , une marguerite à la main , est par trop négligée. Le groupe de V Archange Michel et de Satan est un morceau du premier ordre ; la conception en est vraiment épique , la disposition grandiose et l'action divine. L'archange triomphant foule aux pieds son ennemi, et l'agonie résignée du vaincu montre bien qu'il a été touché par la lance d'un demi-dieu. Les artistes qui veulent se faire un nom dans le genre historique ou poétique devraient bien étudier ce chefd'œuvre , où tout est marqué d'un caractère de gran-
deur sans exagération , qui jette l'effroi et non le dégoût dans Tàme. Qu'on le compare avec le Promélhée de Salvator Rosa. Dans ce tableau , la victime est étendue sur le flanc ; le vautour lui déchire le foie ; et ses ailes , violemment agitées , font pleuvoir le sang autour de lui : c'est une scène de carnage et non de terreur.
Les ouvrages de Flaxman se divisent naturellement en quatre classes, selon la nature des sujets qu'il a traités ; religieux, poétiques, classiques et Lisloriques. Il a laissé dans ces genres divers des morceaux d'un mérite distingué ; mais il n'a pas atteint dans tous la même supériorité. Dans le genre historique , il triomphe rarement des difficultés du costume , et dans le genre classique , son génie est asservi à la forme antique ; mais dans les sujets poétiques et religieux , il s'est placé au-dessus de tous les sculpteurs modernes par la pureté et la simplicité du style. Ses compositions religieuses sont des groupes ou des figures, dans lesquels il réalise poétiquement les plus beaux passages de l'Ecriture. Ce sont en général des morceaux de petite dimension, sculptés en marbre ou coulés en plâtre , sans parler des dessins qui ornent un grand nombre d'albums. Ces dessins au pinceau sont conservés par sa sœur, et les murs de son atelier sont encore couverts d'un grand nombre de bas-reliefs de cette espèce. Presque toutes les églises possèdent en outre quelque sculpture de ce grand artiste; il est fâcheux que ces compositions n'aient pas été faites
sur une plus grande échelle , elles auraient produit un effet plus imposant , quoiqu'elles n'y eussent rien gagné en vigueur de sentiment.
Flaxman était, comme on l'a déjà dit , d'une petite stature ; sa démarche était sans grâce et sa figure un peu commune. Mais lorsqu'il parlait, sa physionomie révélait aussitôt la supériorité de son esprit. Ses grands yeux s'animaient, et jetaient un vif éclat; la douceur inexprimable de son sourire tempérait ce qu'il y avait de fier dans l'expression habituelle de sa bouche ; son front élevé , emblème du génie , se perdait sous ses cheveux longs et noirs, qui retombaient négligemment des deux côtés de sa tête. Sa mise était simple , mais assez soignée. Devenu riche , il ne prit ni voiture , ni laquais , ni livrée. Il se considérait plutôt comme le compagnon que comme le maître des ouvriers qu'il employait. Deux fois l'an , il les conduisait à la campagne, et présidait gaiement au repas qu'il leur donnait. Dans les circonstances extraordinaires , par exemple , dans les dîners d'Académie , il faisait placer à sa droite John Burge, son polisseur de marbre. H traitait comme des membres de sa famille les douze ou quinze ouvriers qu'il occupait dans son atelier ; il les faisait soigner et les payait pendant leurs maladies ; et s'il leur arrivait de tomber dans la gêne , il savait les tirer d'embarras sans les humilier. Aussi était-il généralement aimé , et sa bonté était tellement connue, que les hommes du peuple qu'on interrogeait sur son compte répondaient aussitôt dans leur lan-
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gage naïf : « C'est le meilleur maître que Dieu ait jamais fait. » Son genre de vie était sobre et régulier; renfermé dans le cercle étroit de ses affections , il se tenait prudemment loin d'un monde dont il ne voulait être ui le courtisan ni le détracteur. 11 mettait ainsi en sûreté sa dignité et son génie. L'auteur de cet essai interrogeait un académicien pour en obtenir quelques renseignements sur son illustre collègue. « Je ne puis rien vous dire , répondit celui-ci ; Flaxman vivait comme s'il n'eût pas été de ce monde; ses allures ne ressemblaient pas aux nôtres : c'était un homme de l'ancien temps. Il s'habillait vous savez comment; il dînait à une heure, travaillait après dîner : ce que nous nous gardons bien de faire; il prenait le thé à six heures ; le soir, on ne le rencontrait jamais dans les cercles des riches ni des nobles : il était heureux chez lui , et il y restait. De tous les membres de l'Académie , celui que je connaissais le moins , c'est Flaxman. »
Dans les dernières années de sa vie, Flaxman, au milieu de sa gloire et de sa prospérité, reçut plusieurs coups qui altérèrent son bonheur. En ^820, il perdit sa compagne, et cette séparation répandit l'amertume et le deuil sur le reste de ses jours. Il ne lui restait plus qu'un petit nombre d'amis. Hayley, qu'il estimait comme homme , avait cessé de vivre , ainsi que Banks , son ami et son rival , et Romney, le seul des peintres anglais dont il fût vraiment épris. 11 avait conservé Thomas Hope et Samuel Rogers , qu'il ché-
rissai| pour leur génie et la beauté de leur âme; il avait aussi de l'estime pour le peintre Howard et de Tamilié pour Hothard. Le commerce de ces hommes distingués et les soins de deux femmes , sa sœur et celle d'Anne Denman, répandaient encore du charme sur ses derniers jours. Sa santé , quoique affaiblie , était loin de faire craindre une catastrophe prochaine, lorsqu'au commencent de Thiver de 4826 , il reçut un matin la visite d'un étranger qui vint le surprendre au moment de son lever. « Monsieur, lui dit le visiteur, en présentant un livre , voici un ouvrage que Tauteur, artiste italien, m'a envoyé pour vous l'offrir, et en même temps pour en justifier l'étrange dédicace. Le bruit de votre mort s'était répandu dans toute l'Italie. Mon ami voulant montrer au monde l'estime qu'il faisait de votre génie , n'a pas hésité à placer l'ouvrage qu'il allait publier sous votre invocation. C'est pourquoi il a écrit en têtede son livre: « A l'Ombre de Flaxman. » Le livre était à peine publié que la nouvelle de votre mort fut démentie. L'auteur se félicite de sa méprise , et il espère que vous voudrez bien accueillir son ouvrage et son apologie. » Flaxman sourit , reçut le volume avec sa modestie accoutumée; et le soir, d'un air indifférent , il raconta le fait à ses amis et à sa famille comme une curieuse aventure. Cette scène se passait le samedi matin, 2 décembre. Tout le jour, Flaxman fut de belle humeur et de bonne santé ; le lendemain, il alla, selon son usage, à l'église. 11 y gagna un refroidissement subit, qui le
força de se mettre au lit en rentrant chez lui. Il ne voulut pas cependant qu'on appelât son médecin. Le lundi, il se leva en disant à sa sœur qu'il se trouvait assez bien pour recevoir quelques amis qu'il avait invités. Ses convives , en arrivant , furent frappés de l'altération de ses traits ; mais l'enjouement de leur hôte, pendant le repas, les rassura complètement. Le lendemain , le rhume dégénéra en inflammation du poumon. Le mal fit de rapides progrès; tous les efforts de l'art ne parvinrent pas à Tarrêter, et le jeudi matin , 7 décembre ^826 , le plus grand sculpteur de l'Angleterre rendit son âme à Dieu. Le -15 du même mois , le président et le conseil de TAcadémie royale conduisirent, à la tête d'un nombreux cortège, sa dépouille mortelle au cimetière de Saint- Gilles-des-Champs , et on plaça sur sa tombe l'inscription suivante : « John Flaxman , R. A. P. S. , dont la vie mortelle fut une préparation constante à l'immortalité des saints ; son âme angélique est retournée à son divin auteur, le 7 décembre 1826, après avoir séjourné soixante-douze ans sur la terre.»