L'ÉCRIVAIN
Au xv 4° siècle, lés artistes écrivaient en hommes du monde; Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. Le publie court à lui comme au plus intéressant des historiens.
Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets absents. Les poètes du temps les connaissaient par une notion vague et les disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail précis, les angles des formes, la nuance des. couleurs, et il les note avec une netteté de peintre ou de géomètre; Je cite tout de suite, pour être précis et limiter; il s’agit de La Vauguyon, demi-fou, qui un jour accula Mme Pelot contre la cheminée, lui mit la tête entre ses deux poings, et voulut la mettre en compote. « Voilà une femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des révérences
perpendiculaires et des compliments tant qu'elle pouvait,
et lui toujours en furie et en menace. » Legendre, un mathématicien, n’eût pas mieux dit. — Chose inouie dans ce siècle, il imagine le physique comme Victor lugo ; sans métaphore, ses portraits sont des portraits : { Harlay était un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique, et des man-
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chettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait … toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche, à Versailles. » Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott, Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers antiquaires, commissaires-priseurs et marchandès à la toilette ; son talent et notre goût se rencontrent : les révolutions de l'esprit nous ont portés jusqu'à lui.
Il voit aussi distinctement le moral que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. — Tout le monde sait que le défaut de nos poètes classiques est de mettre en scène, non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez des vices et des vertus échappés de l'Éthique d’Aristote, habillés d’une robe grecque ou romaine et occupés à s’analyser et à se réfuter. — Saint- Simon. connaît l'individu; il le marque par ses traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences ; son personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux ou un certain brutal; 1l y a trois ou quatre mille coquins chez lui, dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n’imaginons les objets que par ces précisions et ces contrastes; 1l faut marquer les qualités. distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une toile unie, où les choses n'apparaissent qu’en s’'appropriant une forme arrêtée et un contour personnel.
Voilà pourquoi ce portrait de l'abbé Dubois est un chef- d'œuvre : « C'était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuels entre eux. L’avarice, la débauche, l'ambition, étaient ses dieux; la perfidie, la flatterle, les servages, ses moyens; l'impiété parfaite, son repos. Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vit jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. » Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux, échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant iu fond des terriers qu'il sonde”? « La fougue lui faisait faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre, courant sur les tables et les chaises sans toucher du pied la terre. » Il vécut et mourut dans les rages et les blasphèmes, « grinçant les dents », écumant, « les yeux hors de la tête », avec une telle tempête et si continue d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de proie s’allumait pour ne plus s’éteindre, et, par des redoublements exaspérés, s'acharnait après le butin. Il y a là une observation pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du monde, pour le psychologue, pour l’auteur dramatique, pour le
premier venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision Je l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux gens de tout métier, de toute vie et
de toute science, Ame, esprit et caractère, intérieur et .
dehors, gestes et vêtements, passé et présent, Saint- Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que celle-là,
Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve: il ne dit rien sans passion. Balzac, aussi patate et aussi puissant visionnaire que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de bâtisses énormes, sorte ni ‘éléphantlittéraire, capable de porter des masses prodigicuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes. Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement -exalté par l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison et toutes les facultés sont esclaves, Quand un homme nous met le feu au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion de sa verve ; par la chaleur, notre esprit arrive à la lumière, l'émotion l'agrandit et l'instruit. Lorsqu'on a lu Saint-Simon, toute histoire paraît décolorée et froide. I n'est pas d'affaire qu'il n'anime, ni objet quil ne rende visible. {1 n’est point de personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser,
Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût littéraire, éloquence, noblesse, tou? est emporté
os
et noyé. Il note les émotions comme elles lui viennent, violemment, parce qu'elles sont violentes et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre . les réclamations du bon style et du discours régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, 1l prend des expressions partout. Il est cru, trivial, et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en restant grand seigneur, 1l est peuple; sa superbe unit tout. Que les bourgeois épurent leur stvle, prudemment, en gens soumis à l'Académie; il traine le sien dans le ruisseau, en homme qui méprise son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il dit de deux évêques: « ces deux animaux mitrés ». Quand la Choin entra en faveur, « M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma » ; et, pour Clermont, son amant, « il se fit honneur de le ramasser ». Ailleurs, il « s’espace » sur Dangeau, « singe du rot, chamarré de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche ». Un peu plus haut il s'agit de Monaco, « souveraineté d'une roche, de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites limites ». Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avihr; il en prend. Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garderobe, son fumier, 1l fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit le sculpteur qui tripote dans sa glaise, les marches retroussées jusqu'au
coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée, précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. « Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l'air toujours en peine et étonné; avec céla, une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. » Il les palpe, il les retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougüeux et rude. Rien de tout cela n’étonne quand on se souvient qu'après la condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost sur Fénelon et Rancé, 1l cria: « Au moins mon héros n'est pas un repris de justice. » M. de Charost suffoquait. On lui versa des carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la mesure, la décence et le respect.
Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de son cœur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique, sorte de comédie horrible, farce funèbre où nous con-. templons en face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles s'y étalent jusqu'à l'extrême ; du premier mot, on y aperçoit tout l’homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu perdu. « Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout le long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui avaient tout perdu et qui mouraient de
faim. » Doré seul rendrait cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire, qui questionnent d’un œil étincelant et hument dans l'air la bonne nouvelle. « Plus avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c’està-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons, et, avec des yeux égarés et secs, louaient Monseigneur, mais toujours de la même louange, c’est-à-dire de bonté, et plaignaient le roi de la perte d’un si bon fils. Les plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins, méditaient profondément aux suites d’un événement aussi peu attendu, et bien davantage sur euxmêmes. » Le duc de Berry, qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère, s’abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume en paraissait grande ; il poussait, non des sanglots, mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois, mais de suffocation, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin, la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du spectacle, entretenues avec soin » pour rougir et barbouiller ses yeux d'héritière. Survint l’Allemande, cérémonieuse et violente, Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances, « rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni l’un ni l'autre, et les inondant de ses larmes en les embrassant. » Dans les coins du tableau, on voit les dames en déshabillé de nuit, par terre,
autour du canapé des princes, les unes en « tas », d’autres approchant du lit, et trouvant le bras nu d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et douce-
ment bercé par ce tintamarre de l'hypocrisie et de
l'égoïsme. Voilà la mort telle qu'elle est, pleurée par F'intérêt et par le mensonge, raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse, ou de feinte, ou d’avarice, trainée au cimelière parmi des calculs qui ne savent se cacher, ou dés « mugissements » qui re savent se contenir.
Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que des effets de la passion; voici la passion pure. Prenez l'affaire la plus mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse d'Escarbagnas : elle s’agrandit, elle devient un monstre, elle prend tout le cœur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands ; on pense assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement d'un peuple entier, et il s’agit tout simplement d'une mortification infligée à un Parlement et à un président. « Le scélérat tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses veux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne démentaient le reste du venin dont il ne put refuser la libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai. avec toutes les délices
qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que, nous étant assis et couverts, sur les hauts sièges, aux côtés du même trône, ces situations el ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont laterales regis contre ce vas electum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. » Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de costumier ? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres, qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur de sa charge ; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire; sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la critique, pour définir Saint-Simon, n’a que des adjectifs vagues et des louanges banales ; je ne puis dire-combien il sent et combien ül souffre ; pour toute échelle, J'ai des exemples, et j'en use. Lisez encore celui-ci ; je ne sais rien d'égal. Il s’agit de Ja conduite du duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre habitude du stylé y sent, non seulement un cœur brisé, une âme sufloquée sous: l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le roidisse-
ment des muscles crispés et l’agonie de la machine physique qui, sans s’affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte pénétra jusque dans ses plus intimes moelles.
La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le. sacrifice fut entier, mais il fut sanglant, lans cette terri-
ble affliction, rien de bas, rien de petit, rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s’extorquait une surface unie, et qui y succombait. »
Ce genre d’esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein; de là son style, « emporté par la matière, peu attentif à là manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer ». Il n’était point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la ferme résolution
de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant guidé ni par
le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire viagère. I n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
dépendent du goût régnant, mais sur des choses person
nelles et intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le français à faire frémir ses contemporains s'ils l'eussent lu; et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires ; seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n’y a que des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension nerveuse ; 1 n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer les soubresauts-de la verve inventive. Quand il peint les liaisons de Fénelon et de Mme Guyon, en disant que « leur sublime s’amaigama », cette courte image, empruntée à la singularité et à la violence des affini‘és chimiques, est un éclair.
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Quand il montre, chez les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, « un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les distinguait malgré qu'ils en eussent », cétteexpression folle est le cri d’une sensation ; s’il eût mis « un air vif, des regards étincelants », il eût effacé toute la vérité de son image; dans sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la joie d’une sorte d’auréole. ” — Nul ne voit plus vite et plus d'objets à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, des idées explicatives attachées en appendiée à la phrase principale, étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la volée, chacun par un trait unique. « L'après-dinée nous nous assemblâmes ; M. de Guéméné réva à la Suisse, à son ordinaire; M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de Chaulnes raisonnait en ambassadeur, avec le froid et l’accablement d'un courage étouffé par la douleur de son échange, dont il ne put jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortit rien. » — Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le lecteur la sensation du personnage. « Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant. » La phrase file comme un homme qui glisse et vole effaré sur la pointe du pied. — Plus loin, le style lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force des impressions. « La mesure et toute espèce de décence et de bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise superbe sur son trône. » Cette
même phrase, qu'il a cassée à demi, montre, par ses deux commencements différents, l’ordre habituel de ces pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout hérissé d’additions inattendues, sorte de fourré inculte où les sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes s’'entre-croisent, s'entassent, s’étouffent et étouffent le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de mode, le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout, pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et, par-dessus tout, une opulence d'images passionnées dignes d'un poète. Ce style bizarre, excessif, incohérent, surchargé, à est celui de la nature elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la notation littérale et spontanée des sensations.
Un historien secret, un géomètre malade de corps et d'esprit, un bonhomme rêveur, traité comme tel, voilà les trois artistes du xvu* siècle. Ils faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux, fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus élevé ; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et le plus vrai.
Journal des Débats, 51 juillet, 3 et 6 août 1856.
FLECHIER
Méuoires sur LEs Granps Jours!.
On sait que les Grands Jours étaient des assises extraordinaires que des commissaires, envoyés par le roi, tenaient dans les provinces mal réglées pour y rétablir l'ordre. Fléchier, « prédicateur du roi », solide: poète latin, agréable poète français, homme du monde, vint en 1665 aux Grands Jours d'Auvergne avec le fils de M. de Caumartin, dont il était précepteur. Il écrivit ce récit pour les personnes de sa société, récit fort exact, très mondain, assez fleuri, parfois un peu leste, peinture des mœurs provinciales et de la politesse parisienne, dont les contrastes véridiques et involontaires indiquent une révolution qui s'achève : une aristocratie de petits tyrans, hommes d'action, devient un salon de courtisans lettrés et bien mis.
Fléchier vit les derniers à l'épreuve, et 1l faut avouer qu'ils travaillaient bien. Dans ce pays de montagnes, sans