‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 106 sur 155 · Tite Live, IV · texte numérisé non relu

Tite Live, IV

de 4200 fantassins chacune et de 300 chevaux. Lever aujousfi'hui une pareille armée, si du dehors quelque danger fondait sur nous , ne serait pas chose facile, même en réunissant toutes les forces de ce peuple romain que l'univers a peine à contenir. Tant il est vrai que nous n'avons grandi qu'en ce qui nous mine, en richesses et en luxe* ! » Telles sont les causes de la grandeur romaine : de fortes vertus et une multitude de soldats. C'est pourquoi Rome déchoit quand ses mœurs s'altèrent et que sa population diminue. Tite Live a marqué le moment et les raisons de ce changement. Il se déclara après le brigandage de Manlius eu Âsiq. « La renommée rapportait qu'il avait corrompu la discipline mi- * litaire par tous les genres de licence. Il était décrié non-seulement par les récits de ce qu'il avait fait loin des yeux , dans sa province , mais encore par le spectacle que ses soldats donnaient tous les jours. En effet, ce fut l'armée d'Asie qui introduisît à Rome les commencements du luxe étranger. Les premiers ils apportèrent des lits ornés d'airain, des tapis précieux, des voiles et autres tissus déliés, ces buffets , ces tables à un seul pied, qui passaient alors pour des meubles magnifiques. Ce fut alors qu'on ajouta aux festins des chanteuses, des joueurs de harpe et des baladins pour amuser les convives ,

■ h Tite Live, VII, 25.

que les repas eux-mêmes commencèrent à Ifetre préparés avec plus de soin et de frais, que l^culsinier, le dernier des esclaves chez les anciens pour le prix et pour l'emploi, fut tenu en estime, et ijue ce qui n'était qu'un office de valet fut regardé comme un art*. » Déjà, dans la guerre samnite, la garnison de Capoue a comploté, comme celle de Rhégium, pour tuer les habitants et s'établir dans la ville. Ces paysans, plébéiens et patriciens, ne résistèrent pas à la conquête d'une nation voluptueuse et raffinée, dont les plaisirs subjuguaient leur sens, et dont les idées assujettissaient leurs esprits. Les Germains qui s'emparèrent de l'Empire , les Mèdés , les Perses , les Arabes , conquérants de la riche Asie , les Mongols, maîtres de la Chine savante et polie, tous se sont jetés sur les jouissances offertes avec fougue et fureur , parce que la tempérance et la vertu des barbares ne tiennent pas à la réflexion et à la raison, mais à Thabitude et à la pauvreté*. Aujourd'hui, dans Tite Live , c'est une province pillée ; demain , une ville massacrée après qu'elle a capitulé; les généraux ne sont plus obéis ; une religion nouvelfe apporte pour rites l'adultère et le meurtre. Cette décadence est si prompte, que Rome a peine à finir ses dernières guerres , qu'elle est vaincue d'abord

1. Tite Live, XXXIX, 6. — 2. Duruy, Histoire romaine, tome II, cb. i.

IW GHAPITOE V.

par Peraéç, par Numance, par Carlhage, par Jugurtha , par les Cimbres , et obligée chaque fois de obercher, parmi lea rares gardiens des anciennes coutumes y un Paul Emile, un Scipion, un Marius, qui, à force de châtiments et de.travaux , renouvelle le courage et rétablisse la discipline. Cependant les levées se font péniblement. Les hommes de médiocre fortune se ruinent ou périssent dans les guerres lointaines; bientôt Marins sera forcé d'enrôler les prolétaires. On sent la cause de cet épuisement, quand on a connu, par le discours d'un vieux centurion, la vie et les périls d'un soldat. « Ropiains, dit^il, je suis Spurius Ligustinus, né dans la tribu Grustumine, au pays des Sabins. Mon père m'a laissé un arpent de terre et une petite chaumièi*e où je suis né, et où j'ai été élevé. J'y habite encore aujourd'hui. Lorsque je fus en âge , mon père me donna pour femme la fille de son frère , qui n'apporta rien avec elle , que la liberté , la pu-^ dicité, e^ en outre une fécondité assez grande même pour une maison riche. Nous avons six fils et de\ix filles, toutes deux déjà mariées. Quatre de mes fils ont la toge virile, les deux autres ont encore la prétexte. Je fus enrôlé , sous le consulat de P. Sulpicius et de G. Aurélius, clans l'armée qu'on embarqua pour la Macédoine; j'y fus deux ans sirpple soldat contre le roi Philippe. La troisième année, à cause de mon courage, T. Q. Flamiuinus

PHILOSOPfflE DE L'HISTOIRE DANS TITE LIVE. H7

in*assigna la dixième compagnie des hastats. Après que Philippe et les Macédoniens furent vaincus, et qu'on nous eut ramenés en Italie et licenciés » je partis sur-le-champ comme volontaire, avec le eon*r sul M. Porcins Gaton, pour FEspagne. De tous les généraux qui vivent aujourd'hui, on sait, quand on a servi longtemps sous lui et sous les autres , qu'il n'y a pas de témoin plus sûr ni de juge meilleur du courage. Ce général m'a jugé aligne du grade de premier centurion dans le premier manipule des hastats. Pour la troisième fois , je redevins soldat volontaire dans l'armée qui fut envoyée contre les Ëtoliens et le roi Ântiochus. M. Acilius me fit pre-^ mier c<3nturion du premier manipule des Princes. Le roi Antiochus ayant été chassé, et les Ëtoliens soumis on nous embarqua pour l'Italie, et depuis, j'ai fait deux fois le service annuel des légions. Ensuite j'ai encore servi deux fois en Espagne, une fois sous Q. Fulvius Flaceus, une autre fois sous le préteur T. Sempronius Gracchus. Placcus me ra-' mena parmi ceux qu'il faisait revenir de la province pour le triomphe , à cause de leur bravoure ; sur la demande de T. Gracchus, je retournai dans la province. En peu d'années, j'ai été quatre fois primipile de ma légion. J'ai reçu des généraux trente-quatre prix de courage ; j'ai gagné six couronnes civiques ; j'ai vingt-deux années de service accompli à l'armée, et plus de cinquante ans d'âge. Quand je

n'aurais pas fait mon temps et que mon âge ne rae servirait pas d'exemption, comme je puis vous présenter quatre soldats à ma place, G. Licinius, il serait juste de me donner mon congé. Hais ce n'est point pour moi que je donne toutes ces raisons, c'est pour ma cause. Quant à moi , tant que celui qui fera les levées me jugera capable d'être soldat, je ne m'excuserai jamais. C'est aux tribuns des soldats de voir de quel grade ils me jugent digne. Je ferai mes efforts pour que personne ne me surpasse en bravoure, ainsi que je l'ai toujours fait, ce dont mes généraux et tous ceux qui ont servi avec moi sont témoins. Vous aussi, mes camarades, quoique vous usiez maintenant du droit d'appel, puisque vous n'avez jamais rien fait, étant jeunes, contre l'autorité des magistrats ni du sénat, il vous convient aujourd'hui de vous soumettre au sénat et aux consuls , et de trouver convenables tous les postes où vous défendrez la république ^ » Combien d'hommes, dans l'armée qui refusait le triomphe à P. Emile, auraient prononcé ce discours si noble et si simple? On donnait en exemple le centurion aux soldats, ce qui prouve qu'ils en avaient besoin. Combien avaient survécu à tant de campagnes? Combien, comme Ligustinus, avaient pu conserver leur champ, toujours absents, opprimés par leurs riches voisins?

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